I. UN ESSAIM D'ABEILLES
- On m’appelle IBGM12 mais mes amis m’appellent autrement… est-ce que le nom donné à ma naissance signifie encore quelque chose ?
Elle prononça ces mots sans voix, simplement en les laissant se déposer dans le silence intérieur où ses pensées trouvaient refuge, comme si elle parlait à quelqu’un d’invisible, ou à elle-même depuis un endroit lointain.
Elle marchait seule, sans destination, à travers les couloirs infinis du monde clos. Le sol, d’un métal pâle et lisse, reflétait son ombre dans une teinte laiteuse, comme si la ville entière n’était qu’un miroir où elle n’apparaissait jamais tout à fait. Son nom, effacé du langage comme une trace sur le sable, n’avait plus d’importance. Pourtant, au fond d’elle, une pensée timide, presque interdite, murmurait encore :
- On m’a surnommée Scar… à cause de la cicatrice que je porte sur mon corps… mais est-ce que ce nom existe encore, quelque part en moi ?
Elle sentit, en formulant cela, une ondulation chaude descendre le long de son sternum et remonter vers son épaule, un frémissement très léger, subtile comme lorsqu’on effleure un souvenir que l’on croyait éteint.
Néo-Paris s’étendait comme une respiration artificielle posée sur le monde, une cité si parfaitement réglée qu’elle semblait flotter elle-même dans un état d’équilibre permanent, suspendue entre la paix forcée et la douceur imposée. De chaque côté des avenues, les façades immenses, translucides, vitrées de bas en haut, reflétaient un ciel éternellement calibré, lavé d’imprévus et de nuances, un ciel dont la lumière blanche et stable ne variait jamais, comme si la ville refusait la possibilité même du crépuscule. Les bâtiments ressemblaient à des monolithes liquides, d’immenses miroirs verticaux où se reflétaient les silhouettes disciplinées des passants, tous semblables dans leur discrétion, tous lissés dans leurs émotions comme dans leurs gestes.
L’air lui-même circulait avec une précision presque religieuse. À intervalles réguliers, de fines ouvertures invisibles diffusaient un souffle tempéré, parfumé à peine, une fragrance neutre, stérile, dénuée de mémoire, que l’on inhalait comme un médicament et non comme une brise. Ces courants d’air synthétiques entretenaient l’illusion d’un climat idéal, mais cette perfection avait quelque chose d’étrangement oppressant : elle ne portait ni l’odeur du vent, ni celle du sol, ni celle des vies secrètes. Rien ne restait, rien ne collait à la peau. On respirait sans vivre vraiment.
Les rues étaient silencieuses, trop silencieuses. Aucun moteur ne troublait la surface lisse des avenues, car Néo-Paris était un sanctuaire pour les piétons et les vélos électriques, chacun rigoureusement limité à sept kilomètres par heure par une intelligence artificielle qui surveillait chaque trajet, chaque arrêt, chaque hésitation. Les bicyclettes glissaient presque sans bruit, leurs petites lumières clignotant doucement comme des lucioles domestiquées. Les passants, pour la plupart, avançaient d’un pas régulier, les épaules bien alignées, les vêtements neutres aux coupes proches, une mode imposée par le « bon goût commun », ce code invisible qui présidait à la vie collective : pantalons lisses, combinaisons monochromes, capes fines aux couleurs pastel, tissus anti-pli, anti-transpiration, anti-tout.
Il n’y avait rien à cacher, car tout se voyait. Rien à avouer, car tout se surveillait.
Les drones, innombrables et silencieux, formaient une sorte de plafond mobile au-dessus de la ville. Ils avançaient à hauteur variable, parfois près des visages, parfois très haut, dessinant dans le ciel artificiel des constellations mouvantes. Leur œil unique clignotait dans un rouge discret ou un vert poli, selon qu’ils analysaient, mesuraient, enregistraient. Certains passants relevaient parfois le menton juste assez pour offrir un sourire, un sourire obligatoire, codifié, exigé, un sourire d’apaisement, un sourire de conformité. Le drone enregistrait, validait, repartait. Un sourire imparfait entraînait un avertissement : dix points retirés, un courriel éducatif, une séance de remise à niveau dans un centre dédié à « l’harmonie civique ».
