Chapitre 8 - Les renforts sont là, ou pas
— Donc, tu ne te fichais pas de nous au téléphone, conclut Lyly après une énième tentative pour séparer la main de Tara et Percy à la seule force de ses bras musclés.
— Si tu essaies encore de tirer comme une forcenée, c’est ma peau qui va s’arracher ! s’énerva Percy.
La petite troupe s’était donné rendez-vous sur la plage. Au loin, le soleil se couchait déjà dans l’immensité de l’océan. Cassie, Lyly et Flo avaient rejoint Tara, Percy et Mathias dès la fin de service des deux garçons.
— Vous avez essayé de mettre de l’eau et du savon ? demanda Flo.
Tara hocha simplement de la tête, fatiguée d’énumérer toutes leurs actions pour tenter de se séparer.
— Donne-moi un couteau et je te règle ça en deux-deux, proposa Lyly.
Percy blêmit et empoigna plus fermement encore la paume de Tara.
— Coupe lui la main, trancha la surfeuse sans aucune autre forme de procès.
— Bro, aide-moi, implora Percy vers son meilleure ami.
Ce dernier leva les épaules et reprit sa conversation avec Cassie.
— Faux-frère, marmonna-t-il entre ses lèvres pincées.
L’eau avait revêtu une couleur d’un rose vif. Autour d’eux, les vacanciers partaient les uns après les autres. Bientôt, ils seraient seuls sur la plage. Tara, elle, voulait être seule dans l’eau. Elle se rendit alors compte qu’elle n'avait pas mis, ne serait-ce, qu’un orteil dans la mer de toute la journée. Depuis combien de temps une telle horreur n’était-elle pas arrivée ?
Son boulet se rappela alors à son bon vouloir.
— Sinon, quelqu’un à une vraie solution ? reprit Percy en lançant une mine renfrognée vers Lyly.
Ils s’observèrent les uns après les autres, muets, jusqu’à ce que Cassie rompt le silence.
— Vous pensez que c’est votre fameuse Aphrodite qui vous a fait ça ?
— Oui !
— Non.
Percy et Tara se jugèrent sans un mot. Ce type était toujours là pour la contredire, c’était éreintant à la longue.
— Tu te rends compte à quel point ta théorie est stupide, Percy ?
— Et toi, tu te rends compte que tu as énervé une divinité antique qui nous a maudit ?
— Ok, calmez-vous tous les deux, tempéra Cassie. Vous êtes fatigués, la journée a été longue et… agitée. Alors on va tous rentrer se reposer. De mon côté, je sais que l’école possède une vieille tablette de plomb inscrite d’une malédiction Aphrodite. J’y jette un coup d'œil demain matin et je vous tiens au courant.
— Tu y crois vraiment à cette histoire de malédiction ? demanda Flo, perplexe.
Le fleuriste avait beau connaître la drôle de passion de son amie, il n’en restait pas moins réaliste. Comme Tara. Elle restait sur sa théorie principale : Aphrodite était une hallucination et tout ce qui se passait en ce moment-même n’était qu’un cauchemar. Pourtant, une douleur dans son ventre la ramenait à la réalité. Une douleur lancinante qui se faisait plus présente à chaque seconde écoulée.
— Mon chat, le surnomma affectueusement Cassie. Je bosse entourée de malédictions allant de la mésopotamie au vieux Pérou, chaque jour. Et ce, depuis presque trois ans. Je peux invoquer un fléau sur trois générations en trois langues mortes différentes. Alors, oui, j’y crois.
À côté d’elle, Tara sentit Percy frissonner. Jamais encore elle n’avait été si fière d’avoir Cassie comme amie.
— C’est soit ça, soit vous rejoignez l’hôpital le plus proche pour qu’ils vous séparent façon Lyly, avec couteaux et autres objets tranchants.
— Va pour la tablette de plomb ! s’exclama Percy avec hâte.
Dès qu’il était question d’objet coupant ou d’hôpital, le jeune homme se raidissant. En avait-il peur ?
Le petit groupe se quitta rapidement après la fin de la conversation. Cassie était partie avant tout le monde. Son rire diabolique, habituel lorsqu’elle avait des recherches à faire sur le sujet de la magie antique, flottait dans le vent comme la plainte d’un fantôme vengeur. Après embrassades et paroles de soutien, surtout de Lyly et Flo pour Tara, la surfeuse et Percy se retrouvèrent seuls. Deux poteaux plantés dans le sable.
— Et maintenant ? s'enquit Tara.
Elle s’était refusée à prononcer cette phrase, encore plus devant ses amis. Pourtant, à présent, elle ne pouvait esquiver la fatalité. Elle voulut masser son front du pouce, mais sa main dominante était légèrement entravée par un étau à tête de blobfish.
— Maintenant, quoi ?
Pas un blobfish. Un bulot.
— Comment on fait pour attendre demain ? Je peux pas te ramener chez moi. Mon père va faire une syncope.
— Déjà qu’on a failli le tuer plus tôt dans la journée, se moqua Percy.
Tara lui donna une bourrade d’un coup d’épaule.
— Pardon, pardon, je plaisante, lança-t-il en reprenant des couleurs depuis l’évocation de l’hôpital. On peut aller chez moi. Je vis seul.
— C’est mort, je ne coucherai pas avec toi.
Percy rougit jusqu’à la racine de sa tignasse noire.
— Alors, oui, non… Mon programme, c’était plutôt : films et séries jusqu’à demain matin, en attendant d’avoir des nouvelles de ta pote, la sorcière des malédictions.
Tara piétina sur place, ses pieds nus s’enfonçant dans les grains encore chauds, malgré l’absence de soleil dans le ciel. Elle avait besoin de nager. De s’enfoncer dans les tréfonds des abîmes pour retrouver son calme intérieur. Elle avait besoin de l’adrénaline des grosses vagues pour réfléchir clairement. Sans ça, elle n’était plus qu’une coquille vide.
— D’accord. Mais parce que je n’ai pas le choix. Et une fois cette histoire derrière nous, pitié, ne m’adresse plus jamais la parole, déclara-t-elle après un dernier regard vers le paysage marin de plus en plus sombre.
— Ça me va parfaitement, répondit Percy, sans aucune hésitation. Dis-moi, tu n’es pas allergique au chat ?
-§-
Heureusement que Tara n’était pas allergique au chat, car l’appartement de Percy était tapissé de poil de l’entrée jusqu’au canapé clic-clac.
— Désolé. Je pensais pas vraiment avoir de la visite aujourd’hui, dit-il en secouant d’une main un plaid qui, fut un temps, devait être vert.
Tara demeurait silencieuse depuis le début du trajet jusque chez le blobfish. Heureusement, ce dernier habitait assez près pour ne pas avoir à reprendre son scooter. Il aurait été quasiment impossible de monter dessus dans leur composition actuelle. Pire encore, de rouler en toute sécurité main dans la main.
Debout au milieu du salon, Percy à sa droite secouant un coussin, Tara se sentait vaseuse. La douleur ressentie sur la plage devenait de plus en plus présente. Elle irradiait dans le bas de son ventre comme un incendie. Elle pulsait dans ses jambes jusqu’à ses orteils et, déjà, des crampes commençaient à lui arracher des moues incontrôlables. La jeune femme connaissait très bien ces symptômes. Elle plaqua sa main libre à la naissance du mal.
Et merde…
Elle avait ses règles.

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