Chapitre 11 - Tu es l’homme de mes mauvais rêves
Tara avait l’habitude des cauchemars. En plus d’être fréquent, ils semblaient toujours plus réels d’une nuit à l’autre. On lui avait dit un jour que c’est parce qu’elle ne s’autorisait pas à exprimer ses pensées à voix haute. Alors ces dernières revenaient la hanter sous forme de songes horrifiques. Est-ce qu’elle s’auto-analysait dans son sommeil ? Une sorte de thérapie interne gratuite ? Peut-être. Toujours est-il, qu’une fois encore, elle se réveilla en sueur.
Percy.
Il était dans son rêve. Et dans tous ceux de la semaine qui avait précédé.
Elle se leva, les jambes ankylosées et l’esprit brumeux.
— Ça va, ma puce ? Tu as une petite mine, s’inquiéta sa mère.
Tara sursauta avant de jeter un regard confus autour d’elle. Elle ne s’était même pas rendu compte d’avoir descendu les escaliers. Dans le salon, Théo et Tiago avalaient leurs bols de céréales devant la télévision.
— Tara ! l’appela Tiago, c’est Magical Doremi Princesse Sirène, vient chanter le générique !
Théo se joignit à son frère, et les deux se mirent à crier depuis le canapé.
— Du calme, les tornades. Votre sœur émerge. Alors mollo sur les décibels, s’exclama le père de famille tout aussi fort que ses garçons. Je fais griller des toasts, tu en veux, Princesse Sirène ?
Tara répondit à la moquerie de son père par un froncement de nez. Il n’y avait rien de honteux à connaître des génériques de dessin animé. Elle connaissait d’ailleurs quelqu’un qui ne se gênait pas pour chanter Stand Out de Dingo et Max de manière très forte et très peu juste. L’image de Percy, télécommande en guise de micro, en pleine imitation dans son petit appartement lui revint en mémoire.
Tara renifla bruyamment, puis s’empara de la tartine proposée par son père avant de mordre dedans à pleines dents.
— J’en connais une qui est de mauvaise humeur ce matin.
Oui, elle était énervée. À cause d’un blobfish qui squattait déjà son quotidien, et qui, maintenant, s’incrustait dans ses cauchemars. Après le pain grillé, elle se vengea sur le jus de pomme.
— Tu t’es disputé avec ton chéri ? demanda sa mère.
La boisson emprunta un mauvais virage. Au lieu de glisser tranquillement vers son oesophage comme tout liquide digne de ce nom, elle était remontée par ses voies respiratoires. Si bien que Tara recracha le tout par le nez.
— Beurk ! s’écrièrent les garçons.
Leur grande sœur, elle, toussait frénétiquement, les larmes aux yeux.
— C’est donc bien un coup de ce Percy ! s’emporta Kale. Qu’est-ce qu’il t’as fait ?
— Mais rien, papa ! rétorqua Tara d’une voix étranglée, en s’essuyant le visage. Tout va bien. Je suis juste un peu fatiguée, y a pas mal de monde en ce moment à La Cabane. D’ailleurs faut que j’y aille, je suis déjà en retard.
Son père renchérit mais Tara avait déjà filé.
-§-
— Bah alors, ma crevette. On fait la grasse matinée ?
Grand-père Jo’ passait un coup de chiffon sur l’une de ses planches. Le soleil tapait déjà contre la coque rouge des canaöes. Au loin, elle remarqua qu’un de leur pédalo avait été loué et voguait sur les flots.
— Désolée, le réveil a été compliqué ce matin. Mais c’est bon je suis là ! Comment je peux t’aider ?
— Va m’alpaguer ces clients en donnant tout sur les vagues, déclara-t-il en lui tendant la planche de surf. Et n’oublie pas de leur dire qu’en ce moment ont fait une réduction de 30% sur la première heure de location !
Tara ne se laissa pas prier deux fois. Une fois le leash accroché à son pied, elle dévala les dunes de sable jusqu'à ce qu'enfin ses orteils rencontrent la fraîcheur délivrante de l’eau salée.
Les vagues étaient paresseuses ce matin. Cela ne l’empêchait ni de surfer ni d’attirer l’attention de ces citadins facilement impressionnables. Une fois assez éloignée de la berge, Tara prit appui sur ses jambes et se laissa porter. Elle entendait déjà des enfants interpeller les parents, attirés par le spectacle.
Elle commença par un Take-Off, enchaîna sur un Roller avant de conclure par un Bottom Turn. Rien de plus facile. L’écume lui embrassait la peau tandis qu’elle reprenait son enchaînement. Elle répéta les mêmes figures histoire de se réveiller. Les exclamations et quelques applaudissements sur le sable lui parviennent. Elle mentirait si elle disait ne pas apprécier cette attention. C’était flatteur.
Alors que la mer la ramenait doucement vers son public, elle reconnut une chevelure brune. Même d’ici elle pouvait distinguer l’éternel sourire en coin du blobfish.
Percy servait une table sur la terrasse. Il dût se rendre compte que leur regard s’était accroché un instant car il dévoila ses dents blanches et lui fit signe de la main. Depuis quand étaient-ils devenus assez proches pour ce genre de familiarité ?
