Interlude Divin

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— Alors, ils en sont où ? me demande Héphaïstos.

Mon mari, bien que connu pour son côté solitaire et taciturne, est, en réalité, tout aussi commère que moi. De sa démarche boiteuse, il vient s’installer à mes côtés sur le sofa, deux verres d’Ambroisie dans les mains.

— Autant j’ai de l’espoir pour mon petit poulain. Autant cette fille me désespère. Elle refuse carrément qu’il la touche. Tu aurais dû voir sa tête quand il lui a effleuré la main !

Pour calmer cette montée de colère que je sens déferler en moi, je bois cul sec la boisson des dieux. Sucrée avec une pointe d’épice, exactement ce qu’il me fallait.

— Relax, mon cœur, déclare Héphaïstos, une main sur mes épaules. Les bonnes histoires d’amour prennent du temps. Tu le sais aussi bien que moi. Rappelle-toi notre histoire. Il nous a fallu plusieurs siècles pour nous apprivoiser.

— Certes, mais la vie des humains est comme celle des hamsters, je réponds en prenant appui sur son torse chaud. Courte. Et si on n’était pas là pour les sortir de leur cage, ils tourneraient en rond. Heureusement pour eux, je sais comment mettre un peu de piment dans leur vie terne et sinistre.

— Je sens que tu as une idée machiavélique en tête, chère épouse.

Je lui réponds par un baiser avant de me pencher vers ma perle d'huître. Cet objet est vraiment des plus pratique, il nous transmet tout ce qui se passe entre mes deux petits cobayes. Une sorte de téléréalité en direct.

Dans les reflets irisés, on distingue nettement Percy se diriger vers une machine avec des roues. Ce n'est pas une voiture. Je sais que les voitures sont plus grosses. Par contre, est-ce que c’est un vélo ? Une trottinette ? Une moto ? Je confonds toujours. Les humains inventent trop de choses, je n'ai pas le temps de suivre. Ni l’envie, pour être sincère.

— Joli scooter ! s’extasie Héphaïstos. Un vieux modèle, qu’il a remis sur pied. Pas mal ! Il a même changé le moteur et les poignées ! Bon les autocollants à l’arrière, c'est moche, mais pour le reste, il s’en sort pas si mal. Ok, je vote pour lui.

Je lève les yeux au ciel. Évidemment, lorsqu’il s’agit de machines, le dieu des forgerons en perd la tête. Il se doit d’analyser le moindre objet avec des vis et des boulons. Mais que voulez-vous, c’est ce qui fait son charme.

— Il n’y a pas à voter, Héphaïstos. Le but, c'est de les punir pour s’être joué de l’art délicat qu’est l’amour. Maintenant, dis-je en posant un doigt sur ses lèvres, laisse ta déesse de femme se charger du reste.

La perle grésilla un moment avant de reprendre la diffusion. Les interférences étaient fréquentes lorsque le ciel devenait menaçant. Et à en croire les gros nuages noirs qui perçaient à travers les lucarnes de notre villa sur l’Olympe, Zeus était, très , très en colère. Sans doute une nouvelle dispute avec sa femme, Héra. Qu’importe. Cela allait me servir.

Percy, commença la miniature Tara de ma perle. Ne mange pas ta glace si vite, tu vas avoir…

Elle n’eut même pas le temps de finir sa phrase que Percy se recroquevilla, serra la mâchoire et porta une main à sa tête, comme frapper par un mal invisible.

Un gel de cerveau, termina-t-elle, dépitée.

Je dois me dépêcher. J’ai vraiment du boulot au bar, affirma Percy, en tendant la coupe encore à moitié pleine à Tara. Tu veux bien me tenir ça, le temps qu’on arrive. Je la terminerai avant mon service.

Tara souleva un sourcil d’un air de dire : “comment ça on ?”. Mais elle saisit tout de même la coupe, laissant à Percy les mains libres pour mettre son casque. Et avant même qu’elle n’ouvre la bouche, le jeune homme sortit un deuxième casque de sous son siège et le plaça sur la tête de Tara.

Je peux savoir ce que tu fais ?

Je protège ma fausse petite amie qui a eu la gentillesse de vouloir m’accompagner au travail. C’est ce que tu as dit à ta famille, non ?

Le son devient instable un instant avant de s’éclaircir à nouveau.

Oui, mais je ne pensais pas réellement…

Tu préfères rester te quereller avec ton cousin ou profiter d’une virée à bord de ce bolide pour aller à la plage ? demanda-t-il en tapotant sur son guidon.

Tara ne réfléchit pas une seconde, elle monta sur le siège passager du scooter, casque sur la tête, glace en main et le visage plus sérieux que jamais.

