Chapitre 13 - Show Must Go On
Théo renversa son verre de grenadine sur la robe blanche de Tara. Une large tâche rose se répandit sur son ventre, jusqu’à ses genoux. En plus de la rendre transparente, le liquide sucré colla le vêtement à sa peau, dessinant ce qu'elle regrettait le plus chez elle : ses satanées bourrelets.
Avant ça, Tiago lui avait volé son eyeliner noir pour terminer un dessin de Spiderman. Il avait bien évidemment cassé la mine en coloriant la toile de l’homme araignée. Et sa mère qui ne cessait de la bloquer dans chaque pièce de la maison, son lisseur à la main, dans l’espoir de lui faire un brushing.
Tara sentait déjà la colère monter mais ça… c’était la goutte d’eau.
Déjà qu’elle n’avait pas envie d’aller à ce maudit karaoké !
— Pardon Tara, s’excusa Théo tout penaud.
Son petit-frère, la lèvre inférieure tremblante, se triturait les doigts. Il savait quand sa sœur était sur le point d’exploser. Et disons que là, si Tara avait été une bouilloire, de la vapeur commencerait à sortir de ses oreilles.
La jeune femme massa son front pour détendre le nerf qu’elle sentait pulser sous sa peau. Elle inspira profondément et expira lentement.
Pense à l’océan. Pense aux vagues. Garde ton calme.
— C’est pas grave, tu n’as pas fait exprès. Mais aide-moi à nettoyer, je suis déjà en retard.
Après avoir épongé le sol, Tara fila dans sa chambre pour se changer.
— Maman ! cria-t-elle dans le couloir. Tu as vu ma robe bleue ?
Sa mère arriva peu de temps après, la robe bleue dans une main, son fer à lisser dans l’autre.
— Je te la donne si tu me laisses te lisser les cheveux.
— Tu es en train de me faire du chantage avec mes propres vêtements ? À moi, ton unique fille ? s’indigna Tara.
— Allez ! insista sa mère. Pour ton rendez-vous avec Percy. Je suis certaine qu’il va te trouver tellement jolie avec des cheveux un peu plus coiffés.
— Un rendez-vous ? s’écria la voix étouffée de son père depuis le salon.
— Oui, Kale ! Ta fille va voir son petit copain.
Voilà que le mal de crâne revenait de plus belle.
Pense à l’océan. Pense aux vagues. Garde ton calme.
-§-
Tara avait cédé.
Lorsqu’elle arriva devant l’Aigue-Marine, Maïa l’attendait en lui faisant signe de la main.
— Wow ! Tara, girl, tu t’es mise sur ton trente et un. J’adore !
— On m’a forcé… Mais merci. Tu es très belle aussi, la complimenta la surfeuse à son tour.
— J’en connais un qui va être ravie, glissa Maïa.
À l’allusion de son amie, Tara fronça son nez. Elle ne rêvait que d’une chose : rentrer se coucher et lire le dernier article de sa tante sur la migration des baleines bleues.
— Je t’assure, il n’y a rien entre Percy et moi. Au contraire, il est plutôt…
— Mais oui, mais oui. C’est ce qu’ils disent tous, la coupa la brune. Tiens, en parlant du loup !
Percy arriva vers elles la mine déconfite et les épaules voûtées.
— Ça ne va pas ? demanda Tara.
Avec un peu de chance, la session surf du matin l’avait trop fatigué et leur soirée était annulée !
Il secoua la tête sans entrain. Ses cheveux noirs dansaient devant ses yeux. Tara avait l’impression que ses mèches étaient plus bouclées que d’habitude.
— Je suis dégouté. On est en sous effectif ce soir. Ma tante m’oblige à travailler. Désolé Maïa, c’est raté pour la soirée.
— Ce n’est rien ! On peut rester pour le karaoké. Surtout que tu nous dois toujours deux boissons gratuites. Pas vrai, Tara ? D’ailleurs, Percy, tu as vu comme elle est jolie ?
Percy se redressa, surpris. Il semblait tout juste prendre conscience de la présence de Tara. Sympa. Les lèvres pincées en pleine réflexion, il se mit à la toiser de toute sa grandeur.