Au détour de chaque grande avenue, des écrans gigantesques projetaient des messages de bienveillance programmée :
« Partagez votre lumière »
« Harmonie = Félicité »
« Souriez pour vous, souriez pour tous-tes »
« Le Bonheur commence par un geste »
Leur ton était si doux, si caressant, que même l’obligation semblait enveloppée d’une chaleur artificielle. Et pourtant, derrière ces mots pastel, quelque chose vibrait comme une note trop tenue, une tension presque imperceptible.
L’ancien fleuve, la Seine n’était plus qu’un souvenir géologique. On appelait désormais « Allée de la Seine » ce long ruban de pelouse synthétique, si parfaitement peignée qu’un seul brin déplacé aurait donné l’impression d’une faute morale. Des arbres artificiels, toujours identiques, au feuillage impeccable, dispensant une ombre exacte au centimètre, bordaient cette allée. Les enfants y jouaient parfois, mais leurs rires semblaient ne jamais dépasser une certaine intensité, comme si même les éclats de joie devaient rester dans une limite acceptable. On disait même que lorsque l’Ordre faisait tomber la nuit factice, des amoureux s’y retrouvait en ce mettant à l’abri des drones.
Les bureaux, tous transformés en open-spaces obligatoires, offraient à la vue leur transparence absolue : aucune porte close, aucune cloison opaque, aucune intimité réelle. Les travailleurs avançaient entre les tables modulables, les écrans suspendus, les plantes synthétiques qui ne fanaient jamais, comme s’ils évoluaient dans un aquarium géant érigé pour que chacun soit le témoin permanent de la discipline collective.
On disait que cette transparence « préservait la confiance », mais Scar, lorsqu’elle passait devant ces bureaux, éprouvait toujours une sensation d’enfermement invisible.
La ville semblait respirer avec un poumon impersonnel. Un souffle sans variation. Un ordre sans grain. Une harmonie sans faille, mais aussi sans âme.
Dans les quartiers résidentiels, les trottoirs vibraient légèrement au passage des drones médicaux ou des drones éducatifs, programmés pour rappeler les gestes du bien-être : « Hydratez-vous », « Respirez profondément », « Ajustez votre posture ». On aurait dit des murmures de nourrice pour une population entière.
Et entre toutes ces règles un sourire obligatoire flottait comme une consigne tacite, si ancrée qu’on ne savait plus très bien si l’on souriait pour obéir ou pour éviter de penser. Certains habitants souriaient machinalement dès qu’ils croisaient un regard, comme si leurs muscles avaient appris depuis longtemps à fonctionner seuls.
La nuit, pourtant, la ville n’était pas plus noire. Elle était seulement moins blanche. Les écrans continuaient leurs mantras, les drones continuaient leurs rondes, et l’air synthétique continuait de transporter cette odeur stérile qui n’appartenait à rien, ni à une fleur, ni à un sol, ni à une mémoire.
Néo-Paris n’était pas un rêve. Néo-Paris n’était pas un cauchemar. C’était un état. Un état continu. Lisse.Poli. Sans aspérité. Et Scar, lorsqu’elle marchait au cœur de cette ville parfaite, ressentait parfois cette pensée, fragile, audacieuse, presque interdite :
- Si tout est si pur, pourquoi ai-je cette impression que quelque chose manque ?
Les dalles sous ses pieds diffusaient une lumière pale et glacée. Elle avançait dans les artères de Néo-Paris comme on traverse le rêve d’un autre, un rêve trop propre, trop ordonné, trop silencieux. Tout y semblait fait de symétrie rigide, de règles murmurées, d’obéissance polie et de sourires imposés, des sourires que l’on sentait fabriqués, cousus sur les visages par un devoir tacite.
- Si je marche encore, c’est peut-être que quelque chose en moi refuse de disparaître… pensa-t-elle, l’espace d’un soupir incontrôlable.
Les rues se succédaient avec une perfection presque cruelle.
Les trottoirs étaient bordés d’arbres synthétiques, des silhouettes élancées dont les feuilles nacrées vibraient au souffle des diffuseurs d’air purifié situés à intervalles réguliers. Ces diffuseurs, incrustés dans les façades, émettaient de petites brumes blanches, presque transparentes, chargées d’huiles essentielles et de corrections chimiques destinées à produire un air « moralement neutre » et « émotionnellement stable ».
À chaque expiration, Scar sentait cette neutralité s’insinuer dans sa gorge, neutre comme le reste de la ville.
