Chapitre 10 - Une malédiction pour la 12
Le téléphone de Tara illumina la pièce plongée dans l’obscurité. Encore somnolente, la surfeuse tâtonna pour récupérer le troubadour qui lui servait de réveil.
— Non… trop tôt, grommela une voix masculine près de son oreille.
La bulle de fatigue qui englobait Tara éclata. Ses oreilles se débouchèrent comme après avoir passé un sas de décompression. De retour dans la réalité, elle frappa la masse sombre qui bougeait près de lui.
— Aïe ! Mais ça va pas ! Pourquoi tu me frappes ? se plaignit la voix.
Un Percy aveuglé par la lueur bleutée de l’écran apparut face à Tara. Il protégeait ses yeux d’une main.
— Mais qu’est-ce que tu fais chez moi ? s’emporta-t-elle.
— On est chez moi, Sherlock, répondit-il sèchement.
Et, pour appuyer son propos, il alluma la lampe près du canapé.
En effet, Tara n’était pas chez elle. Tout simplement, car elle n’avait ni canapé clic-clac, ni plaid avec des œuf au plat et du bacon dessiné dessus, ni un chat noir au regard réprobateur. Plus loin, sur la table basse faite de palettes en bois clair, elle aperçut la tasse de Percy. Une tasse en forme de canard qui, hier encore, contenait une soupe miso instantanée.
La soirée de la veille lui revint en mémoire. Percy et elle s’étaient assoupies après plusieurs “grands classiques” comme les appelait le jeune homme. À savoir Cars, Toy Story et Dingo et Max. Heureusement, Tara avait eu gain de cause et avait pu intercaler deux vrais bons films : Lilo & Stitch et Mulan. Même si, elle devait l’admettre, elle avait bien aimé le dernier de la sélection de Percy. Surtout parce qu’il connaissait le film par cœur et imitait les personnages avec une facilité déconcertante. Après, est-ce que savoir imiter un chien humanoïde surnommé Dingo était une qualité ? Pas vraiment.
Une nouvelle vibration obligea Tara à se concentrer sur son téléphone.
12 appels manqués – Papa
24 messages non lus – Papa
1 messages non lus – Cassie
1 messages non lus – Lyly
Elle balaya du pouce les messages de son père. À peine eut-elle le temps d’y lire « où ? », « petit-ami » et « protection » qu’une nouvelle notification retentit. Elle n’avait pas de temps à perdre pour le couvage de son papa poule. À la place, elle ouvrit sa conversation avec Cassie.
Cassie : Mauvaise nouvelle : Vous êtes bien maudits. Bonne nouvelle : Je sais comment mettre fin à la malédiction d’Aphrodite. Rendez-vous sur la plage à 11h !
— Tara ! s’exclama soudain Percy.
— Attends… Cassie vient de m’envoyer…, marmonna-t-elle sans terminer sa phrase.
La surfeuse resta concentrée sur chacune des lettres qui composaient le message de son amie. « Maudits », « malédiction », comme dans les films d'épouvante ? Impossible. Ce genre de choses n’existaient pas. Malgré la conviction de Cassie, Tara n’était pas maudite par une supposée déesse grecque. C’était tout simplement…
— Tara ! répéta Percy.
Mais elle ne lui adressa pas la moindre attention. Machinalement, elle caressa la tête d’Archie, qui avait retrouvé sa place entre les jambes de la jeune femme.
— TARA !
— Quoi, à la fin ?! s’emporta à son tour la jeune femme.
Percy, debout, les jambes arquées dans une espèce de pose de la victoire improbable, exultait en levant les mains en l’air.
Répétons cela calmement : Les mains.
Tara ne rêvait pas. Les deux mains du blobfish ! Libre comme l’air.
Son regard glissa jusqu’à ses propres mains. Deux mains parfaitement décollées de tout boulet. Sans entrave. Sans chaînes invisibles. Les siennes. À elle ! Si son ventre ne lui faisait pas encore si mal, elle aurait sauté de joie et accompagné le jeune homme dans sa danse de la joie.
— On est libéré, délivré, ma poule ! chantonna Percy en embrassant ses doigts avec passion.
