14. Ça devenait n’importe quoi (2/2)

6 minutes de lecture

   Le Sakura devint le poison attitré de Thaïs pour la soirée. Liqueur de cerise mise à part, l’étudiante ne put déterminer la composition du breuvage, pas plus que le tour de passe-passe grâce auquel Paulo créait cet effet marbré dans sa robe rose pâle, mais peu importait. Le cocktail lui ravissait les papilles et lui déliait les muscles, la langue, les idées : elle n’en demandait pas davantage. Sourou, pour sa part, s’était laissé tenter par une mixture brun orangé. L’un comme l’autre embrassaient les promesses d’oubli qui flottaient dans leurs verres, et Thaïs sut qu’elles tenaient parole lorsqu’elle demanda tout à trac, une nouvelle fois :

   — Et ton pull alors, on en parle ?

   L’effet de surprise s’invita brièvement sur le visage de Sourou, puis le jeune homme se ressaisit et éclata de rire.

   — Thaïs, Thaïs… chantonna-t-il, t’es tenace, dans ton genre.

   — Surtout quand j’ai trop bu ! abonda-t-elle avec entrain. Mets fin au sunsp… au sups… Ah, flûte ! Suuu-sp… bref, dis-le-moi, et je te laisserai tranquille. Valà.

   Ses problèmes d’élocution déclenchèrent un nouveau rire chez son voisin, dont l’ivresse encore maîtrisée se trahit d’une titubation discrète.

   — D’accord, je vais te le dire.

   — C’est vrai ?

   — Ouais. Un jour.

   L’étudiante le toisa d’un air sévère.

   — Si, promis ! Un jour, je t’en parlerai. Mais pas ce soir.

   — Laisse tomber, se renfrogna Thaïs. Ça m’intéresse plus, de toute façon.

   Nouveau rire. Sourou inclina la tête, un tendre sourire au coin des lèvres. Son regard glissa des prunelles à la bouche de l’étudiante. Il s’y attarda un moment.

   — Ah, cette petite moue…, soupira-t-il.

   Un affriolant frisson secoua les épaules de Thaïs. Celle-ci posa le coude sur le comptoir, le menton sur son poing, et attendit, pleine d’un espoir inavouable pas tout à fait venu de nulle part, que Sourou poursuive. La ligne de basse de la musique résonnait dans sa poitrine. Elle semblait dire « parle, parle, parle… ». Quoi, cette petite moue ? Tu en croquerais bien un morceau ? Elle te fait fantasmer ? Que t’inspire-t-elle donc, cette partie de moi ?

   — Oui… ?

   Sourou ficha son regard dans le sien. Une seconde, deux… puis il battit des cils, et botta en touche.

   — Non, rien, feignit-il, rajustant du même coup sa position sur le tabouret.

   — Alors je me la garde, rétorqua Thaïs avec froideur. T’façon, faut que je rentre.

   Là-dessus, elle avala son restant de cocktail, s’empara de son sac et s’élança vers la caisse. Paulo lui tendit le ticket avec un clin d’œil : il n’affichait que la moitié de ce qu’ils avaient consommé. Lorsqu’elle revint sur ses pas, Sourou l’attendait, prêt à partir. Il avait enfilé sa veste et récupéré celle que, dans sa hâte de gamine piquée au vif et éméchée, l’étudiante avait oubliée. Elle le remercia, lui la remercia pour les verres, et il y eut un moment de gêne intense, chacun cherchant tout en l’évitant le regard de l’autre, dans la pleine conscience d’une erreur de parcours et sans savoir comment retrouver la route.

   — Je peux faire un bout de chemin avec toi ? demanda le jeune homme.

   — Si tu veux.

   Les métros circulaient encore, aussi le duo se dirigea-t-il vers la station la plus proche, en silence. Thaïs se demandait si Sourou cherchait lui aussi un moyen de dissiper le malaise ou attendait simplement que leurs trajectoires s’écartent, entre une ligne et l’autre. Malgré les effets de l’alcool, la jeune femme ressentait sa culpabilité avec force : elle avait bien pourri l’atmosphère, là.

   — Si on pousse un peu plus loin, t’auras pas de changement à faire, suggéra Sourou à l’entrée de la station, le métro te mènera tout droit chez toi.

   — Ouais, bonne idée, répondit sa camarade d’une voix qu’elle ne reconnaissait pas.

   Ils parcoururent quelques mètres encore sans rien ajouter. Le calme des rues exacerbait leur silence, ça paraissait presque inquiétant après le tumulte du bar. Puis soudain, comme si quelqu’un d’autre parlait à sa place, l’étudiante s’entendit annoncer :

   — J’avais envie de rester dîner chez toi quand tu l’as proposé.

   Ses muscles se raidirent à l’instant, exprimant toute la consternation qu’elle ressentait : c’était quoi, ça ? Et ce ton ? Oh merde ! Elle n’allait pas se mettre à raconter n’importe quoi, quand même ?

