Le début des malheurs
Il était une fois, il y a fort longtemps, au début du XXIème Siècle, un pays fort lointain, dans le Finistère, où vivait dans l’amour, la joie et les trémolos dans la voix une famille de nobles, constituée d’un papa très gentil, d’une maman très gentille et d’une petite fille très gentille. C’était la famille de la Tour de Ziemad-Rouat.
La petite fille s’appelait Bérengère-Adélaïde-Victoire. Elle était bien élevée ; en effet, ses parents, forts de grands principes très utiles dans la vie, lui disaient :
— Ô notre fille, tu feras les choix que tu voudras. Tu seras libre : tu choisiras ton époux, tu choisiras ton lave-linge et ton lave-vaisselle, ton fer à repasser et ton aspirateur. Les bonnes manières te rendront appréciée en tous lieux. Quand un homme te giflera, tu tendras l’autre joue ; mais tu en profiteras pour lui donner quand même un petit coup de genou dans le service trois-pièces.
En effet, Monsieur et Madame de la Tour de Ziemad-Rouat cachaient en eux un soupçon de rébellion. Mais, vivant dans un confort extrême, un château rempli de servants, ils n’eurent point besoin de s’en servir. C’est ainsi que les jours s’écoulaient heureux et paisibles au sein de cette famille. Quand la petite jouait à Barbie et Ken, elle ne les faisait pas « ken » : Ken rentrait de la chasse fatigué et en sueur, un chevreuil sur l’épaule ; et Barbie, reconnaissante, lui concoctait de belles tartes aux pommes.
Hélas, ce bonheur prit fin un jour où Madame de la Tour de Ziemad-Rouat tomba gravement malade et mourut. Abattu et dépassé par les contraintes de la vie, Monsieur de la Tour de Ziemad-Rouat se remaria avec une femme très manipulatrice et très intéressée, qu’il prenait pour une femme très gentille mais qui était en réalité très méchante. A l’épuiser sans arrêt, elle eut raison des dernières forces de son mari qui, par ailleurs jamais remis du décès de sa première femme, mourut à son tour, léguant ainsi tous ses biens à sa seconde femme.
Et ce fut l’enfer au quotidien pour la petite Bérengère-Adélaïde-Victoire devenue adolescente. Pour ne plus avoir à payer les servants, sa belle-mère les renvoya tous et exigea de sa belle-fille qu’elle exécutât les tâches ménagères du château à leur place. C’est ainsi que Bérengère-Adélaïde-Victoire passa la totalité de son temps dans le château, à frotter à genoux le parquet de chaque pièce entre deux séances de lessive ou de repassage. Elle travaillait trente heures par jour ; et de plus, elle devait appeler sa belle-mère « ma reine », pour le plus grand plaisir sadique de celle-ci.
Madame de la Tour de Ziemad-Rouat deuxième du nom jouait en secret à Fortnite. Elle voulait à tout prix être la meilleure de tout le royaume breton à ce jeu. Elle s’adressait régulièrement à son petit miroir magique :
— Ok Google. Miroir, ô mon beau miroir Samsung Galaxy, dis-moi qui est la meilleure à Fortnite dans ce pays.
Et le miroir magique répondait, inlassablement :
— C’est vous, ô ma reine.
Et la reine partait dans un énorme éclat de rire sardonique qui résonnait à travers tout le château.
Ce ricanement faisait frissonner notre jeune héroïne qui, terrifiée, se réfugiait de plus en plus dans sa chambre, située dans une des tours. Seule et triste, elle apprit la rétro-ingénierie de malware en dilettante et fit installer en secret un ascenseur dans sa tour, qui la conduisait au sous-sol, dans une cave secrète où elle installa toute une plateforme de matériels informatiques et où elle passa des heures à jouer à des jeux pour oublier sa condition. C’est ainsi qu’elle devint elle aussi championne du jeu Fortnite.
Ses notes scolaires chutèrent radicalement. Pour justifier cet échec scolaire et pour ne pas que son secret de geek soit dévoilé, elle se mit à jouer l’imbécile. C’est ainsi que la reine sa belle-mère la surnomma « la reine des niaises ».
Un jour, la belle-mère prit une décision radicale. Elle convoqua sa belle-fille par sms :
— Hé la reine des niaises, rejoins-moi dans ma chambre, j’ai à te causer. Tu tireras la chevillette et la bobinette cherra.
Lorsque Bérengère-Adélaïde-Victoire entra dans la royale chambre, un panier dans ses bras, elle trouva Madame couchée, caressant son chat qui lançait un regard diabolique à la jeune fille.
— Approche un peu, susurra Madame.
Bérengère-Adélaïde-Victoire s’exécuta et, effarée, s’exclama :
— Ma reine, que vous avez de grosses lèvres siliconées et la peau du visage tirée !
— C’est pour mieux courtiser, mon enfant.
— Ma reine, que vous avez un gros tatouage et un gros percing !
— C’est pour mieux épater, mon enfant… bon, ça suffit, ces conneries. Je t’informe que vu tes notes, tu vas arrêter le lycée. Tu ne feras pas d’études. Tu vas épouser un comptable que je connais, un vieux garçon laid et maniaque mais très riche, qui vient d’hériter de ses parents, morts dans un accident de Porsche : le marquis Philibert-Hubert de la Motte de Beurre de Missel. Autant te dire qu’il faudra que tu prennes bien soin de lui, parce qu’il n’y a plus d’argent des économies de ton père et que c’est vous deux qui nous tiendrez à flots.
