La fuite

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La jeune princesse-esclave mit sa main devant sa bouche pour étouffer un cri. Non pas parce que la reine elle-même ne pourra plus jamais jouer non plus et qu’elle ne s’en rendait pas compte, de cela la jeune fille se moquait royalement, c’était le cas de le dire. Elle étouffa un cri et des sanglots parce qu’elle, Boutchou35, son pseudonyme dans Fortnite, ne pourra plus jouer et ne pourra plus non plus être la meilleure de tout le royaume breton. Or c’était son seul don, son seul refuge qui lui procurait la seule reconnaissance qu’elle avait, c’était la seule chose qui lui donnait du courage pour laver les sols à la main et à genoux, en dehors, bien sûr, de la chanson qu’elle fredonnait en frottant : Chante, doux rossignol.

Elle réalisa alors qu’elle ne pourrait pas rester au château et qu’il fallait qu’elle s’enfuie ; loin, très loin au-delà de la forêt, vers un endroit où jamais sa belle-mère ne l’atteindrait. Elle trouverait alors peut-être un stage à effectuer, ou une alternance, et recommencerait tout de zéro. Elle rencontrerait peut-être un bel et jeune ingénieur, aux beaux yeux verts ressemblant à deux saphirs qui brillent de mille feux dans la nuit, à l’instar de ceux de Duchesse l’Aristochatte, un jeune homme qui la respecterait et l’aimerait vraiment, et alors il la sauverait : ils se marieraient et elle ne serait plus jamais seule, car ils auraient beaucoup d’enfants. Ils toucheraient les alloc et elle pourrait s’offrir des tampons Tampax, ces tampons magiques qui permettent de faire du ski, de la natation, de l’équitation, de la danse, de la voile, du parapente, et à elle la belle vie !

Forte de son espoir, elle essuya ses larmes silencieuses du revers de la main et s’éloigna à petits pas gracieux en direction de sa chambre.

Une fois dans celle-ci, elle déchira un morceau de son drap pour former un baluchon et y fourra son Ken, sa Barbie, son poster plié, une robe de princesse de rechange et un briquet en cas de besoin. Puis elle attendit sans bouger la tombée de la nuit.

A la nuit tombante, elle entendit sa belle-mère taper brutalement du manche à balai sur son sol marbré, et l’appeler d’une voix stridente :

— Reine des niaises ! Yaouuuuuurt !

Bérengère-Adélaïde-Victoire enfila sa gabardine miteuse, puis son chaperon rouge ; elle saisit son baluchon, une lampe de poche et sortit dans le couloir :

— J’arrive, belle-maman ! cria-t-elle.

Puis elle se dirigea sans faire de bruit vers l’escalier qui menait à la sortie. Ce faisant, elle passa devant une pièce dont elle n’avait pas fini de laver le sol : le seau, la serpillière et le balai-brosse étaient encore à leur place sur le sol.

— Zut, pensa la jeune fille, qui était perfectionniste.

Elle se demanda si elle aurait le temps de finir ce nettoyage. Elle se dirigea vers le seau, puis se rappela soudain qu’elle partait pour toujours. Suis-je bête ! se dit-elle en riant sous cape. Elle donna alors un grand coup de pied dans le seau et le balai en disant « du balai ! » puis elle s’enfuit dans l’escalier en riant de son jeu de mot.

Elle sortit précipitamment du château et, arrivée au portail, se retourna une dernière fois et fit un bras d’honneur à la bâtisse royale. Puis elle disparut dans la nuit noire.

Arrivée à la lisière de la forêt, la jeune princesse alluma sa lampe de poche mais n’était plus si fière. Les arbres semblaient dangereux, ils la menaçaient de leurs grandes branches. Comme elle se l’était promis, elle s’enfonça le plus profondément possible dans la forêt en courant. Mais plus elle s’enfonçait, plus elle avait peur, alors elle cessa de courir et marcha. Soudain, elle se mit à rire :
du balai… je suis marrante, quand même !

Mais ce court moment de gaité ne parvint pas à chasser son effroi. A un moment, ne sachant plus vers quelle direction elle devait se diriger, terrorisée et affamée, elle s’effondra sur le sol et se mit à pleurer à chaudes larmes, gros hoquets et grosse morve.

C’est alors qu’un chasseur arriva. En réalité, c’était le loup déguisé en chasseur, mais elle ne le reconnut point.

— Bonjour, Chaperon rouge, l’interpella-t-il. Que fais-tu là ? Où cours-tu ainsi ?

La jeune geek cessa de pleurer et se moucha bruyamment.

— Je ne suis pas le Chaperon rouge, répondit-elle poliment.

— Ah non ? s’étonna le loup.