Les passants avançaient en silence. Leurs vêtements, des tuniques fluides, toutes monochromes, déclinées en beige, mauve pâle, vert translucide ou bleu brumeux, flottaient autour d’eux à peine effleurés par leurs propres mouvements. Chaque tissu était conçu pour ne jamais froisser, ne jamais s’imposer, ne jamais produire un geste brusque, ne pas choquer. Les coupes étaient uniformes, sans genre apparent. Toutes les silhouettes semblaient identiques, longues, déliées, dociles, presque lointaines.
Elle les regardait passer. Elle les observait toujours comme on regarderait un ballet parfaitement réglé :
- Comment peuvent-ils se mouvoir ainsi… comme si chaque pas leur appartenait à peine ?
Les bâtiments, eux, montaient très haut dans le ciel, parfaitement rectilignes. Leurs parois étaient faites de verre semi-opaque, affichant en continu des slogans inclusifs qui ondulaient doucement comme des rubans lumineux :
« Harmonie »
« Sécurité émotionnelle »
« Consentement universel »
« Fluidité pour tous-tes »
À intervalles réguliers, des statues prismatico-androgyne se dressaient au milieu des places, des figures ni femmes ni hommes, portant des visages lisses sans expression à par un sourire inorganique, sculptées dans une matière blanche et froide. Elle ressentit un pincement étrange.
- Pourquoi ces visages me font-ils si peur ? On dirait des masques sans souvenirs…
L’air de Néo-Paris avait cette qualité particulière : il ne sentait absolument rien. Ni froid, ni chaud, ni vivant. Il donnait l’impression d’avoir été lavé de toute histoire, de toute odeur, de toute saveur. À chaque fois que Scar respirait, elle avait la sensation d’aspirer un souffle pur mais mort, un souffle qui ignorait les arbres, la pluie, la boue, les saisons.
- Si seulement je pouvais sentir une vraie odeur… juste une fois.
Elle poursuivit son chemin jusqu’au « Pink Desire », une petite échoppe enchâssée dans une façade de verre blanc aux reflets roses. La boutique était minuscule, mais c’était l’un des rares endroits de la ville où quelque chose ressemblant à de la tendresse humaine semblait survivre.
Josephin, amical-e et non genré, l’accueillit avec son éternel mouvement de tête, un geste à peine visible, mais chargé d’une chaleur fragile.
- Bonjour Josephin, souffla Scar, comme si la ville entière pouvait écouter.
- Ah, ma petite iellounette… toujours ce parfum vanille-fleur d’oranger ? dit Josephin en lui offrant un sourire qui ressemblait, celui-ci, à un vrai sourire.
Elle s’approcha du comptoir. Josephin portait comme toujours une coiffure arc-en-ciel flottante, oscillant doucement comme un drapeau liquide, et ses sourcils rasés reflétaient la lumière rose de la vitrine.
La jeune fille murmura :
- Peut-être… mais si l’on voulait goûter un parfum que l’Ordre n’approuverait pas… juste un frisson d’interdit ?
Josephin voulut éclater d’un petit rire clair, mais aussitôt, ses yeux se posèrent sur l’extérieur, cherchant un drone qui pourrait écouter. Elle se pencha vers Scar.
- Je t’ai mis un peu de sucre vrai, juste pour toi. Ne le dis à personne. C’est… notre secret.
Une chaleur douce se répandit dans la poitrine de Scar.
- Peut-être que ma place commence ici… se dit-elle, presque surprise par cette idée.
Elle ressortit avec sa glace. Elle marcha lentement. La ville semblait avaler le moindre souffle, absorbant jusqu’au bruit discret de ses pas. Au-dessus des avenues, les écrans géants diffusaient des chorégraphies d’inclusion, des visages sans âge, des messages de bien-être obligatoire. Les passants, eux, gardaient leur visage souriant, crispé. Aucun son. Aucun rire, juste ce sourire figé.
Aucun cri d’enfant, aucune manifestation de joie réelle. Scar sentit une angoisse subtile monter en elle.
- Comment un monde peut-il être si vaste… et pourtant si fermé ?
Elle arriva dans une grande place où des arbres alignés à la perfection formaient une perspective presque militaire. Au centre, un symbole géant : un cercle parfait entourant quatre silhouettes androgynes entrelacées.
« Identité Fluide - Identité Forte »
Elle resta un instant immobile. Mettant chacun de ses mots au contact de sa pensée.
- Et si je n’étais pas faite pour vivre ainsi… si quelque chose en moi refusait de se laisser effacer ?