Très bien, direction la mer alors ! s’exclama-t-il en un rire, puis il s’installa devant la jeune femme. Tiens-toi à mon superbe corps de dieu grec si tu as besoin.

C’est le moment que j’attendais ! Une balade sur les routes longeant l’océan. Leur corps collé l’un contre l’autre, se protégeant du vent et de la vitesse. Une première approche parfaite ! Tara allait enfin prendre conscience du plaisir que procure le contact d’un autre être humain. Ensuite une promenade romantique sur la plage, elle chute dans le sable, il l’a rattrape. Leurs hormones de jeunes adultes leur électrisent le cerveau, arrive ensuite le premier baiser alors qu’une douce pluie les accompagne, et tout s'enchaîne, le premier rendez-vous, la première nuit, le mariage et…

Mouais, non, ça va aller Apollon. Je sais rester stable, résonna la voix de plus en plus grésillante de la blonde.

Maudite surfeuse et sons sens de l’équilibre ! De tout le trajet, elle ne prit pas appuie une seule fois sur Percy. Qui m’a fichu une incapable de la séduction pareil !

J’en suis à mon troisième verre d’ambroisie. D’ordinaire cela me calme, mais là, soit j'explose la perle d'huître contre un mur, soit je balance le verre sur le sol. Dehors, le ciel devient plus sombre au fur et à mesure de mon énervement. À croire que c’est moi qui influence la météo. Pourtant, voilà bien un des seuls pouvoirs que ne possède pas.

Héphaïstos, qui a appris à être attentif à mes humeurs avec le temps, passe derrière moi et me masse les épaules. Et alors qu’il m’embrasse le front, il me souffle :

— Respire, mon amour. Rien n’est encore joué.

Il n’a pas tort. Attendons de voir encore un peu. Je sais exactement ce qu’il faut faire. Reste qu’à trouver le bon moment… L’image se fige une seconde avant de retrouver sa fluidité. Au loin, le tonnerre se met à gronder.

Bon, je vous épargne tout le passage où ils arrivent à la plage, c’est inutilement long et ennuyeux. Percy termine sa glace, ils parlent, ils vont devant le bar et bla bla bla…

Bon, bah voilà, tente Percy en prenant appui sur la pointe des pieds. Merci pour le déjeuner, je me suis régalé. Et… pour m’avoir raccompagné. Même si je sais que c’était plus pour la mer que pour moi.

Tu m’as bien cerné, plaisante Tara en récupérant la coupe de glace, vide cette fois. Merci d’avoir joué le jeu. Un peu trop bien parfois, mais ça a convaincu mon grand-père, alors c’est le principal.

T’as une chouette famille. Si on ne compte pas ton cousin.

Ouais, acquiesce Tara.

Puis, gros blanc. Elle se met à pianoter ses ongles peinturlurés de turquoise sur le verre et Percy lève les yeux vers le ciel. Il doit commencer à pleuvoir chez eux, car il s’essuie la joue.

Au fait, je parlerais de toi à Maïa, reprend Tara. T’es pas quelqu’un de mauvais. Insupportable, vantard et bavard, ça oui. Mais pas mauvais.

Le sourire de Percy s’élargit. Il tend une main amicale en direction de Tara.

Merci, je crois... Donc c’est ici que ton abonnement à Percy boyfriend prend fin. J’espère que l’essai gratuit était satisfaisant.

— C’est qui Maïa ? demande Héphaïstos à côté de moi.

— Je t’expliquerai plus tard ! Je dois me concentrer pour trouver le bon moment. Attends, ça arrive… Ça arrive…

Je ne pense pas réitérer l’offre, déclare Tara en entrant dans le jeu de Percy. L’essai gratuit m’a suffi.

Et elle conclut sa phrase en tapant sa main dans celle du jeune homme.

Maintenant !

Le claquement de mes doigts se perd dans le fracas de l’éclair qui vient d’éclater. Mais je sais que ça a marché.

Des trombes d’eau apparaissent à présent sur l’écran de ma perle. Les deux mortels lèvent leurs mains pour se protéger de la pluie. Quelle n’est pas leur surprise, lorsque leurs paumes restent collées l’une à l’autre.

Ils se fixent un instant, levant les bras de haut en bas, de droite à gauche, sans pour autant réussir à se détacher.

Percy, lâche ma main, s’énerve Tara, ses boucles blondes plaquées contre son visage à cause de la pluie.

Toi, lâche ma main, répète Percy. J’ai pas le temps de jouer, Tara. Il pleut et je dois aller bosser.

Ils continuent de gesticuler en tous sens pendant un moment. Me parvient alors de la perle, des cris de douleurs, des soufflements énervés et des reproches interdits au moins de 12 ans. Rien n’y fait. Ils restent collés l’un à l’autre.

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