V.  LA SENTENCE DU C-9

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Chaque année, le jour anniversaire de son adoption, Scar devait affronter le test de stabilité comportementale, un rituel minutieusement orchestré par l’Ordre et imposé à chaque citoyen-ne sans exception. Pour la majorité des enfants, ce n’était qu’une formalité administrative, un passage routinier parmi d’autres, à peine digne d’un souvenir. Mais pour elle ? C’était une sentence suspendue au-dessus de sa gorge, une épreuve de feu silencieuse que persnne ne pouvait ressentir à sa place.

Elle était née différente. Les laboratoires l’avaient vite compris : trop de variations, trop de signaux divergents, trop de phénomènes impossibles à classifier. Sous sa peau, une lueur subtile circulait en filaments comme un souffle luminescent, impossible à quantifier. Les machines peinaient à interpréter ce flux. Une conscience ? Une faille dans la perfection que l’Ordre s’efforçait de contrôler ?

Ses parents adoptifs l’avaient choisie malgré… ou à cause de cette étrangeté. PARENT1 et PARENT2, doux et soudés, profondément aimants, mais dont le regard se faisait lourd de crainte chaque fois que le test approchait.

PARENT1 s’approcha, mains sur ses épaules, avec la lenteur cérémonielle d’un rituel ancien.

- Souviens-toi… observe, ne montre rien. Laisse-les croire que tout est normal. Tu comprends ? Tu es normale.

Scar hocha la tête, mais son regard trahissait la question silencieuse qu’elle avait chaque année : et si cette fois, elle échouait ?

- Et si… si je n’y arrive pas cette année ?

PARENT1 caressa sa joue avec douceur :

- Tu y es toujours arrivée. Tu es forte ma ielle. Plus forte que tu ne crois.

PARENT2 tournait nerveusement autour de la console centrale, les doigts tremblants sur l’interface.

- Les scanners ont été recalibrés ce matin… Si un flux énergétique inhabituel est détecté, l’Ordre peut lancer une pré-analyse avant même qu’on sorte demain. Ils deviennent de plus en plus intrusifs…

PARENT1 soupira :
- Viens ici. Si tu paniques devant elle, cela ne l’aidera pas.

- Je ne panique pas ! cria PARENT2. Je vérifie juste que notre fille ne soit pas repérée pour une broutille. Le test détecte maintenant les variations infra-ioniques. Tu te rends compte ? Sous sa peau… tout.

Scar baissa les yeux. Sa lumière intérieure vibrait doucement, instinctive et incontrôlée.
- Je peux… essayer de ralentir, mon cœur, murmura-t-elle.

PARENT2 s’accroupit devant elle, visage défait :

- Ma chérie… tu n’as rien à ralentir. Rien à étouffer. Ce n’est pas toi qui es en défaut. C’est leur monde qui ne sait pas encore te comprendre.

PARENT1 ajouta :
- Mais jusqu’à ce qu’il apprenne… nous devons te protéger. Demain, tu feras comme toujours : tu inspireras, tu observeras, tu resteras silencieuse. Et tu survivras.

Scar serra leurs mains. La lumière sous sa peau pulsa comme une respiration fiévreuse. Leur amour, leur peur, leur fierté : tout se lisait dans leurs yeux, mais elle devait déjà commencer ne pas s’en soucier.

Le lendemain, elle entra dans le bloc C-9. La salle était blanche, froide, aseptisée. Les scanners suspendus au plafond comme des yeux implacables, des drones flottants prêts à capturer le moindre micro-frisson de son corps. Elle inspira, concentra son esprit : pour passer, il fallait oublier. Oublier l’amour de PARENT1 et PARENT2, les souvenirs d’XGBT11, même le chat holographique de l’appartement. Les émotions furent mises de côté, rangées derrière un rideau mental, et elle devint un corps observé, pur, neutre.

- Respirez, ordonna le module. Analyse comportementale en cours.

Scar vit les filaments de lumière sous sa peau s’étirer, pulser, s’adapter au flux des scanners. Chaque infime vibration était mesurée. Elle avait appris à mentir à la perfection : sourire léger, respiration calme, posture neutre. Elle n’en avait plus la moindre crainte.

Alors la vision arriva. D’abord floue, comme un mirage : des rues effondrées, des ponts suspendus au-dessus d’un ciel violet électrique. Les murs craquelés d’une ville oubliée, peuplée de silhouettes humaines et de machines. Un souvenir génétique ? Une hallucination stimulée par la tension extrême ? Elle ne savait pas, mais elle devait continuer.

- Flux irrégulier détecté, annonça une voix métallique. Redirection immédiate.

Scar sentit ses mains trembler. Le souvenir de PARENT1 tenant sa joue, de PARENT2 vérifiant les capteurs, tout cela s’éloignait, fondu dans un vide calculé. Elle observa les hallucinations avec un calme intérieur, comme si elle regardait un tableau d’art ancien : fascinant mais distant.

- Pourquoi… pourquoi je vois ça ? murmura-t-elle entre ses dents.

La voix robotique répliqua :
- Ne pas interférer avec l’analyse.

Elle marcha à travers ses visions, comme à travers un rêve d’autrefois : des silhouettes familières disparues, des enfants qu’elle avait connus, un garçon aux épaules larges qui souriait timidement et surtout onze... Tout cela était beau et cruel, et elle avait dû le mettre de côté.

Lorsque le test se termina enfin, les scanners se retirèrent, les drones s’éloignèrent. Scar resta seule quelques secondes, vidée, respirant lentement.