Un drone surgit soudain dans le ciel.
Œil rouge. Froid. Précis.
- IBGM12, corrigez immédiatement votre expression. Vous ne souriez pas assez.
Elle força ses lèvres à se relever. Ce n’est qu’un sourire… pourquoi est-ce si difficile ?
- Avertissement. Deuxième infraction. Dix points retirés.
Le drone s’éloigna immédiatement la sentence tombée. Dix points, un mois sans glace. Elle sentit son cœur se serrer.
- Ce monde… ce monde me dévore.
Elle arriva à hauteur d’un petit kiosque automatisé, unique et dernier vestige d’un ancien monde où l’on lisait encore des journaux imprimés. Le robot-distributeur, une structure élancée de métal blanc et de verre poli, pivotait mécaniquement vers chaque passant et tendait un exemplaire de « La vérité du genre», seul journal du Pays et dont les pages, souvent 8, uniformément glacées, brillaient comme des écailles sous la lumière programmée des réverbères de jour.
Les personnes qui défilaient devant elle, silhouettes impeccablement droites, vêtements neutres, regards vides, tendaient la main sans même lever les yeux. Elles prenaient le journal comme on respire, automatiquement, sans désir, sans réflexion, mais avec le sourire, obéissant à une habitude devenue réflexe social. Le robot articulait chaque geste avec une précision presque cérémonielle, et chaque journal délivré semblait sceller un pacte tacite entre l’Ordre et la foule :
absorbez ce que nous écrivons, pensez ce que nous pensons.
Scar ralentit. Le bras mécanique, détectant sa présence, se tendit vers elle avec une douceur artificielle, presque courtoise.
- Bonne lecture, citoyenne IBGM12, déclara la voix synthétique, douce et neutre, sans tonalité humaine identifiable. Elle resta immobile. Sa main ne se leva pas pour prendre le journal comme d’accoutumé.
Elle entendait derrière elle les pas réguliers des autres, la mécanique sociale qui continuait à tourner sans elle. Personne ne s’arrêtait, personne ne s’étonnait : dans ce monde, ne pas agir exactement comme les autres vous rendait soudain visible, dangereusement visible.
Un léger frisson lui parcourut la nuque.
– Veuillez prendre votre journal. Bonne lecture, citoyenne IBGM12, répéta la machine, avec exactement la même intonation, comme si la phrase avait été moulée par le métal.
Elle savait que le robot enregistrait tout et le répercutait au plus haut niveau : la durée d’hésitation, le refus implicite, la déviation statistique. Dans cet univers, ne pas prendre un journal n’était pas une simple omission ; c’était un micro-acte de désobéissance, une déchirure presque microscopique dans la mécanique parfaite de la ville, mais garda le sourie imposé. Elle murmura intérieurement :
- Pourquoi tout le monde accepte sans lire ? Pourquoi faudrait-il avaler leurs mots pour exister ?
Un passant derrière elle s’éclaircit la gorge, légèrement agacé, comme si son refus perturbait la fluidité hachée du mouvement de la foule. Elle fit un pas en avant, contournant le bras métallique sans le toucher. Le robot resta un quart de seconde immobile, comme perplexe, puis rangea le journal dans sa cavité interne avant de pivoter vers le citoyen suivant.
- Bonne lecture, citoyen DKKU27, déclara alors la voix synthétique.
Elle sentit, tandis qu’elle s’éloignait, un poids invisible. Pas celui d’un regard humain : celui des capteurs, des statistiques, des systèmes qui, désormais, avaient inscrit quelque part qu’IBGM12 avait refusé la pensée du jour. Elle ne savait pas encore pourquoi ce refus lui paraissait si important. Mais elle savait qu’il l’était.
.
Les slogans, les couleurs, les reflets artificiels, autour d’elle,
la fit soupirer.
- Je suis différente… je le sens. Et je ne sais pas encore pourquoi. Je refuse d’être sculptée. Je veux être vivante.
Et dans l’obscurité froide de Néo-Paris, Scar sentit une pulsation douce, lointaine, inconnue, qui n’appartenait à un autre monde. Ou, peut-être, seulement à elle.
Puis advint la déflagration.
Une onde monstrueuse la frappa avant même qu’elle ne comprenne. L’air se contracta puis se déchira dans un fracas inhumain, un rugissement de métal, de feu et de pierre pulvérisée. Le sol se souleva sous ses pieds comme une bête blessée. Scar fut projetée en arrière, son dos heurtant violemment la rambarde d’une échoppe. Sa respiration se coupa net. Pendant une fraction de seconde, elle crut devenir sourde.
