21. Sourou, cela devenait une habitude, ne se manifestait pas

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21. Sourou, cela devenait une habitude, ne se manifestait pas


   Pas de visite à domicile : ainsi avait tranché la secrétaire. À moins de se trouver à l’article de la mort, mais de pouvoir résister assez longtemps tout de même pour voir le toubib faire la grâce de se pointer tôt ou tard, il fallait se déplacer au cabinet pour les consults. Sourou avait donc bloqué le premier créneau disponible, à quinze heures. Et bordel, les heures semblaient longues ! Ellie se montrait infernale depuis le réveil. Si son père s’éloignait de cinq centimètres, elle chouinait, s’il tentait d’interagir, elle le repoussait ; elle voulait jouer avec lui, mais rien de ce qu’il faisait ou disait n’allait, toutes les lignes de dialogue, tous les gestes de Sourou appelant chez la gosse la même sentence exaspérée : « Noooon !! ». Doudou lui manquait, clairement, mais Sourou se voyait mal aller taper chez Norah pour demander ce qu’elle foutait avec le sèche-linge, alors il attendait. Quand sa jauge de patience avoisinait le niveau critique, il se répétait qu’Ellie était malade. Il tentait de se mettre à sa place, s’imaginait les maux de tête causés par la fièvre, les gargouillis incessants de l’estomac qui criait famine mais ne gardait aucune nourriture, toutes ces choses qu’elle ressentait sûrement sans pouvoir les exprimer ni les comprendre. Nausées mises à part, il se sentait comme elle, au fond. La fatigue lui brouillait la vue, le moindre son lui vrillait les tempes, son ventre réclamait à manger, mais tout ça passait au second plan pour le moment. Sourou attendait. Il attendait qu’Ellie se calme, il attendait qu’elle s’endorme, il attendait... Rien de plus, en fait. Il attendait. Et quelque part au milieu de cette attente, il réalisa soudain que sa fille blottie contre lui ne bougeait plus. Il réalisa que la petite était une vraie bouillotte, qu’il crevait de chaud, qu’il avait des crampes et le cul plat à force de rester assis, mais il n’osa pas bouger, pas encore : elle dormait peut-être, ouais, mais peut-être pas tout à fait, et s’il la reposait trop tôt ses efforts seraient ruinés. Mieux valait attendre un peu, juste une minute ou deux, et ensuite il pourrait... Quoi ? Souffler ? Ranger ? Dormir, se laver ? À la longue, il ne savait plus.

   Le jeune homme balaya la pièce d’un regard morne. Il observa les jouets et les peluches qui jonchaient le sol, et ses fringues, car Ellie avait profité d’une virée aux toilettes de son père pour vider tous les tiroirs de la commode. Un sourire lui étira les lèvres malgré tout : il préférait quand même ça, va. C’était une journée galère, mais au moins, il tenait sa fille dans ses bras. Elle avait trouvé refuge contre son cœur, placé tout son monde en lui, il ressentait toute l’importance qu’il incarnait pour elle, et ça le rendait heureux. Le papa ferma les yeux, enfouit son nez dans les boucles de la petite. Il y trouva l’odeur du shampooing à la vanille, « çui qui pique pas » comme disait la gosse, l’odeur de la sueur, l’odeur d’un amour si grand qu’il eut mal dans la poitrine, et alors il resserra son étreinte autour du petit corps bouillant et s’y accrocha fort tandis qu’une vague d’amertume le submergeait. Ce n’était pas la vie qu’il voulait pour sa fille. L’appart miteux, la famille disloquée, les repères flous, le daron paumé, il connaissait trop bien le topo pour vouloir laisser ce genre d’empreinte.

   Sur un léger soupir, Sourou embrassa Ellie sur le crâne et l’écarta de quelques centimètres. Faute de protestations, il estima pouvoir la recoucher sans risque, la contempla dans son sommeil une poignée de secondes encore, et se leva, trébuchant sur un Tut-Tut Bolide qui plaça le rangement en pole position de ses priorités. Le jeune homme ramena jouets et peluches dans la chambre, revint plier ses vêtements et se figea, pensif : l’écharpe de Thaïs lui faisait de l’œil entre deux T-shirts. Elle l’avait oubliée samedi matin et lui, s’en rendant compte juste avant d’aller chercher sa fille, s’était dit qu’il pourrait passer la lui rendre lundi après le boulot, il s’en souvenait maintenant. Encore dans l’euphorie de leurs ébats, il s’était imaginé débarquer avec un bouquet de fleurs et passer une douce soirée avec elle, alors qu’il n’avait même pas trouvé le temps de lui envoyer un texto dans le week-end. Le con ! À quoi il pensait ? Depuis quand il avait de la place et du temps pour quelqu’un d’autre dans sa vie décousue ? Il en ressentait cruellement le besoin, pourtant. Il n’était pas du genre queutard, mais pas solitaire non plus à la base, et s’il n’avait pas particulièrement mal vécu le célibat jusqu’ici, il devait avouer que Thaïs réveillait des choses en lui. Des désirs, évidemment, encore que ceux-là ne s’étaient jamais éteints, mais aussi l’envie de compter pour quelqu’un et d’avoir quelqu’un qui compte en retour. Et Thaïs, avec son air indifférent qui lui conférait un petit côté punk, ses silences méditatifs, sa moue boudeuse, sa sensualité dont elle ne soupçonnait même pas l’existence, son prénom semblable à un soupir d’extase, Thaïs lui faisait du bien. Elle dégageait un truc, il l’avait perçu au premier regard, comme une promesse de stabilité, de constance et de simplicité qu’il cherchait depuis un bail, et ça faisait plus que lui plaire : ça l’aimantait. Son feeling lui soufflait que ça pouvait coller avec elle. Malgré la différence d’âge, ouais : elle avait la tête sur les épaules, suffisamment pour qu’ils se trouvent, même avec des problématiques aux antipodes.