Impossible de savoir s’il parlait à l’extrémité de son bras ou à elle, mais Tara, trop heureuse, éclata d’un rire franc.
Dans l’élan d’euphorie, il se tourna vers elle et lui présenta sa main pour qu’ils se la tapent. Tara s’élança à son tour, mais s’arrêta avant que leurs paumes ne se touchent.
— On va peut-être éviter tout contact physique, à partir de maintenant, se reprit-elle rapidement. On ne sait jamais.
Percy baissa les épaules. Un instant, son sourire vacilla, mais sans doute n’était-ce que l’ombre des rideaux métalliques encore fermés qui lui avait donné cette impression. Car, il poursuivit d’un ton toujours aussi guilleret.
— Ah, oui bien sûr ! Logique ! Et sinon tu disais que ton amie t’avait envoyé un message ?
— Oui, elle a trouvé quelque chose. Elle nous donne rendez-vous à la plage à…
Les chiffres sur l’horloge numérique à gauche de son écran lui firent l’effet d’un électrochoc. Elle fit voler le plaid aux motifs culinaires, ce qui eut pour effet d’énerver Archibald au vu de son grognement peu amical.
— On est en retard ! On avait rendez-vous il y a dix minutes !
Et alors qu’elle replaçait la bretelle de sa robe, le nom de Lyly apparut sur son écran d’appel. Elle décrocha d’un geste vif et la voix de son amie éclata dans le petit appartement.
— T’es où, Tara ? On t’attends depuis des plombes !
— Elle parle toujours aussi fort, ta pote ? demanda Percy, l’auriculaire enfoncé dans l’oreille.
Tara eut tout juste le temps de lui lancer un sourcil relevé, l’air de dire “ c’est l’hôpital qui se fout de la charité”, que la voix grésillante de Lyly rétorqua :
— Tu sais ce qu’elle te dit la…
— Ok, on se calme tous les deux ! tempéra la surfeuse. On arrive dans dix minutes, Lyly. À tout’.
-§-
Le lundi matin, l'Aigue-Marine était un endroit calme. Les clients ne s’y pressaient pas avant 13h. C’est pourquoi Percy avait proposé à la bande, après l’appel de Lyly, de s’y installer afin d’entendre les explications de l’étudiante en langues anciennes. Autour de la table ronde, Lyly, Flo, Cassie et Mathias regardaient d’un drôle d'œil les deux retardataires. Après tout, Tara et Percy étaient rouges, essoufflés et échevelés. En plus, Tara portait la même robe que la veille. Son maquillage avait coulé. Et, le pompom sur la queue du mickey, ils étaient dissociés l’un de l’autre.
— Vous nous expliquez ?
Florent avait été le premier à prendre la parole.
— Bro, poursuivit Mathias. Je te jure que si tu m’annonces que votre collage de main n’était que du vent, j'essuie toutes les tables avec ta tête jusqu’à la fin des vacances. Le lundi, c’est mon seul jour de repos et…
Percy leva les mains en l’air dans l’espoir d’atténuer la colère de son ami.
— Bro, répondit-il. Je t’assure que c’était vrai. On était collé. Et ce matin, pouf, on était libéré !
Ils prirent chacun une chaise pour se joindre au groupe. Tara s’humecta les lèvres. Des verres et des bouteilles de limonades entamées patientaient depuis un moment à en croire l’état de liquéfaction des glaçons.
— Crois-moi, renchérit Tara une fois assise entre Percy et Lyly. Si on avait pas été réellement coincé ensemble, jamais je n’aurais dormi avec cette tête de blobfish et la pelote de poil qui lui sert de chat.
Mathias la fixa un instant. Analysant la surfeuse des pieds à la tête. Après un long silence, seulement entrecoupé par les cris d’une mouette, il se tourna vers son ami.
— Bro, elle parle trop mal du roi Archie Ier du nom.
Ok, ce mec n’avait pas l’air de beaucoup l’apprécier. Elle n'avait pas rêvé ? Il venait bien de l’ignorer ? Tara fit claquer sa langue et le toisa à son tour. Elle gagnait toujours aux batailles de regard, c’est pas cette brindille qui allait l’effrayer.