Une lumière aveuglante, orange et noire, éventra l’alignement parfait des immeubles à une centaine de mètres. Les vitres explosèrent en chaîne, éclats cristallins pleuvant dans les rues comme une grêle meurtrière. Une chaleur brute lui lécha le visage, suivie d’un souffle chargé de poussière, de cendres et d’une odeur inconnue, violente, presque animale.
Une vraie odeur. Celle de la destruction. La chair brûlée.
Les drones tombèrent du ciel par dizaines, désorientés, leurs trajectoires folles s’écrasant contre les façades dans des crépitements secs. Les écrans géants clignotèrent, leurs slogans se figèrent, puis se mirent à saigner des pixels instables avant de s’éteindre brutalement.
Un silence monstrueux suivit. Un silence qui faisait mal aux oreilles. Un immense nuage de fumée. Puis vinrent les cris. Pas ceux, polis, contenus, calibrés, de Néo-Paris. Des cris désordonnés. Des cris de panique. Des cris de douleur. Des cris qui n’avaient pas demandé l’autorisation d’exister. Scar sentit ses jambes trembler. Ses mains s’agrippèrent à la rambarde comme si le monde risquait encore de basculer.
Au loin, un immeuble éventré crachait une fumée noire et épaisse qui montait droit dans le ciel blanc, le souillant, le profanant. Des étages entiers s’étaient effondrés, laissant apparaître des silhouettes broyées, des lumières clignotantes, des débris incandescents.
Les écrans finirent par se rallumer et une voix douce, trop douce, se diffusa partout, essayant de recoller les morceaux :
« Incident localisé. Veuillez rester calmes. L’Ordre contrôle la situation. »
L’information avait déjà jailli, sale, brute, incontrôlable. Elle circulait à voix basse, par bribes, par regards, par souffles précipités. Des mots lâchés trop vite, d’autres avalés à moitié, mais tous porteurs de la même certitude.
« Une agence de rééducation… »
« Ils ont fait sauter un bâtiment du gouvernement. »
« Plusieurs étages, j’ai vu l’effondrement… »
« Il y a des morts. Beaucoup. »
Scar les entendait sans les regarder. Les phrases entraient en elle comme des coups secs, sans ordre, sans filtre. Son cœur battait trop vite.
Elle n’avait pas besoin qu’on prononce leur nom. Il flottait déjà dans l’air, lourd, évident, presque banal. Le groupe fasciste. Anti-révolutionnaire. Ceux qui promettaient de sauver le monde en l’empêchant de changer. Certains autour d’elle murmuraient avec effroi. D’autres, plus rares, baissaient la voix avec une étrange ferveur.
« Ils vont trop loin… »
« Au moins, eux, ils agissent. »
« L’Ordre a laissé faire trop de choses. »
Ces mots-là la frappèrent plus violemment que l’explosion.
Scar sentit son estomac se nouer. Une nausée lente, profonde, monta en elle. Ce monde qui parlait d’harmonie venait de s’ouvrir le ventre à ciel ouvert. Des corps étaient encore ensevelis sous les gravats, et déjà certains justifiaient, excusaient, rationalisaient.
Les écrans, eux, continuaient de répéter leurs phrases apaisantes. Calme. Stabilité. Continuité.
Elle tremblait. Pas seulement de peur.
Pour la première fois, Néo-Paris avait cessé d’être lisse. Il saignait. Et au fond d’elle, dans cette cicatrice qui n’avait jamais vraiment dormi, quelque chose répondit à la déflagration. Une pulsation chaude. Vivante. Indomptable.
Il y en avait déjà eu, des actes de rébellion. Enfin, c’est ainsi qu’on les appelait. Des tartes à la crème projetées sur des façades officielles. Des affiches grossières collées à la hâte, insultantes, aussitôt arrachées par les drones de nettoyage.Quelques drones désactivés, retrouvés au sol comme des insectes morts, ailes arrachées. Des gestes minuscules. Classés comme « troubles mineurs de l’harmonie ». On en riait parfois. On les montrait comme la preuve que le système était souple, capable d’absorber la dissidence sans se fissurer. Mais jamais une bombe.
Jamais cette violence nue. Jamais ce feu. Ce n’était plus un message. C’était une déclaration de guerre.

Annotations