   — Et j’avais envie que tu restes, souffla Sourou qui, comme elle, prenait soin de regarder droit devant malgré son pas titubant. Pourquoi t’es partie, alors ?

   — Par peur des mauvaises rencontres que je pouvais faire. T’as pas idée de ce que c’est pour une nana de rentrer seule le soir !

   Cette voix-là lui appartenait. C’était factuel, énoncé sans emphase : elle reprenait ses esprits, ouf ! Réconfortée, elle ajouta qu’elle n’aimait pas l’idée que ses choix fussent dictés par l’éventualité d’une menace extérieure, qu’elle n’aimait pas non plus celle de se réfugier derrière un mec à l’instar de sa sœur, et que par-dessus tout, elle détestait le sentiment de vulnérabilité qui la rongeait si par malheur elle devait traverser les rues à la nuit tombée. Elle raconta les accompagnateurs indésirés, les commentaires salaces, l’agressivité, et pendant qu’elle parlait, ils poursuivaient leur route, poussant jusqu’à la prochaine station, puis la suivante, et celle d’après encore. Sourcils froncés, Sourou écouta d’abord sans intervenir, relançant ici et là d’une question les confessions de l’étudiante, puis suggéra qu’elle apprenne des gestes d’autodéfense pour se donner confiance et les moyens de réagir. D’une voix rendue rauque par l’alcool, avec des gestes ralentis, il évoqua les points faibles, yeux, gorge, plexus solaire entre autres, lui montra comment désorienter un agresseur en le frappant entre les clavicules et la pomme d’Adam…

   — Comme ça, regarde, illustra-t-il en posant juste les doigts sur elle.

   … comment dégager son bras si on lui attrapait le poignet…

   — Voilà, maintenant, tourne… c’est ça.

   … sans réaliser que Thaïs écoutait, reproduisait plus ou moins les gestes, mais en aucun cas ne les enregistrait. Sourou la touchait, voilà tout ce que son corps et son cerveau embrumé retenaient. Ils n’avaient plus connu pareille proximité depuis leur première virée chez Paulo et c’était… troublant. Ouais, toujours autant. Quand Sourou la tirait vers lui et qu’elle effleurait son torse, ou quand il s’avançait, faussement menaçant, jusqu’à ce que leurs nez se frôlent, tout son être à elle se figeait pour mieux percevoir les sensations. Cœur palpitant, corps chaud, peau tendre, nuque raide, genoux flageolants. Mais pourquoi ? Objectivement, Sourou n’avait rien pour lui plaire : il ne parlait jamais de lui, changeait d’humeur à chaque expiration, jouait des claquettes toute la journée sans s’en rendre compte et vivait dans une grotte (si, si, ça comptait !)...

  Mais l’attirance, ça n’avait pas à être objectif. Ça se ressentait, point.

   Thaïs regarda les lèvres de Sourou remuer sans s’intéresser aux mots qu’elles prononçaient. Elle désirait prendre des risques, tenter des choses, et ne faisait rien parce que… ? Parce que. Timidité, manque de confiance en elle, alignement des planètes dans le système solaire : parce que tout ça, et plus. Il se passait un truc, pourtant. Elle lui plaisait, il souhaitait la même chose qu’elle : allez, ces trucs-là se sentaient, non ? Ne focalisait-il pas son regard sur sa bouche, lui aussi ? Ne lui tenait-il pas la taille plus longtemps que nécessaire ? Ne semblait-il pas…

   Une alarme de voiture se déclencha au loin. Le doute en profita pour s’immiscer dans l’esprit de Thaïs et prit ses aises, au point que l’étudiante se sentit bien présomptueuse, tout à coup. Maladroitement, elle se dégagea de la dernière prise en s’éclaircissant la voix.

   — Pas sûr que je garde la tête assez froide pour tout mettre en œuvre en situation, enfin merci, ça pourrait se révéler utile.

   — J’espère que non, répondit Sourou sur un ton lointain.

   La gêne était de retour. Cherchant à se donner contenance, Thaïs scruta les environs. Ils se trouvaient dans son quartier. Son immeuble était là-bas, juste au coin de la rue. Sourou allait devoir retraverser toute la ville pour regagner son domicile. Ça lui prendrait des heures.

   — Ça va aller pour rentrer ? s’enquit-elle.

   La question qu’elle voulait réellement poser était autre, mais quand on était lâche, on était lâche, pas vrai ?

   — Je vais prendre le bus, la rassura le jeune homme en souriant, t’inquiète !

   Alors Thaïs le remercia pour tout un tas de choses qui lui parurent dérisoires – les révisions, les encouragements, la soirée, l’escorte, les leçons improvisées –, lui souhaita une bonne nuit et s’en alla, se maudissant de son attitude pas après pas. Quoi qu’il se passe ou qu’elle imagine, il fallait que ça se précise, fissa. Ça devenait n’importe quoi.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Avril Clémence ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0