IV. LES RÊVES ÉVEILLÉS

17 minutes de lecture

Ce matin, le réveil collectif s’enclencha à six heures précises comme chaque jours de leur vie. Un souffle de lumière blanche envahit la chambre progressivement, suivi du murmure mécanique :

« Bonjour, citoyen-ne-s. Aujourd’hui, jour de la bio-fertilité, votre équilibre émotionnel est votre force. »

Scar ouvrit les yeux avant les autres. À sa gauche, MIN174 tournait à peine son visage vers la lumière, lèvres étirées dans le sourire requis, celui qu’elle répétait chaque matin devant le miroir comme une prière. De l’autre côté du dortoir, celle dont elle avait oublié le nom s’étirait sans bruit, ses gestes précis, presque géométriques. La troisième, EL11Y, celle qui avaitremplacer son ancienne colocataire, resta un instant immobile, les paupières tremblantes. Puis elle se leva d’un mouvement fluide, comme si elle dansait encore dans un rêve.

Scar les observait sans bouger. Contrairement à elle, ses colocataires étaient belles pour ce monde nouveau, toutes les trois, mais d’une beauté calibrée par la révolution, homogène, respectueuse des difformités. Même longueur de cheveux arc-en-ciel, même éclat de peau métissé, même timbre de voix rauque. L’Ordre appelait cela l’uniformité harmonieuse.

Elle, dans ce monde, faisait tache.

- Ibgy, tu es encore en veille lente ? lança MIN174 avec un sourire doux mais vide.

- Non… juste encore fatiguée.

- Les ajustements hormonaux vont t’aider, reprit EL11Y. Tu devrais passer par le pôle biométrique ce soir. Ils proposent une nouvelle modulation du cycle cognitif.

Scar hocha la tête, sans répondre. Les modulations, elle les évitait. Elles partirent ensemble à l’Université pour une longue journée.

Le soir même, elle avait eut un rêve éveillé, une paralysie du sommeil, comme l’appelait le professeur de psycho-science.

Elle observait Onze, à deux rangs devant elle, profil baissé, lèvres immobiles. Il ne répétait rien. Et pourtant, aucun drone ne s’approchait de lui. Était-ce parce qu’il savait se rendre invisible, ou parce qu’il était déjà effacé du système ?

L’image se troubla. Elle était maintenant près des serres interdites, dans un présent-passé impossible, à l’endroit où les murs devenaient translucides et laissaient voir les ruines anciennes de la ville d’avant, des silhouettes d’immeubles brisés, enfouis sous le verre comme des fossiles.

Onze lui tendait un petit cube noir, de la taille d’un ongle.

- C’est un fragment, dit-il. Une mémoire non réécrite.

Scar n’osa pas le prendre et regarda ses pieds fluets.

- Si on te surprend avec ça, tu disparais. On t’annule !

- Je sais. Mais c’est à toi qu’il revient. Je crois que… tu es la seule à pouvoir le lire.

Elle le saisit enfin, comme on prend entre ses doigts l’interdit pour la première fois. Le cube vibra légèrement, pulsant faiblement comme un cœur vivant.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Une trace. L’un des anciens programmes de stockage des Archives Vivantes. Ils disaient que certains esprits, avant la Révolution, étaient capables de contenir des fragments d’histoires dans leur propre conscience. Des récits entiers codés dans la chair.

- Des humains ?
- Des porteurs de mémoire.

Le silence retomba entre eux. Le vent synthétique soufflait à travers les serres, charriant une odeur métallique. Elle regarda autour d’elle. Des drones passaient au loin, leurs feux rouges clignotant faiblement comme des astres malades.

- Pourquoi moi ? Demanda-t-elle.- Parce que tu es née avec une cicatrice, répondit-il. Et cette cicatrice… c’est une balise.

Les mots la traversèrent comme une décharge électrique. Une balise. Elle sentit son épaule picoter, la brûlure ancienne revenir sous la peau.

Onze s’approcha d’elle, si près qu’elle put sentir son souffle. Chose rare, presque indécente dans un monde sans contact.

- Ce que je vais te dire est interdit, Scar. Mais l’Ordre n’a pas tout effacé. Sous Neo-Paris, il existe une zone interdite, des Catacombes Syntaxiques. C’est là que dorment les vraies Archives. Les récits d’avant la Réécriture.

- Tu les as vues ? dit-elle.

