III. L'AN 46

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Comme tous les jours, les cours à la faculté commençaient par le même rituel parfaitement huilé, une salle trop blanche, des rangées d’étudiants assis bien droits, les regards déjà fatigués avant même que la voix de l’enseignant ne s’élève, et Scar prenait place sans réfléchir, son terminal ouvert devant elle, pendant que les écrans muraux diffusaient les formules habituelles sur l’équilibre social, la résilience collective et la nécessité de limiter les émotions perturbatrices au profit d’une harmonie mesurable.

Le professeur parlait d’une voix calme, presque apaisante, déroulant des concepts abstraits sur la stabilité des sociétés modernes, sur la dangerosité des récits non contrôlés et sur les dérives historiques causées par l’excès de liberté individuelle, et Scar notait machinalement, comme elle l’avait appris, tout en sentant grandir en elle cette sensation diffuse et inconfortable qu’il manquait toujours quelque chose à ces démonstrations trop parfaites, une absence difficile à nommer, mais persistante, comme un mot qu’on aurait volontairement effacé du vocabulaire.

Autour d’elle, les autres étudiants hochaient la tête au bon moment, certains avec conviction, d’autres par habitude, et la lumière artificielle tombait uniformément sur les visages, ne laissant aucune place à l’ombre, aucune aspérité, aucune faille, tandis que Scar, le regard perdu un instant au-delà de l’écran, se demandait sans vraiment oser formuler la pensée si apprendre devait réellement ressembler à cela, à une accumulation de vérités sans relief, soigneusement débarrassées de toute possibilité de doute.

Scar descendait les larges escaliers de la faculté quand elle l’aperçut, assise sur la rambarde, le sac posé à ses pieds, occupée à faire tourner distraitement un stylet entre ses doigts, et ce simple détail, ce geste inutile, familier, suffit à alléger la tension qui pesait encore sur elle après le cours, comme si la présence de son amie avait toujours ce pouvoir discret de ramener le monde à une échelle plus supportable.

- Tu as encore survécu au grand prêche de l’équilibre ? lança sa colocataire en se levant d’un bond, un sourire en coin accroché aux lèvres.

Scar haussa les épaules, esquissa un sourire fatigué, et elles commencèrent à descendre ensemble, leurs pas se calant naturellement l’un sur l’autre, échangeant des remarques à mi-voix sur la monotonie des cours, les professeurs trop sûrs d’eux, les nuits trop courtes au dortoir, comme si ces banalités partagées formaient un refuge minuscule mais précieux au milieu de la rigidité omniprésente de l’université.

Arrivées en bas des escaliers, elles s’arrêtèrent un instant, observant le va-et-vient régulier des étudiants qui quittaient le bâtiment, et Scar sentit, sans savoir pourquoi, que ce moment ordinaire, cette discussion anodine, avait quelque chose de fragile, presque suspendu, comme si la journée n’avait pas encore révélé ce qu’elle allait réellement coûter.

Elles sortirent de l’université côte à côte, comme elles le faisaient presque chaque jour, mêlées au flot régulier des étudiants qui sortaient du bâtiment principal, parlant à voix basse de cours trop longs, de crédits impossibles à rattraper, de chambres trop étroites et de nuits trop courtes dans le dortoir, et Scar écoutait distraitement son amie, encore enveloppée de cette fatigue sourde que laissait chaque journée passée à absorber des discours parfaitement lisses sur l’équilibre social et la stabilité collective.

- Tu sais ce qui me fait peur, dit son amie en souriant, en ajustant la bretelle de son sac, ce n’est pas ce qu’on nous apprend… c’est surtout tout ce qu’on ne nous apprend jamais.

Scar esquissa un sourire, car ce genre de phrase ne servait jamais vraiment à se plaindre, mais à tester l’air ambiant, à vérifier jusqu’où on pouvait aller sans que quelque chose d’invisible ne se referme.

Elles traversaient l’esplanade quand Scar aperçut la couleur.

Ce n’était pas une affiche officielle, ni un message universitaire, ni une projection de régulation émotionnelle, mais une tache vive, presque agressive, collée de travers sur un panneau d’information, comme une erreur dans le décor trop propre de Néo Paris, et Scar ralentit instinctivement, attirée par cette dissonance chromatique qui semblait crier sans faire de bruit.

Son amie s’arrêta aussi.

- Tu vois ça ? murmura-t-elle.