   Il lui était arrivé de s’interroger à propos de Norah avant de la rencontrer. Ils s’entendaient bien, se comprenaient même sur toute la ligne, Sourou fantasmait sur elle quelques fois, mais aucun désir de concrétisation ne l’habitait. Tous les marqueurs d’évidence pointaient vers la belle voisine, et pourtant, elle ne l’intéressait pas – pas comme ça. Puis Thaïs était apparue et il avait pigé : il retrouvait trop de son existence dans celle de Norah. Les galères que Thaïs n’avait pas et ses pensées bien ordonnées la rendaient plus attirante à ses yeux, plus lumineuse en quelque sorte, et il recherchait bel et bien la lumière en ce moment. Il n’avait pas besoin qu’on lui déploie le nuancier des problèmes sous le nez pour rappeler les mille et une façons dont la vie pouvait mal tourner, il en connaissait déjà un certain nombre, merci bien ! Thaïs lui avait tapé dans l’œil et il s’était rapproché d’elle aussi vite parce qu’il avait le sentiment de respirer à ses côtés. Il se sentait bien et, oui, il avait véritablement envie de lui faire une place. Manque de bol, ils se croisaient au moment de sa vie qui s’y prêtait peut-être le moins.

   Quand il avait dû arrêter la fac, il s’était dit que c’était peut-être mieux comme ça d’ailleurs, mieux pour elle : le truc qui commençait à germer entre eux ne pousserait pas, cette graine de femme pourrait s’épanouir sous des cieux plus cléments, elle ne souffrirait pas du désert aride qu’il traversait. Sauf qu’elle était revenue le chercher. Avoir quelqu’un qui compte et compter pour quelqu’un : pour Sourou, la tentation avait été trop forte, et l’invitation trop belle, pour ne pas répondre.

   Mécaniquement, le jeune homme se passa la main sur le crâne. Il réalisa que Thaïs devait se méprendre sur les raisons de son silence : deux jours venaient de s’écouler et il ne s’était pas manifesté. Elle s’imaginait peut-être qu’il n’en voulait qu’à son cul, ou qu’elle ne l’avait pas « satisfait » – elle se sous-estimait si facilement ! Il devait lui envoyer un message maintenant, lui dire qu’il pensait à elle, qu’il était désolé d’avoir tant traîné. Où était son portable ?

   Alors qu’il commençait à soulever ses fringues une à une dans l’espoir de le faire apparaître, Norah vint toquer à la porte, se confondant en excuses pour l’attente prolongée.

   — Mon fils a dormi cinq heures d’affilée, du coup je me suis écroulée aussi !

   Ils discutèrent quelques minutes sur le palier, Ellie se réveilla, et avec elle reprit le tourbillon.

   Le plaisir de retrouver son précieux Doudou ne compensa pas la mauvaise humeur désormais bien ancrée de la petite. « J’ai faim ! » fut suivi de « j’aime pas », d’un « j’ai mal au ventre », d’une intervention éclair de Super Fait-Tout, d’une nouvelle douche, de nouveaux pleurs, de nouveaux jeux grincheux, de nouvelles inspirations profondes du papa, d’une nouvelle attente. Sourou oublia d’envoyer son message à Thaïs. Il y repensa tandis qu’il habillait la petite pour l’emmener chez le médecin, puis cette pensée se noya dans les mille autres qu’il traitait en parallèle. Il y pensa encore au moment où il engouffrait la seconde couette dans un sèche-linge du Lavomatic, mais il avait les mains prises. Il y songea vaguement une autre fois sur le chemin du retour, quand il fit un crochet par le McDo pour déposer son CV, juste après la halte à la pharmacie, mais la responsable se mit à poser des questions sur ses disponibilités et cette pensée passa à la trappe.

   — Vous avez une lettre de motivation ? demanda la femme.

   Sourou afficha un sourire sans malice en apparence, tout en sachant ce qu’il faisait. D’un mouvement de la tête, il indiqua sa fille, endormie entre ses bras, et répondit :

   — Juste là, mais je ne peux pas vous la laisser.

   Il se sentit un peu honteux d’utiliser Ellie pour attendrir la nana, mais aux grands maux les grands remèdes, non ? Cette pensée l’accompagna tout le chemin du retour, et pendant qu’il récupérait la couette désormais sèche, et pendant qu’il refaisait les lits, et préparait un bouillon pour sa fille et lui, et remettait de l’ordre dans la baraque. En fin de compte, il n’aimait pas ce qu’il avait fait et se promit de ne pas recommencer, après avoir couché la petite et s’être lui-même glissé entre les draps, à dix-huit heures tapantes. Sa tête ne touchait pas encore l’oreiller qu’il se sentait déjà partir.

*

   À quelques kilomètres de là, Thaïs qui reproduisait soigneusement un motif de son nouveau carnet s’interrompit pour regarder sa montre, et soupira. Encore une heure à tirer. La journée n’avançait pas. Le cœur lourd, elle vérifia aussi ses messages, pour la centième fois.

   Sourou, cela devenait une habitude, ne se manifestait pas.

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