- Non. Mais quelqu’un, un ami, m’a donné la localisation. Un code génétique. Et ce code… il est dans ton épaule.

Elle se recula, le souffle court.

- C’est impossible.

- Rien n’est impossible, dit-il simplement. Ce monde est construit sur le mensonge du possible.

Un drone passa au-dessus d’eux, si bas qu’ils sentirent le flux d’air chaud écarter leurs cheveux. Les deux restèrent figés, feignant la sérénité. La voix métallique déclama :

« Souriez. Respirez l’équilibre. L’harmonie est votre devoir. »

Puis le bruit s’éloigna. Onze se pencha vers elle.

- Demain soir, dix-neuf heures, aux ascenseurs désaffectés du secteur B7. Viens seule. Et surtout… n’emporte rien d’électronique. Rien.

Elle le regarda s’éloigner dans la nuit artificielle. Le petit cube noir, dans sa main, pulsait toujours, plus fort. Elle le serra contre elle, comme un talisman, comme un secret dont elle ignorait encore le prix et finalement, l’image de Onze disparût lentement. Un rêve de plus.

Cette nuit-là, elle ne dormit pas vraiment ou par moments peut-être. Dans le silence de sa chambre partagée, ses trois colocataires respiraient en cadence, bercées par les fréquences d’apaisement diffusées par leurs écouteurs nocturnes. Scar, elle, avait désactivé le sien comme souvent. Elle voulait entendre le vrai silence, celui que l’Ordre appelait « danger sonore ».

Dans ce vide parfait, elle fût surprise par un bruit étrange dans le tiroir de la table de nuit. Lorsqu’elle l’ouvrit, le cube qu’elle avait vu dans son rêve était là et vibrait, bien réel. Elle le prit dans sa main... incrédule. La vibration s’arrêta et une lumière en jaillit, si fine qu’elle ne la vit pas tout de suite. Des mots s’inscrivirent sur le mur blanc, tremblés, comme tracés par une main invisible :

« Il fut un temps où les hommes et les femmes s’aimaient. Et ce fut leur perte. »

Scar resta immobile, paralysée par la peur. Ces phrases n’avaient rien d’un slogan. Elles semblaient respirer, palpiter. Et, pour la première fois, elle sentit ses yeux picoter. Une larme roula sur sa joue. Une larme véritable, le souvenir de Onze. Elle se dépêcha de replacer le cube sous plusieurs livres et un t-shirt sale dans le tiroir et l’enferma à clé.

Elle se rappela le jour où Onze avait disparu en 2112.

Ce jour-là, des murmures circulaient dans les couloirs :

Disparition d’un étudiant, révision urgente des protocoles de comportement. Des drones quadrillaient le ciel intérieur, les visages des étudiant-e-s se figèrent. Scar sentit la peur monter, froide et précise. Onze n’était plus là.

Elle fit semblant d’étudier, mais chaque écran autour d’elle projetait désormais le même message :

« Signalement comportemental suspect : XGBT11 – supprimé. ..Supprimé. Le mot s’imprima dans sa rétine. »
Elle comprit, alors, que le monde ne pardonnait pas les fissures mais il était temps d’aller en cours.

Dans la salle commune de l’université, les étudiant-e-s s’entraînaient aux mantras de conformité, répétant en chœur les douze serments de neutralité. Elle articulait à peine les mots, murmurait le minimum vital pour éviter la détection.

Dans le couloir, les pas des étudiant-e-s résonnaient en rythme. Des hologrammes flottaient au-dessus des têtes :

« Le Savoir de l’ordre est Paix. L’Ignorance est Déviation. »

Tout le monde marchait à la même vitesse, parlait à la même intensité. Le monde semblait réglé sur un seul battement.

À la cafétéria, les portions étaient exactes : 3000 calories, pas une de moins.

Une pâte beige au goût d’amande artificielle, censée équilibrer le taux de sérotonine. Scar laissa fondre la sienne sans appétit. Elle observait autour d’elle les visages neutres, les rires programmés. Une voix intérieure, fine comme une fêlure, lui murmura : « Ils jouent tous à être vivants »

Le premier cours, Histoire Réglementée du Monde d’Avant, se déroula dans un silence froid.

Le professeur, un vieil homme au regard vitreux, récitait d’une voix monocorde les leçons approuvées par le Ministère de la Mémoire :

« Les sociétés anciennes furent gouvernées par l’émotion et le chaos. La Réécriture apporta la stabilité. La neutralité est la forme suprême de liberté.»

