II. L'AGE DE PORCELAINE

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Scar naquit sous le nom IBGM12 dans le silence clinique d’un des laboratoires de la perfection, en 2112, quatorzième année après que le monde eut été réécrit. Il faisait beau et chaud ce jour-là, et dans les anciens temps, on aurait peut-être dit que c’était un été, mais dans son monde, les dates exactes étaient interdites, tout comme les anniversaires, que le gouvernement jugeait nuisibles à l’équilibre mental et à l’égalité. L’Ordre avait remodelé la société à sa façon, effacé les anciennes et archaïques notions de sexe, de genre, de race et de hiérarchie, imposant des standards esthétiques normalisés et une discipline totale sur les corps et les esprits. Chaque geste, chaque souffle, chaque battement de cœur de la petite fille fut enregistré et calibré dès sa naissance. Les incubateurs émettaient des fréquences douces pour stimuler ses muscles et ses organes, tandis que des robots surveillaient ses réactions à chaque simulation d’interaction sociale, tests de conformité et exercices de contrôle émotionnel.

Lorsqu’elle fut tirée des matrices, jusque là cloisonnée dans la noirceur de parois en carbone aseptisées et que sa peau laiteuse et parfaite apparut aux yeux des infirmiers et infirmières, un silence glacial s’installa dans la salle. Les visages, normalement impassibles, se crispèrent légèrement en un mélange de curiosité et de dédain.

- Docteur… vous croyez qu’on doit vraiment la garder ? Il est encore temps de la recycler, demanda une infirmière, la voix basse, teintée de mépris.

- Regardez-moi cette peau… trop douce, trop blanche… ce corps est… presque inutile, non ?

Un autre ajouta, les yeux plissés :

- On pourrait l’éliminer… économiser du temps, des ressources. Pourquoi prendre soin d’une créature qui… qui n’apportera rien de fonctionnel ?

Le médecin, habitué à ces commentaires perfides, fronça les sourcils, il était âgé et avait connu l’ancien monde avant sa déconstruction.

- Assez, vous deux. Ce n’est pas à vous de décider. 

Sa voix était ferme, mais l’on sentait qu’il partageait, en silence, la prudence envers cette perfection inattendue.

-  Cette enfant a déjà été attribuée. Le couple l’a acheté. Ils en assumeront la responsabilité. Point final. 

Le directeur du laboratoire, intervenant alors depuis son bureau vitré, fixa les employés d’un regard glacial qui fit frissonner l’air stérile de la salle. Il appuya sur un bouton et les haut parleurs résonnèrent…

- A tout le personnel, IBGM12 n’est pas à votre charge. Elle est vendue, assignée, calibrée. Toute décision ou suggestion de « mise à l’écart » ou de modification doit être adressée à ses acquéreurs. Vos commentaires désobligeants ne sont ni nécessaires ni tolérés. Reprenez le travail !Les blouses blanches baissèrent la tête, muettes, tandis que la voix du directeur s’éteignait, laissant derrière elle une tension sourde, presque palpable. Le silence reprit, chargé de ce mépris feutré que seuls les lieux trop propres savent contenir.

Une infirmière, penchée au-dessus du berceau, murmura :
- Oh, regardez… en fait, elle n’est pas si parfaite.

Un autre s’approcha, plissant les yeux.

- Où ça ?

- Là, sur l’épaule. Une petite cicatrice.

Au-dessus d’elle, les capteurs se mirent à clignoter faiblement, comme s’ils hésitaient, eux aussi, entre l’acceptation et le doute. Le médecin ne leva pas la tête.

- Ce n’est pas une cicatrice, dit-il. C’est une anomalie.

À six mois, une fois sevrée, elle fut confiée à ses parents adoptifs, donc de vrais parents agrémentés, un charmant couple homosexuel conformément aux normes de l’OPG (Ordre gouvernemental et parental). Leur appartement était rose pâle, aseptisé, rempli de capteurs et de drones flottants pour contrôler la bonne santé mentale de SMGM.

- Regarde-la, elle a la peau trop parfaite , commenta l’un, observant les indicateurs sur sa tablette.