Elle détestait la façon dont il l'analysait. Les iris bleus du jeune homme étaient trop perçants. Et dans cette robe légère, sans ses cheveux qui lui permettait de se camoufler, Tara se sentait nue. Vulnérable.
— Qu’est-ce que t’as fait à tes cheveux ? demanda-t-il finalement. C’est bizarre.
Les joues de la surfeuse s’empourprèrent. Elle avait bien dit à sa mère qu’elle ressemblait à un tas d'algues sans ses boucles.
— Je t’ai pas demandé ton avis, le blobfish.
Maïa se mit à rire. Tara cru un instant que c’était dû à l’échange entre Percy et elle, mais la brune ajouta :
— C’est mignon, vous vous êtes accordés pour ce soir. Je suis sûre que vous l’avez fait exprès. Et après, vous osez me dire que vous n’êtes pas en couple, petits cachotiers !
Maïa avait raison… Pas sur le fait d’être en couple. Mais tous deux étaient bel et bien accordés.
Vestimentairement parlant.
Ils portaient exactement les mêmes tenues que lors du dimanche en famille, où Tara avait présenté Percy comme son copain. Elle, avec sa robe bleue fendue, et lui, avec sa chemise de la même couleur et un short crème qui rappelait les bijoux en nacre de la jeune femme. Si seulement Théo n’avait pas bousillé sa robe blanche !
— Non. Pas du tout ! Je devais mettre une autre robe, mais mon frère… s’expliqua Tara.
— Je devais mettre un t-shirt mais Archie l’a déchiqueté ! Je n’avais plus que cette chemise, se justifia Percy en même temps.
Tara et lui se regardèrent d’abord étonné par leur manque de chance commune. C’était une énorme coïncidence. Trop grande. Percy dû penser la même chose car ses lèvres remuèrent en silence pour former le nom : Aphrodite. Mais Tara secoua la tête. Elle refusait toujours d’y croire. Elle préférait mettre ça sur le dos du hasard plutôt que sur celui d’une malédiction lancée par une soit-disante divinité grecque.
De son côté, Maïa les avait laissé à leur conversation muette et s’était déjà trouvée une table près de la petite scène installée pour les divers évènements du restaurant : concert, spectacle humoristique ou encore karaoké. Elle fut rapidement rejointe par Tara et Percy. Ce dernier leur tendit deux cartes de boissons.
— Comme promis, c’est moi qui offre, fanfaronna-t-il sans se détourner de Maïa.
Un vrai bulot accroché à son rocher. C’en était pitoyable.
Une fois les commandes prises, le blobfish partit tout guilleret en direction du bar.
Tara jeta un coup d'œil autour d’elle. Près de la sono, elle reconnu Sienna, la tante de Percy. La femme d’une quarantaine d’années, toujours vêtue d’au moins un vêtement en motif léopard discutait avec un couple en faisant de grands gestes avec les bras. Elle ne semblait pas énervée, au contraire, c’était juste sa façon de s’exprimer. Son rire explosa d’un coup dans la salle, masquant même la musique d’ambiance.
— Qu’est-ce que tu en penses, Tara ? demanda soudain Maïa.
— Hein ? Quoi ?
— Tu es sûre que ça ne t’embête pas ?
— Non, non, répondit machinalement la surfeuse.
— Merci, t’es vraiment un ange !
Tara ne savait pas ce qu’elle venait d’accepter, mais cela mettait son amie en joie. Elle lui avait sans doute demandé plus de cours de surf. Si c’était bien cela, alors ça ne la dérangeait absolument pas. Et puis Maïa s’en sortait bien. Avec un peu de chance Tara pourrait rapidement lui refourguer Percy, dans l’optique qu’ils s’entraident et que monsieur lui fasse son numéro de charme. Et comme ça, elle serait tranquille pour s’entraîner de son côté. D’une pierre deux coups.
Un premier chanteur en herbe monta les marches de la scène et se planta devant son public, micro en main. En contrebas, un groupe de vacanciers se mit à applaudir à tout rompre. Certainement les amis du courageux. Ils cessèrent immédiatement lorsque se mirent à retentir les premières notes de la musique.