La jeune fille fixait l’écran, mais son esprit dérivait. Parfois, une image surgissait, floue : un ciel nu, un rire, une main qui touche une autre main. Des fragments sans origine, qu’elle n’osait pas nommer souvenirs. Sa coloc anonyme prenait des notes à la perfection. Scar, elle, dessinait sans s’en rendre compte, sur la tablette lumineuse : une ligne, un visage, un œil. Puis elle effaçait vite, avant que le capteur de déviation ne s’allume. À midi, elles se retrouvèrent toutes les quatre pendant la pause repas, MIN174 proposa un exercice de cohésion :

- On pourrait refaire l’exercice de gratitude commune ?

Ce matin, le réveil collectif s’enclencha à six heures précises comme chaque jours de leur vie. Un souffle de lumière blanche envahit la chambre progressivement, suivi du murmure mécanique :

« Bonjour, citoyen-ne-s. Aujourd’hui, jour de la bio-fertilité, votre équilibre émotionnel est votre force. »

Scar ouvrit les yeux avant les autres. À sa gauche, MIN174 tournait à peine son visage vers la lumière, lèvres étirées dans le sourire requis, celui qu’elle répétait chaque matin devant le miroir comme une prière. De l’autre côté du dortoir, celle dont elle avait oublié le nom s’étirait sans bruit, ses gestes précis, presque géométriques. La troisième, EL11Y, celle qui avaitremplacer son ancienne colocataire, resta un instant immobile, les paupières tremblantes. Puis elle se leva d’un mouvement fluide, comme si elle dansait encore dans un rêve.

Scar les observait sans bouger. Contrairement à elle, ses colocataires étaient belles pour ce monde nouveau, toutes les trois, mais d’une beauté calibrée par la révolution, homogène, respectueuse des difformités. Même longueur de cheveux arc-en-ciel, même éclat de peau métissé, même timbre de voix rauque. L’Ordre appelait cela l’uniformité harmonieuse.

Elle, dans ce monde, faisait tache.

- Ibgy, tu es encore en veille lente ? lança MIN174 avec un sourire doux mais vide.

- Non… juste encore fatiguée.

- Les ajustements hormonaux vont t’aider, reprit EL11Y. Tu devrais passer par le pôle biométrique ce soir. Ils proposent une nouvelle modulation du cycle cognitif.

Scar hocha la tête, sans répondre. Les modulations, elle les évitait. Elles partirent ensemble à l’Université pour une longue journée.

Le soir même, elle avait eut un rêve éveillé, une paralysie du sommeil, comme l’appelait le professeur de psycho-science.

Elle observait Onze, à deux rangs devant elle, profil baissé, lèvres immobiles. Il ne répétait rien. Et pourtant, aucun drone ne s’approchait de lui. Était-ce parce qu’il savait se rendre invisible, ou parce qu’il était déjà effacé du système ?

L’image se troubla. Elle était maintenant près des serres interdites, dans un présent-passé impossible, à l’endroit où les murs devenaient translucides et laissaient voir les ruines anciennes de la ville d’avant, des silhouettes d’immeubles brisés, enfouis sous le verre comme des fossiles.

Onze lui tendait un petit cube noir, de la taille d’un ongle.

- C’est un fragment, dit-il. Une mémoire non réécrite.

Scar n’osa pas le prendre et regarda ses pieds fluets.

- Si on te surprend avec ça, tu disparais. On t’annule !

- Je sais. Mais c’est à toi qu’il revient. Je crois que… tu es la seule à pouvoir le lire.

Elle le saisit enfin, comme on prend entre ses doigts l’interdit pour la première fois. Le cube vibra légèrement, pulsant faiblement comme un cœur vivant.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Une trace. L’un des anciens programmes de stockage des Archives Vivantes. Ils disaient que certains esprits, avant la Révolution, étaient capables de contenir des fragments d’histoires dans leur propre conscience. Des récits entiers codés dans la chair.

- Des humains ?
- Des porteurs de mémoire.

Le silence retomba entre eux. Le vent synthétique soufflait à travers les serres, charriant une odeur métallique. Elle regarda autour d’elle. Des drones passaient au loin, leurs feux rouges clignotant faiblement comme des astres malades.

- Pourquoi moi ? Demanda-t-elle.- Parce que tu es née avec une cicatrice, répondit-il. Et cette cicatrice… c’est une balise.