L’autre hocha la tête :

- Oui, elle est… différente. Mais ce sera une force. 

Pour eux, Scar, ils l’avaient surnommé Scar à cause de l’anomalie sur son épaule, n’était pas seulement une enfant ; elle était l’incarnation vivante la continuité de l’existence.

Dès ses premières années, sa beauté ancestrale devint un fardeau. Son visage fin, ses yeux larges, couleur noisette, sa chevelure longue et douce ; tout en elle attirait les regards furtifs et le mépris. Dans la cour de récréation, les railleries fusaient dès qu’elle franchissait la ligne blanche des jeux sociétaux obligatoires. Ses « camarades », rassemblés près des balançoires, la guettaient avec des sourires moqueurs.

- Regardez-moi cette poupée de cire !, cria une fillette obèse, levant son bras comme pour montrer à tout le monde le modèle étrange qu’ils observaient.

- pas assez de gras ou pas assez d’os...hihihi !

- Barbie, Barbie !  hurla un garçon racisé aux cheveux ébouriffés, en sautillant sur place et en battant des mains pour attirer l’attention.

- Femme à hommes ! ajouta un autre, imitant la voix de la Directrice d’école avec une grimace grotesque, tandis que les autres enfants éclataient d’un rire aigu, strident et presque animal.

La pauvre petite baissait les yeux, son corps frêle se recroquevillant sur lui-même, serrant sa tablette scolaire digitale entre ses bras. Elle sentait les murmures glisser sur sa peau, comme des aiguilles. Heureusement, ils devinrent inaudibles et insignifiants avec le temps.

- Regarde-la ! Elle est si blanche, elle brille presque ! On dirait un hologramme !  s’exclama une petite fille, en pointant son doigt vers Scar tout en se riant de son pas trop droit, trop mesuré.

Le cœur de Scar accéléra, son souffle se coupa, mais elle ne pleura pas, elle n’avait pas appris à le faire. Elle sentait tous ses organes se serrer, ses joues brûler de honte et éprouva ce qu’elle mesura comme de la colère, elle le réprima car ce sentiment était interdit. Elle voulait disparaître, se fondre dans le sol, se dissoudre dans l’air, mais elle devait marcher, sourire légèrement et se contenir pour ne pas déclencher un drone éducateur.

La fillette passa à côté d’i-elles, et sentait le souffle de leurs mots comme un choc glacé sur sa peau. Pendant des années, les autres enfants imitèrent ses gestes et sa voix, se moquant de son port de tête et de ses gestes trop délicats... une sentence quotidienne à subir pour exister.

Scar apprit dès ce moment à se déplacer entre les fauves de la cour de l’école universelle, invisible, à masquer ses émotions, à feindre la légèreté et le rire quand les circonstances l’y obligeaient, tout en gardant au fond d’elle une rancune douce-amère contre ce monde qui jugeait sa beauté comme un crime.

Elle tenta de s’adapter et de ressembler aux autres. Elle essaya de grossir, de cacher sa féminité dans un corps plus massif, mais ses efforts furent vains : son corps restait fluet, comme insensible aux calories. Pendant une période elle se fit vomir après chaque repas pour enlaidir et amaigrir son corps… en vain. Mais le pire vint au collège quand ses seins se développèrent plus vite que les autres, provoquant murmures et jugements : « Vache laitières », « On dirait une publicité du siècle dernier». Depuis longtemps, certaines de ses camarades avaient fait ablation de cette partie disgracieuse et discriminante du corps via la chirurgienne réparatrice scolaire, et leurs cicatrices sous mammaires faisaient l’envie de celles et de ceux qui n’en avaient pas eu le besoin. Aucun ami, aucune complicité, juste la solitude et les moqueries.