L’affiche était simple, faite de papier réel, une matière presque oubliée, avec une couleur trop franche pour être innocente, et quelques mots seulement, imprimés sans logo, sans signature, sans autorisation.

Vous n’êtes pas seuls.

Le Sous-Monde existe.

L’Ordre ment.

Son amie inspira brusquement, les yeux brillants d’une excitation qu’elle tenta maladroitement de dissimuler.

- Scar… si c’est vrai… si ce n’est pas juste une provocation contrôlée…

Elle s’approcha sans réfléchir, posa les doigts sur le papier, comme pour vérifier qu’il était bien réel, que ce n’était pas une illusion collective ou un piège psychologique, et Scar sentit son cœur s’emballer, non par adhésion immédiate, mais parce que quelque chose venait de se fissurer dans la façade du monde.

- On devrait partir, dit-elle à voix basse, presque suppliant.

Mais son amie souriait déjà, ce sourire fragile de celles qui croient encore que la vérité protège.

- Tu te rends compte, murmura-t-elle, si quelqu’un a osé coller ça ici… en plein jour…

- Mademoiselle !

La voix était calme. Parfaitement posée.

La directrice de l’université se tenait à quelques mètres d’elles, droite, impeccable, entourée de deux assistants silencieux, le visage ouvert, presque maternel, et Scar sentit immédiatement que quelque chose venait de basculer, car cette bienveillance-là n’était jamais gratuite.

- Cet affichage est strictement interdit, poursuivit la directrice en s’approchant, et la diffusion de contenus non validés constitue une infraction grave aux protocoles civiques et éducatifs.

Son amie se retourna, hésita une fraction de seconde, puis releva le menton, encore persuadée qu’il s’agissait d’un malentendu, qu’on pouvait expliquer, discuter, désamorcer.

- Ce n’est qu’un papier, dit-elle, la voix légèrement tremblante mais digne, ce n’est pas un crime.

La directrice inclina légèrement la tête, comme on le fait devant une enfant qui n’a pas encore compris la règle.

- Ce n’est jamais qu’un papier, répondit-elle doucement. C’est une contamination idéologique.

Elle leva alors le poignet. Le geste fut bref, presque invisible.

Scar comprit avant même d’avoir le temps de penser. Le bourdonnement surgit du ciel artificiel, rapide, précis, sans hésitation, et les étudiants autour d’elles reculèrent instinctivement, formant un cercle vide, car chacun connaissait ce son, chacun savait ce qu’il annonçait, même sans l’avoir jamais vu d’aussi près.

- Attendez… dit son amie, reculant d’un pas, le sourire disparu.

Scar voulut crier. Sa gorge resta fermée.

Le drone se stabilisa à quelques mètres du sol, ses capteurs rouges braqués sur elle, et sans sommation, sans procès, sans délai, une décharge d’énergie traversa son corps, la projetant violemment contre les marches de l’université, où elle s’effondra lourdement, les yeux ouverts, déjà absents.

Tout fut terminé en moins de trois secondes.

La directrice ne cria pas, ne détourna pas le regard.

- Veuillez reprendre vos activités, déclara-t-elle à la foule figée. L’université ne tolère aucune dérive mettant en danger l’équilibre collectif.

Les drones s’élevèrent et disparurent. Le silence retomba, lourd, écrasant.

Scar restait immobile, incapable de bouger, incapable même de pleurer, fixant le corps de son amie, celle avec qui elle partageait une chambre trop petite, des conversations nocturnes, des rêves jamais formulés, et quelque chose se brisa définitivement en elle, non pas dans une explosion de rage, mais dans une certitude glaciale et irrévocable.

Ici, on ne débat pas. Ici, on ne désobéit pas. Ici, on efface.

Autour d’elle, les étudiants recommençaient déjà à marcher, certains les yeux baissés, d’autres affichant un sourire trop rapide, trop appliqué, et Scar comprit que la violence la plus profonde n’était pas dans la décharge qui avait annulé son amie, mais dans cette capacité collective à continuer comme si rien n’avait existé avant.

Elle se pencha lentement, ramassa l’affiche tombée au sol, froissée, tachée de poussière, et la plia soigneusement avant de la glisser dans sa veste, comme on garde une preuve, ou une promesse interdite.

Quand elle se redressa, la façade parfaite de l’université lui parut soudain monstrueuse.

Et ce jour, Scar sut, avec une clarté douloureuse, que ce monde ne pourrait jamais être réparé de l’intérieur.

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