Les mots la traversèrent comme une décharge électrique. Une balise. Elle sentit son épaule picoter, la brûlure ancienne revenir sous la peau.

Onze s’approcha d’elle, si près qu’elle put sentir son souffle. Chose rare, presque indécente dans un monde sans contact.

- Ce que je vais te dire est interdit, Scar. Mais l’Ordre n’a pas tout effacé. Sous Neo-Paris, il existe une zone interdite, des Catacombes Syntaxiques. C’est là que dorment les vraies Archives. Les récits d’avant la Réécriture.

- Tu les as vues ? dit-elle.

- Non. Mais quelqu’un, un ami, m’a donné la localisation. Un code génétique. Et ce code… il est dans ton épaule.

Elle se recula, le souffle court.

- C’est impossible.

- Rien n’est impossible, dit-il simplement. Ce monde est construit sur le mensonge du possible.

Un drone passa au-dessus d’eux, si bas qu’ils sentirent le flux d’air chaud écarter leurs cheveux. Les deux restèrent figés, feignant la sérénité. La voix métallique déclama :

« Souriez. Respirez l’équilibre. L’harmonie est votre devoir. »

Puis le bruit s’éloigna. Onze se pencha vers elle.

- Demain soir, dix-neuf heures, aux ascenseurs désaffectés du secteur B7. Viens seule. Et surtout… n’emporte rien d’électronique. Rien.

Elle le regarda s’éloigner dans la nuit artificielle. Le petit cube noir, dans sa main, pulsait toujours, plus fort. Elle le serra contre elle, comme un talisman, comme un secret dont elle ignorait encore le prix et finalement, l’image de Onze disparût lentement. Un rêve de plus.

Cette nuit-là, elle ne dormit pas vraiment ou par moments peut-être. Dans le silence de sa chambre partagée, ses trois colocataires respiraient en cadence, bercées par les fréquences d’apaisement diffusées par leurs écouteurs nocturnes. Scar, elle, avait désactivé le sien comme souvent. Elle voulait entendre le vrai silence, celui que l’Ordre appelait « danger sonore ».

Dans ce vide parfait, elle fût surprise par un bruit étrange dans le tiroir de la table de nuit. Lorsqu’elle l’ouvrit, le cube qu’elle avait vu dans son rêve était là et vibrait, bien réel. Elle le prit dans sa main... incrédule. La vibration s’arrêta et une lumière en jaillit, si fine qu’elle ne la vit pas tout de suite. Des mots s’inscrivirent sur le mur blanc, tremblés, comme tracés par une main invisible :

« Il fut un temps où les hommes et les femmes s’aimaient. Et ce fut leur perte. »

Scar resta immobile, paralysée par la peur. Ces phrases n’avaient rien d’un slogan. Elles semblaient respirer, palpiter. Et, pour la première fois, elle sentit ses yeux picoter. Une larme roula sur sa joue. Une larme véritable, le souvenir de Onze. Elle se dépêcha de replacer le cube sous plusieurs livres et un t-shirt sale dans le tiroir et l’enferma à clé.

Elle se rappela le jour où Onze avait disparu en 2112.

Ce jour-là, des murmures circulaient dans les couloirs :

Disparition d’un étudiant, révision urgente des protocoles de comportement. Des drones quadrillaient le ciel intérieur, les visages des étudiant-e-s se figèrent. Scar sentit la peur monter, froide et précise. Onze n’était plus là.

Elle fit semblant d’étudier, mais chaque écran autour d’elle projetait désormais le même message :

« Signalement comportemental suspect : XGBT11 – supprimé. ..Supprimé. Le mot s’imprima dans sa rétine. »
Elle comprit, alors, que le monde ne pardonnait pas les fissures mais il était temps d’aller en cours.

Dans la salle commune de l’université, les étudiant-e-s s’entraînaient aux mantras de conformité, répétant en chœur les douze serments de neutralité. Elle articulait à peine les mots, murmurait le minimum vital pour éviter la détection.

Dans le couloir, les pas des étudiant-e-s résonnaient en rythme. Des hologrammes flottaient au-dessus des têtes :

« Le Savoir de l’ordre est Paix. L’Ignorance est Déviation. »

Tout le monde marchait à la même vitesse, parlait à la même intensité. Le monde semblait réglé sur un seul battement.

À la cafétéria, les portions étaient exactes : 3000 calories, pas une de moins.