— Non, je suis Bérengère-Adélaïde-Victoire de la Tour de Ziemad-Rouat.

— Ah bon ? Tu ne vas pas chez ta mère-grand ?

— Ben non, j’en n’ai pas, de mère-grand. Par contre j’ai une mère-belle qui m’en a fait voir.

Le loup eût aimé lui proposer de faire la course pour ensuite la dévorer, seulement elle se mit à lui conter toute son histoire et il ne put en placer une. Quelques heures plus tard, las de l’entendre et l’appétit coupé, il l’interrompit et prétexta un rendez-vous pour un vaccin afin de prendre congé d’elle.

La princesse se retrouva alors de nouveau seule et reprit ses pleurs, couchée en chien de fusil dans la mousse, le visage dans ses bras. Puis elle finit par s’assoupir et se mit même à ronfler.

Mais son dernier quignon de pain sec remontait à trois jours, et la faim la réveilla. C’est alors qu’elle vit que des rayons de soleil étaient apparus, et ils éclairaient autour d’elle des petits lapins tout mignons et des chevreuils tout gentils qui la regardaient avec curiosité.

Elle leva ses mains à la manière des princesses.

— Oooh que vous êtes mignons ! leur dit-elle en souriant.

Voyant que la créature en jupons semblait aussi gentille qu’eux, les gentils petits animaux de la forêt s’en approchèrent en toute confiance et se mirent à lui faire des câlins. La jeune fille les caressa et les embrassa tendrement ; puis, ni une ni deux, elle attrapa un lapin et lui tordit le cou. Tous les autres animaux disparurent immédiatement dans les fourrés. Elle prépara un feu, retira vigoureusement la peau du lapin, le fit cuire non sans hâte, en se léchant les babines par avance, et le dévora comme un homme préhistorique qui n’aurait pas mangé depuis une semaine.

Mais il fallut poursuivre la route, aussi la jeune descendance royale fit un rot, se leva, secoua les miettes de sa robe de princesse et se remit en marche, le balluchon par-dessus l’épaule.

Elle marcha sans but pendant plusieurs heures. Lorsque le soleil tapa au-dessus d’elle vers midi, elle chercha alentour un coin où se reposer lorsque soudain, elle aperçut une chaumière.

— Une maison ! s’exclama-t-elle. Je suis sauvée ! Elle est peut-être habitée ?

Elle s’approcha de cette jolie maison du fond des bois et vit que des fils électriques la reliaient à des poteaux. Par ailleurs, des vêtements étaient pendus sur des cordes à linge, principalement des jeans, des tee-shirts et des caleçons de toutes les tailles. Cela ne faisait aucun doute, la maison était bel et bien habitée ! Mais par des hommes uniquement, la jeune fille le jurerait sur la tête de sa belle-mère.

Elle frappa à la porte : personne ne répondit. Elle frappa une seconde fois, toujours pas de réponse. Elle héla :

— Il y a quelqu’un ?

N’obtenant aucun son de voix humaine, elle tira la chevillette … et la bobinette chut. Hésitante, la princesse poussa la lourde porte qui s’ouvrit dans un grincement inquiétant, offrant alors le spectacle d’un salon rempli de meubles autour d’une table et de chaises, sept chaises pour être précis, avec des objets divers qui traînaient partout : des bibelots, des chaussettes, des journaux, des magazines de bandes dessinées, un poste de télévision, des emballages de Mc Do vides, des kleenex usagés qui jonchaient le sol, ainsi que des boîtes de pizza, et d’ailleurs elle trouva sur la table sept assiettes de tailles différentes, contenant chacune une part de pizza.

Elle s’en approcha, s‘empara de la plus grande part et mordit dedans à pleines dents. Pouah, trop chaud ! se dit-elle en reposant la part de pizza dans l’assiette.

Elle croqua alors dans une part moyenne : Trop froid ! Puis elle repéra une toute petite part dans une toute petite assiette : elle n’en fit qu’une bouchée. Délicieuse ! pensa-t-elle. Cette part de pizza était d’une température parfaite, avec du fromage dégoulinant à souhait. Mais en voulant lécher l’assiette, elle la fit tomber et la cassa en trois morceaux. Honteuse, elle les ramassa en vitesse pour les poser sur la table, car elle entendait justement chanter dans les bois. Quelqu’un arrivait !

Apeurée, la reine des niaises se dirigea vers le seuil de la porte restée ouverte, risqua un regard au-dehors et tendit l’oreille. Elle entendit des hommes qui chantaient, dont les voix se faisaient de plus en plus fortes :

Eho ! Eho ! On rentre du Mc Do ! Là là là là, là là là là eho, eho, eho Eho ! Eho ! On rentre du Mc Do!…

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