Sous le choc, la jeune fille lâcha son panier qui tomba sur le sol marbré. La bouteille se cassa et se vida de son vin, le petit pot de beurre salé roula sous le lit.
— C’est injuste ! s’écria Bérengère-Adélaïde-Victoire en pleurant.
Puis, agitant ses mains en l’air comme une danseuse, elle quitta la chambre précipitamment.
— Imbécile maladroite, siffla la belle-mère à demi-mot.
Bérengère-Adélaïde-Victoire entra violemment dans sa chambre et s’effondra à plat ventre sur son lit. Elle tambourina son oreiller en gémissant « Je la hais ! » entre deux sanglots.
Un peu plus tard, après une bonne partie de Fortnite, Madame de la Tour de Ziemad-Rouat s‘étira voluptueusement dans son lit ; puis, estimant qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien, elle saisit son petit miroir magique :
— Ok Google. Miroir, ô mon beau miroir Samsung Galaxy, dis-moi qui est la meilleure à Fortnite dans ce pays.
Et le miroir répondit :
— Vous êtes très bonne à ce jeu, ô ma reine. Mais Bérengère-Adélaïde-Victoire est cent fois meilleure que vous !
La reine resta coite. Immobile pendant quelques secondes, bouche bée. Puis elle se reprit.
Tss tss non non, pensa-t-elle. C’est un bug.
Elle recommença :
— Ok Google. Miroir, ô mon beau miroir Samsung Galaxy, dis-moi qui est la meilleure à Fortnite dans ce pays.
Et le miroir répondit :
— Vous êtes très bonne à ce jeu, ô ma reine. Mais Bérengère-Adélaïde-Victoire est cent fois meilleure que vous !
— Rhâââ c’est pas vrai ! hurla la reine. Ce n’est pas possible, je ne dois plus avoir de batterie.
Et en quelques secondes, elle brancha son smartphone sur son chargeur. Puis elle reprit la quête de son compliment :
— Ok Google. Miroir, ô mon beau miroir Samsung Galaxy, dis-moi qui est la meilleure à Fortnite dans ce pays.
Et le miroir répondit :
— Ecoutez ma reine, vous êtes très bonne à ce jeu, certes, mais Bérengère-Adélaïde-Victoire joue sous un pseudonyme anonyme et est cent fois meilleure que vous. Mais je ne vous dirai pas quel est son pseudo parce que sauf votre respect, vous commencez à me briser menu les pixels !
Folle de rage, la reine jeta son téléphone à travers la vaste pièce. Puis elle fit les cents pas pour réfléchir.
Voyons, elle n’a rien dans sa chambre, rien d’autre que le téléphone à clapet que je lui ai donné, un Ken, une Barbie, la table de camping rouillée pour ses devoirs pourris, un matelas miteux et un poster de ce crétin de Justin Bieber. Ce n’est pas possible, comment fait-elle ??
La reine arrêta sa marche de long en large, réfléchit le doigt sur les lèvres, puis se dit :
Elle doit avoir du matos. Il FAUT que je l’élimine ! Comment pourrais-je faire ? Hmm… voyons voir… je pourrais demander au chasseur de l’emmener dans la forêt pour la tuer et de me ramener son cœur… non, en 2021 ça ne passerait pas… Je pourrais demander au chasseur de l’emmener dans la forêt et de me ramener son matos secret, ça doit être un truc dans le genre PC ou je ne sais pas quoi. Ou alors c’est un smartphone, et je demande au chasseur de le lui faire bouffer…. Non, je sais ! Je vais demander au chasseur de faire couper le réseau dans tout le château ! Ainsi je suis sûre qu’elle ne pourra plus du tout jouer ! Ha ha ha !
Et la reine émit un terrible ricanement de sorcière. Levant les bras à sa gloire, elle s’exclama :
— Je suis géniaaaaale !
La reine-mère de la Tour de Ziemad-Rouat fit venir le chasseur afin de mettre son projet à exécution. Pour lui faire couper le réseau, elle lui tendit une paire de ciseaux, que le chasseur prit avec moult remerciements pour ne pas la vexer (et attirer ses foudres). Ce dernier s’en retourna et fit clôturer les abonnements box et téléphones portables du château.
Dans la cave secrète de Bérengère-Adélaïde-Victoire, soudain tout se mit à ramer, juste au moment où elle allait faire Top1 à Fortnite en head-shootant une tortue par un rocket ride pirouettant sur un POI polygonal. En totale panique, la jeune fille tenta de reprendre le jeu pendant quelques minutes mais n’y parvint pas. Elle dût se rendre à l’évidence : il n’y avait plus de réseau.
Soudain calmée, elle pensa qu’elle devait aller voir ce qui se passait dans la tour. Elle se précipita alors dans son ascenseur, monta les étages et, à l’ouverture des portes, se glissa sans un bruit dans le couloir où se trouvait la chambre de sa belle-mère. S’approchant à pas de loup de la porte fermée, elle tendit l’oreille et entendit la voix royale de celle qui jadis tua son père, émettre ces vociférations :
— Ah ah ah ! Je suis géniale, j’ai fait couper le réseau de tout le château et cette idiote de reine des niaises ne pourra plus jamais jouer, plus jamais !!! Je suis géniale, je suis géniale !!!

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