Une pâte beige au goût d’amande artificielle, censée équilibrer le taux de sérotonine. Scar laissa fondre la sienne sans appétit. Elle observait autour d’elle les visages neutres, les rires programmés. Une voix intérieure, fine comme une fêlure, lui murmura : « Ils jouent tous à être vivants »

Le premier cours, Histoire Réglementée du Monde d’Avant, se déroula dans un silence froid.

Le professeur, un vieil homme au regard vitreux, récitait d’une voix monocorde les leçons approuvées par le Ministère de la Mémoire :

« Les sociétés anciennes furent gouvernées par l’émotion et le chaos. La Réécriture apporta la stabilité. La neutralité est la forme suprême de liberté.»

La jeune fille fixait l’écran, mais son esprit dérivait. Parfois, une image surgissait, floue : un ciel nu, un rire, une main qui touche une autre main. Des fragments sans origine, qu’elle n’osait pas nommer souvenirs. Sa coloc anonyme prenait des notes à la perfection. Scar, elle, dessinait sans s’en rendre compte, sur la tablette lumineuse : une ligne, un visage, un œil. Puis elle effaçait vite, avant que le capteur de déviation ne s’allume. À midi, elles se retrouvèrent toutes les quatre pendant la pause repas, MIN174 proposa un exercice de cohésion :

- On pourrait refaire l’exercice de gratitude commune ?

Scar n’eut pas un mot. EL11Y déclama la formule prescrite:

« Je suis reconnaissante pour la pureté de mes pensées. »
L’autre enchaîna :
« Je suis reconnaissante pour l’absence de peur. »
Scar sentit toutes les têtes se tourner vers elle. Elle hésita un instant, puis répondit :
« Je suis reconnaissante… pour le silence. »

Un silence tomba justement. Leurs regards glissèrent sur elle, légèrement inquiets. Puis MIN174 sourit, comme pour réparer l’anomalie :

- C’est… euh...comment dire, original !

Les autres rirent doucement, faussement, un rire de surface, mécanique. Mais elle perçut le léger recul de leurs corps, cette micro-seconde d’hésitation qui trahissait quelque chose de plus profond : une frontière invisible se dessinait une fois de plus entre elle et i-elles. Elle baissa alors les yeux sur son bol encore tiède, observant la vapeur qui s’en échappait comme une fumée mélancolique. Le silence qu’elle avait provoqué s’était bel et bien installé, pas celui qu’elle aimait, celui du monde suspendu entre deux pensées, mais un autre, plus dense, plus froid, celui qui isole.

L’après-midi, les cours de psycho-science comportementale reprirent. Le professeur PPPP17, un androïde aux traits humains, mi-homme, mi-femme, expliquait encore une fois les symptômes des anomalies cognitives et l’une d’elles la toucha particulièrement.

« La paralysie du sommeil est une forme de résistance. Le cerveau tente d’échapper à la régulation onirique. Si cela vous arrive, déclarez-le immédiatement. »

Scar sentit son cœur se contracter. Elle pensa à sa dernière nuit, à ce moment suspendu entre rêve et veille, quand elle avait vu Onze lui tendre le cube noir. Un rêve ? ou autre chose car le cube était bien là, tangible, dans le tiroir de sa table de chevet.

EL11Y la regarda brièvement, comme si elle avait perçu le frisson. Puis elle se remit à taper sur sa tablette.
Personne ne parlait jamais de ses rêves.

Le soir, factice, les lumières de l’université baissèrent d’un ton. Les étudiant-e-s rejoignaient les modules de repos ou les salles de régénération.

Scar monta dans son lit. MIN174 riait doucement devant un flux de divertissement autorisé, Celle dont elle ne se rappelait pas le nom lisait un manuel de conformité relationnelle. EL11Y, observait le ciel artificiel à travers la vitre : une projection de nuages et d’étoiles qui ne bougeaient jamais.

- Tu sais, Scar, dit-elle sans se retourner, parfois j’ai l’impression qu’il y a autre chose.

- Autre chose ?

- Oui. Derrière tout ça. Comme un souffle qu’on aurait oublié.

Scar la regarda longuement. EL11Y souriait à la lumière factice, ses yeux vides et pleins à la fois.

- Peut-être que c’est juste un rêve, murmura Scar.

- Peut-être, répondit EL11Y. Ou peut-être que c’est la mémoire qui rêve à notre place.