Pendant qu’elle regagnait la terre ferme, certains des vacanciers s’approchèrent d’elle pour lui poser des questions. Bien évidemment, elle répéta plusieurs fois sa phrase d’accroche : “Vous pourrez faire ce genre de figure après seulement quelques cours. Oui je vous assure, c’est plus facile qu’il n’y paraît. Si vous voulez essayer, La Cabane loue des planches de surf, de paddle, des canoës et des pédalos. La première heure de location est en réduction”.
Elle aida quelques enfants à s’asseoir sur sa planche. Ils riaient en sentant le roulement des vagues sous leurs pieds. Une fois son tour de promotion terminé, elle rejoignit la cabane de location. Vide. Elle fit sonner la cloche sur le rebord. Toujours rien. Pas de Grand-père Jo’ dans l’habitacle, ni du côté des pédalos. Pourtant la famille du pédalo attendait, engoncée dans leurs gilets de sauvetage orange vifs, impatiente qu’on les en extirpe.
— Je vais vous aider, déclara une voix derrière le pédalo. Je termine de rattacher votre navire et je m’occupe de vos gilets.
La tête de celui qui hantait ses cauchemars apparut derrière le petit toboggan qui permettait aux enfants de glisser du haut du bateau en plastique jusque dans l’eau. Son sourire s’élargit en une expression satirique lorsqu’il découvrit Tara face à lui.
— Pour tout renseignement supplémentaire, vous pouvez demander à la demoiselle, termina-t-il avec un clin d'œil en direction de la surfeuse.
Une fois la famille repartit, serviette sur le dos, Tara se tourna vers celui qui n’avait rien à faire ici. Alors qu’elle allait lui demander la raison de sa présence, son grand-père la devança.
— Merci mon garçon ! s’exclama-t-il en donnant une tape amicale dans le dos de Percy. C’était très aimable de prendre la relève. Les vieillards et leur petite vessie, plaisanta-t-il. Oh, ma crevette, te revoilà. Très joli enchaînement. Mais fais attention, ta jambe droite n’était pas assez souple.
Tara sentit sa peau picoter sous l'œillade moqueuse du blobfish suite au surnom affectueux de son grand-père.
— Hé bah alors, c’est comme ça que tu accueilles ton chéri ! le sermonna Grand-père Jo’.
Avec les derniers évènements, Tara avait oublié son faux couple avec Percy. Elle avait envie de se gifler. Elle n’aurait jamais dû accepter un tel marché avec ce requin. Déjà parce que la voilà coincée dans une relation de façade et surtout parce qu’à présent elle comprenait la cause de ses nuits de mauvais rêves. Percy avait fait sa part de marché. Pas elle.
— Salut…toi.
Oui. Elle aurait pu trouver mieux que ça. Mais c’est tout ce qui lui était venu !
L’expression abattue de son grand-père rencontra celle amusée de Percy. Pour la deuxième fois, le vieil homme tapota l’épaule du jeune homme.
— Hé bah, je te souhaite bien du courage mon garçon. Bon, va boire un verre avec ton copain, ma crevette. C’est moi qui offre, continua-t-il en tendant un billet à sa petite-fille. Pour remercier Percy.
Et il les poussa tous deux en direction de l’Aigue-Marine.
À côté d’elle, Percy pouffa de rire.
— Salut, toi, gloussa-t-il entre deux reniflements.
— J’ai paniqué ! J’avais oublié qu’on était ensemble…
Il posa une main sur son front dans un geste théâtral.
— Ouch, toujours aussi piquante, miss sirène. Ou plutôt, ma crevette. C’est bien la première fois qu’une fille oublie être en couple avec moi.
Pour toute réponse, Tara lui lança un coup de coude dans les côtes.
— T’as pas le droit de m’appeler comme ça.
— Comment ? Ma crevette ou miss sirène ? À moins que tu préfères “la ninja à la pagaie” ?
Pendant que Tara levait les yeux au ciel, Percy lui ouvrit la porte du bar-restaurant. La salle était calme. La majorité des clients profitaient du soleil en terrasse. Près d’une télé diffusant des clips musicaux, une guitare ornée de la tête d’Elvis avec en son centre une horloge, indiquait 10h30.
Tara s’installa sur l’un des hauts tabourets devant le bar, sans détacher son regard de la drôle d’horloge.
— Mon oncle est un fan du King, expliqua Percy en passant de l’autre côté du comptoir. Il a laissé ma tante décoré le bar mais cette guitare était non négociable.
Il posa deux verres devant lui, puis, avec agilité, il s’amusa à jongler avec une bouteille comme le ferait un préparateur de cocktails. Tara le fixa sans un mot. Voilà donc à quoi ressemblait un paon lorsqu’il faisait la cour. À défaut d’être efficace, ça avait le mérite d’être divertissant. Une fois son espèce de danse du mélange terminée, Percy versa le liquide orange.
— Alors, demanda-t-il après que Tara eut bu sa première gorgée. C’est quoi la suite du plan ?
Le jeune femme s’humecta les lèvres avant de boire le reste d’une traite. Un jus de mangue. Elle ferma les yeux, appréciant la douceur du fruit et sa fraîcheur.
Si elle avait été honnête avec lui, elle lui aurait demandé de rompre sur le champ. Mais tant qu’elle n’était pas certaine de récupérer La Cabane, ils devraient poursuivre leur manège. D’autant que son grand-père semblait apprécié son “copain”. Et puis, le cauchemar de cette nuit ne cessait de la hanter une fois ses paupières closes.
— Je remplis ma part du marché.

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