Tara reconnut la chanson sans grande difficulté. C’était une des préférées de son père, qu’il se faisait une joie de massacrer presque chaque matin.
Le chanteur prit une grande inspiration et…
— ROOOOXANE ! hurla-t-il à s’en arracher les cordes vocales.
Sacré coffre. Et Tara qui pensait qu’on ne pouvait pas faire pire que Kale O’Hara. Une fois la surprise passée, elle accompagna les applaudissements du groupe d’amis. Ce drôle de bonhomme faisait de son mieux et puis, ça se voyait qu’il s’éclatait sur cette petite scène.
À la fin du massac… de la chanson, Percy arriva à leur table avec les deux boissons.
— Tout le monde n’est pas fait pour être chanteur, plaisanta Percy.
— Comme-ci tu pouvais faire mieux, le taquina Maïa.
Ils s’entendaient bien. Tant mieux pour eux. Mais Tara se sentait de trop dans leur espèce de parade nuptiale.
— Ah, non ! Seule ma douche a l’honneur de m’entendre chanter, rétorqua-t-il en passant une main dans ses cheveux.
Tara pouffa avant de couvrir son rire par une quinte de toux. Le menteur. Elle l’avait entendu chanter lorsqu’ils étaient restés collés l’un à l’autre. Et Tara avait beau ne pas s’y connaître en musique, elle pouvait affirmer qu’il chantait mal.
— Percy arrête de compter fleurette et va travailler, le sermonna sa tante à l’autre bout du bar.
Malgré les différentes couleurs des spots lumineux, Tara distinguait très clairement le rouge pivoine monter aux joues du jeune homme. Enfin ça, c’était avant que toutes les lumières ne s'éteignent d’un coup, sous les cris de surprise des clients. Alors que Maïa demandait ce qu’il se passait, la peau de Tara se parsema de chair de poule. Ses cheveux raides crépitèrent, comme lorsque ses petits frères s’amusaient à les recouvrir de ballons de baudruches grâce à l'électricité statique.
Tout aussi brusquement, la lumière revint, éclairant uniquement la scène.
Et au centre, Percy.
Il cligna plusieurs fois des paupières, éblouies par les spots. Une guitare électrique rouge accrochée en bandoulière.
— Tu savais qu’il ferait ça ?
Tara sursauta lorsqu’elle entendit la voix de Maïa aussi proche de son oreille. Elle n’eut pas le temps de lui répondre que Percy se mit à jouer. Ses doigts glissaient le long du manche avec agilité.
Première nouvelle : Percy savait jouer de la guitare. Deuxième nouvelle : il chantait… super bien ?
Il entama une parfaite reprise rock de “Stand Out”, chanson qu’elle l’avait déjà vu (mal) interpréter durant leur visionnage du film Max et Dingo. Ça n'avait strictement aucun sens ! Encore moins lorsqu’il s’amusa à faire un solo de guitare en plein milieu du morceau.
Électrisé, le public, devenu foule pour être au plus prêt de la rock star, hurlait son nom en levant les bras. Les lumières colorées éclairaient le bar en tous sens et la musique pulsait si fort que le cœur de Tara battait en rythme contre sa poitrine. Debout, Maïa prit la main de son amie et l'entraîna devant l’estrade pour sauter avec elle. Le petit karaoké de vacances s'était transformé en un claquement de doigt en véritable concert.
Et sur scène, Percy était différent. Sa voix était d’une justesse à couper le souffle. Chaque fois qu’il ouvrait la bouche, une vague chaude enflammait le corps de Tara. Elle détestait cette sensation autant qu’elle détestait l’idée de ne pas vouloir que ça s’arrête. En plus, cette tête de blobfish savait comment mettre l’ambiance. Il levait les mains, appelait aux applaudissements, tendait l’oreille pour que les spectateurs entonnent le refrain. À croire que c’était innée chez lui.
— Gonna stand out 'til you notice me ! termina-t-il en regardant droit devant lui.
Le temps d’un battement de cil, Tara crut que c’est elle qu’il fixait avec ses yeux rieurs et son sourire charmeur. Mais droit devant lui, c’était Maïa. Ça avait toujours été Maïa.

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