— Attends, t'as dormi avec ce type ? s’indigna Lyly en pointant Percy du doigt.
— Et comment tu voulais qu’on fasse ? Je te rappelle qu'on ne pouvait pas se séparer, lui fit remarquer Percy en décalant le doigt vengeur qui menaçait de lui crever un œil.
— J’aurais vraiment dû te couper la main ! Si j’apprends que tu as osé la toucher !
— T’es sérieuse ?! s’époumona Percy, subitement rouge. Et tu sais quoi ? Oui, j’ai osé la toucher ! Puisque ma peau était littéralement collée à la sienne !
Sans prononcer un mot, Cassie se leva et empoigna les mains de Tara et Percy. Puis, elle se mit à les analyser sous toutes les coutures. Elle en souleva une, posa deux de ses doigts dans la paume de l’autre, les secoua… Le temps que tout le monde se calme, intrigué par l’examen de la jeune femme, elle se releva, une expression de profonde réflexion faisant briller ses iris bleus.
— Alors, docteur ? ironisa Percy.
Un fin sourire retroussa les lèvres de Cassie. Le sang de Tara se glaça. Tout comme ceux de Lyly et Florent, car ses deux amis hurlèrent en même temps un “non” franc et précipité. Ce sourire, c’était celui des mauvaises idées. Avant même de pouvoir réagir, Cassie empoigna de nouveau leurs mains et les réunit l’une l’autre.
Tara, comme Percy, avait fermé les yeux lors de l’impact. La surfeuse refusait de les ouvrir. Elle refusait de vivre dans un monde où elle était de nouveau coincée avec lui. Elle refusait de faire face à cette réalité où elle était maudite par la déesse Aphrodite. Car, oui, elle sentait encore la chaleur du blobfish contre sa paume. Tout comme le pouls de son cœur à lui qui tambourinait contre sa peau à elle. Et la transpiration de leurs deux mains scellées.
— Maintenant, essayez de vous défaire, leur indiqua Cassie.
Les paupières toujours closes, Tara s’extirpa sans aucune difficulté de la gravité de la planète Percy. Ils n’étaient pas collés ! À plusieurs reprises, ils retentèrent l’expérience. Ils pouvaient se taper dans la main sans aucune incidence. Tout aussi étonné qu’elle, le jeune homme lui renvoya une expression de surprise mêlée à de la joie.
Les trois autres comparses, qui avaient retenu leur souffle jusque là, s’affaissèrent sur leurs chaises.
— Très intéressant, conclut Cassie. Qu’avez-vous fait hier soir ?
— Mais rien ! souffla Percy, le talon des mains contre ses paupières. On a rien fait de bizarre !
— Percy a imité Dingo, répondit Tara avec tout le sérieux dont elle était capable en prononçant cette phrase. Non, vraiment, on a juste regardé des films et on s’est endormi, c’est tout.
Cassie retourna s’asseoir et sortit un carnet de son sac. Elle feuilleta plusieurs pages manuscrites, sous le regard curieux de Flo qui regardait par-dessus son épaule.
— Vous avez dû faire autre chose. Ou dire quelque chose d’important.
Cassie leur expliqua être retournée à l'université la veille. Avec l’aide de sa professeur référente, elle a pu analyser la tablette, lui poser des questions et faire des recherches dans les archives de l’école.
— En gros, la malédiction que j’ai vu hier ne fonctionne pas dans votre cas. Celle que nous possédons est là pour éloigner deux amants.
— Donc… C’était juste le fruit du hasard si on est resté collé ? demanda Tara, perplexe.
— Ah, non. Vous êtes bien maudit. Et par Aphrodite elle-même, ce qui est beaucoup trop cool ! s’extasia Cassie. Mais la vôtre prend plus une forme… d'imprégnation, je dirais.
— J’y comprends rien, se plaignit Percy tout en prenant une gorgée dans le verre de Mathias.
— Pour faire court, vous avez énervé la déesse de l’amour. Et pour se venger, elle a décidé de vous tester. Par conséquent, elle va tout faire pour vous rapprocher. Pour vous lier l’un à l’autre. Et d’après ce que j’ai pu lire sur internet, ce n’est que le début.

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