Le signal d’extinction retentit. Toutes se couchèrent et Scar essaya de dormir, son cœur battant au rythme d’une autre réalité.

Elle ouvrit brusquement les yeux. La pièce était plongée dans la lumière artificielle du matin. Instinctivement, elle regarda dans le tiroir mais le cube avait disparu. Autour d’elle, tout semblait identique, les respirations, le murmure régulier des haut-parleurs, le bourdonnement rassurant des drones. Et pourtant, son cœur battait encore à la cadence du rêve.

Elle toucha son épaule. Sous la peau, la cicatrice palpitait faiblement. Elle compris qu’elle devais rêvé à nouveau.

Elle n’était plus dans sa chambre. Elle marchait dans la ville dans le secteur B7.

Des ascenseurs désaffectés étaient cachés derrière une cloison métallique, marquée d’un symbole ancien : une croix étrange.

Elle n’en avait jamais vue en vrai. Elle effleura la surface.

Le métal vibrait et se rétractait lentement, dévoilant un escalier en colimaçon plongeant dans l’obscurité. Elle descendit.

Plus elle avançait, plus le sol devenait chaud, vivant. Les parois bruissaient d’une rumeur lointaine, comme si des voix y murmuraient encore. Au dernier palier, une porte de verre opaque s’ouvrit d’elle-même, dans un souffle d’air tiède et ancien.

Elle fit un pas en avant. La salle s’étendait à perte de vue, comme un temple oublié, une église, sous les couches du monde. Des milliers de colonnes de granite et calcaire s’élevaient en silence, reliées entre elles par de fines veines lumineuses qui pulsaient lentement, comme des artères de cristal. Sculptées en chaque colonne flottait une statue d’apparence humaine et des symboles étranges, figée dans une lueur laiteuse, suspendue dans un entre-deux, ni vivante, ni morte.

Scar s’approcha. Le sol vibrait légèrement sous ses pas, et à mesure qu’elle avançait, la lumière réagissait à sa présence.

Les visages endormis semblaient la suivre du regard. Certains semblant sourire faiblement, d’autres pleurant en silence. Il y avait des enfants, des vieillards, des femmes au regard apaisé, des hommes aux traits tendus, tout un peuple oublié, prisonnier dans la pierre d’un éternel instant. Une sensation étrange la saisit, comme si la chaleur de la salle pénétrait son corps, comme si une partie d’elle reconnaissait ces visages.

Un murmure parcourut ces corps sculptés. Pas un son réel, mais une vibration, un langage sous la langue, fait d’images et de sensations. Scar entendit en son fort intérieur ce qui ressemblait à des éclats de voix, des rires, des cris de naissance et de mort. Des fragments d’histoires.

Elle comprit alors. Ce n’étaient pas que des statues. Elles étaient les Archives Vivantes, des êtres préservés, éthérés, connectés à la mémoire du monde d’avant. Des consciences enfermées dans la matière, leurs cœurs battant encore faiblement dans le silence des siècles.

Elle osa posé la main contre l’une des colonnes. La surface était tiède, presque vivante. Sous sa paume, un pouls. Et soudain, la lumière de la colonne s’intensifia. Le visage à l’intérieur, celui d’une femme au front barré d’une cicatrice semblable à la sienne,ouvrit lentement les yeux. Scar recula, suffoquée, inquiète. Les autres visages s’éveillaient à leur tour, un à un, dans un frémissement de lumière et se mirent à bouger. Les battements se synchronisaient, comme la vie retrouvant son rythme subtilement. La salle résonna, puis un souffle, grave et harmonieux, emplit l’air :

« Souviens-toi »

Les colonnes façonnées se mirent à pulser plus fort. Des images jaillirent, envahissant son esprit, des villes d’avant, des mers libres, des visages rieurs, des baisers, des flammes, des guerres, des promesses d’amour.

Scar tomba à genoux, les mains plaquées contre le sol brûlant. Sa tête résonnait de mille voix entremêlées.
Puis, au milieu de ce tumulte, une seule se détacha, claire, douce, presque familière.

- Scar... tu portes notre marque. Tu es la dernière clé, la dernière femme, la femme perdue.

La lumière la submergea, l’enveloppa tout entière. Personne ne l’avait appelé comme cela depuis Onze. Tout se dissolvait : la salle, les voix, la chaleur. Ne restait que ce murmure ancien, profond comme une prière oubliée :

- Bienvenue, Scar. Nous t’attendions.

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