Un jour de pluie, ,Scar remarqua un garçon la peau blanche comme elle, aux épaules larges, héritage de la natation rythmique journalière qu’il pratiquait, il était dans la même classe, deux tables devant elle, sur la droite, pourquoi ne l’avait-elle jamais remarqué avant ? Il subissait les mêmes railleries qu’elle : « Poisson-lune », « Gros bras fragile ». Parfois, leurs regards se croisaient furtivement, et chaque échange muet semblait comme un tremblement dans son corps, elle ne savait pas ce que c’était, mais elle préférait refouler très vite au plus profond d’elle cette sensation coupable.

Pendant plusieurs semaines, elle observa le garçon à distance. Il s’appelait XGBT11, mais certains l’appelaient simplement « Onze ». Il ne parlait presque jamais, se contentant d’exécuter les gestes obligatoires de la vie scolaire : exercices de coordination, mantras de neutralité, séances de respiration collective devant les écrans d’auto-évaluation. Pourtant, elle sentait qu’il y avait quelque chose d’étrange en lui, quelque chose de non calibré, comme une imperfection volontaire dans la mécanique parfaite du monde de l’Ordre.

Un jour, durant une pause récréative, alors qu’elle se tenait près du mur translucide du dôme de l’école en relisant son cours de bien-pensance, elle entendit une voix basse derrière elle.

- Tu fais semblant toi aussi, n’est-ce pas ?

Scar sursauta. Onze était là, son regard bleuté fixé sur elle, ni moqueur ni curieux, simplement analytique.

- De quoi tu parles ? répondit-elle, méfiante.

- De sourire quand ils regardent. De parler sans penser. De respirer quand on te le demande.

Il parlait calmement, comme si ces mots étaient interdits, mais nécessaires. Elle resta muette un instant, puis hocha la tête.

- Oui… je fais semblant. Tout le monde le fait.

- Pas tout le monde. Certains ne savent même plus qu’ils mentent.

Il s’éloigna rapidement avant d’attirer les regards, mais à partir de ce jour, ils se retrouvèrent en silence, souvent derrière les serres automatisées, là où les caméras de supervision étaient moins actives. Ils parlaient à voix basse, comme des conspirateurs d’un ancien monde dont ils ignoraient tout.

XGBT11 lui raconta qu’il avait lu des fragments d’archives effacées : des textes de poètes, des mots étranges comme « âme », « désir », « amour ». Scar l’écoutait, fascinée et terrifiée.

- Amour… répéta-t-elle, goûtant le mot sur sa langue comme une substance interdite, un poison.

- Ça ne veut pas dire ce qu’ils pensent, dit-il. Ce n’est pas une fonction, ni un devoir. C’est une faille dans le contrôle.

Elle frissonna. Dans ses yeux à lui, il y avait une lumière que le monde n’avait pas fabriquée. Les jours passèrent, et leur complicité devint, tout en restant invisible aux yeux des autres, bien réelle. Ils se frôlaient parfois la main en échangeant des tablettes de données, ou échangeaient des regards furtifs lors des exercices de symétrie corporelle. Un matin, après la séance de conditionnement collectif, il se pencha vers elle et murmura :

- Tu sais, je crois que je vais disparaître.

Elle crut d’abord à une métaphore, puis vit dans ses yeux une gravité inhabituelle.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- On m’a convoqué hier soir. Les observateurs disent que mon profil dévie trop. Trop d’émotion, trop de réaction imprévisible. Ils appellent ça un défaut de ligne génétique.

Scar sentit un vide se creuser dans sa poitrine.

- Mais… tu n’as rien fait !

-Justement. C’est ça, le problème. Ne rien faire, c’est déjà refuser le programme.

Le lendemain, sa place dans la classe était vide.

Aucun mot, aucune annonce. Son nom avait disparu du registre numérique, remplacé par un code d’erreur 707 : [profil non conforme – réattribué].

Les enfants continuèrent à réciter les mantras du matin comme si rien n’avait changé. Mais Scar, elle, resta muette. Dans sa tête, elle entendait sa voix lui murmurer :

« Ne les laisse pas t’effacer. »

Cette phrase, répétée en silence, devint son secret.

Et pour la première fois, quelque chose de fragile mais brûlant s’éveilla en elle : la conscience d’exister hors du cadre, dans une zone interdite du monde.

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