Les émotions mises en pause revinrent en vague : la peur, l’amour, l’angoisse, la tendresse.

Elle se précipita presque vers PARENT1 et PARENT2 qui attendaient derrière la vitre de contrôle.

- Je… j’ai réussi, dit-elle, essoufflée mais soulagée.

PARENT1 la prit dans ses bras :

- Oui, ma puce. Tu as toujours réussi.

PARENT2 caressa ses cheveux, un sourire fragile mais sincère…

- Et tu es toujours notre lumière, tu es notre Ordre à nous.

Elle resta longtemps contre eux, respirant leur odeur familière, masculine malgré les parfums de fleurs qui embaumait leurs corps et leurs manières féminines, la tête enfouie entre leurs épaules imberbes, leur sang pulsant lentement comme une veilleuse fragile, ce rythme doux qui lui rappelait son enfance. Elle les aimait avec une force qui parfois lui faisait peur, un amour qui n’appartenait qu’à elle, fort , brute, entier et indomptable. Eux étaient sa maison, son refuge, son ancrage dans un monde abstrait qui n’avait jamais voulu d’elle, sauf eux-elles, ses parents.

Elle resta lovée contre eux quelques instants encore, comme si leurs bras étaient les derniers remparts capables de retenir tout ce qui menaçait de se fissurer en elle. Puis elle releva doucement la tête. Le regard de PARENT1 brillait d’une inquiétude qu’iel tentait de dissimuler, celui de PARENT2 tremblait d’une fierté fragile.

- Scar… tu vas bien ? murmura PARENT2, effleurant sa joue du bout des doigts.

Elle hésita, sentit la vérité battre contre ses lèvres comme un oiseau qui cherche la sortie.

- Je… je ne sais pas encore.

PARENT1 échangea un regard discret avec PARENT2, un de ces regards silencieux qui disent tout sans un mot.

- Alors quoi que ce soit, dit-il-elle d’une voix tremblée, nous t’aiderons à le porter. Même si nous ne comprenons pas encore.

Scar inspira longuement, comme pour peser la portée de ces mots. Puis elle glissa ses doigts dans les leurs, un geste simple, tendre, presque enfantin.

- Merci… souffla-t-elle réconfortée.

Et pourtant… pourtant, dans cette chaleur domestique, une braise noire continuait de brûler en elle.

Ils voulaient croire en l’Ordre, mais pas elle. Ils voulaient voir une structure protectrice là où elle ne percevait qu’une prison. Ils voulaient penser que tout était fait pour leur sécurité et la sienne, pour leur bien-être, pour leur avenir, mais elle pensait le contraire… car tout, absolument tout, n’était qu’une cage raffinée, brillante et chirurgicale.

Elle les aimait plus que tout. Mais elle détestait ce monde qu’ils avaient accepté sans se battre à cause d’eux.

Une fois rentré chez elle avec la capsule dronique uberisée, elle eut une fois de plus encore cette sensation de solitude malgré ses colocataires, discutant de choses éphémères dans le salon inanimé, elle se fondit dans le couloir comme une ombre pour retrouver son lit.

Une fois rentrée dans l’appartement avec la capsule dronique uberisée payée par ses parents, le silence du salon pesa davantage. Les néons diffusaient leur lumière immuable et le murmure du système de régulation créait un souffle continu. Scar glissa dans le couloir, se fondant dans l’ombre discrètement pour rejoindre son lit, mais sa curiosité la retint un instant. Elle resta contre le chambranle de la porte du salon, invisible, écoutant furtivement la conversation de ses colocataires.

- Elle est rentrée, tu crois qu’elle a encore eu un bon bilan cette année ? demanda MIN174, la voix basse.

- J’imagine… murmura EL11Y. Avec elle, c’est toujours au-dessus de la moyenne. Mais… tu sais comment c’est, personne n’ose vraiment dire qu’elle est… différente. Les machines doivent avoir du mal à classer ses signaux.

Scar sentit un léger picotement sous sa peau. “Différente… elles disent ça comme si c’était un défaut, mais elles ne savent rien…” pensa-t-elle. Elle serra légèrement ses poings, mais resta silencieuse, à écouter.

- Ouais, dit MIN174. Chaque année, le C‑9, tous les tests… elle s’en sort toujours, mais je parie qu’ils notent chaque micro‑variation. Ils doivent s’arracher les cheveux pour comprendre ce qu’elle fait.

Scar sentit une pointe de satisfaction mêlée de solitude. (Elles le sentent… elles savent qu’il y a quelque chose d’inhabituel… mais elles ne connaissent pas la moitié de la vérité.)

- Tu crois qu’elle se rend compte de tout ça ? murmura EL11Y. Même si personne ne peut vraiment la mesurer, elle doit sentir le regard constant, les scanners… la pression.

- Bien sûr qu’elle le sent, répondit MIN174. Et elle ne laisse rien paraître. Toujours calme, toujours parfaite… mais je parie qu’elle sait ce que nous ressentons.

- Oui, ajouta EL11Y, avec une nuance d’inquiétude. On parle d’une fille qui réussit tout ce que les machines ne savent pas analyser… et pourtant personne ne peut dire qu’elle est exceptionnelle. Juste… hors norme, comme si c’était un défaut.

Elle resta un instant contre l’encadrement de la porte, absorbant chaque bribe de ces mots, les plus durs, les plus concrets. Écouter leurs spéculations sur sa propre personne la réchauffait d’une manière étrange : pour la première fois, quelqu’un s’interrogeait vraiment sur elle, même sans avoir accès à ses rapports.

Un silence suivit. Les deux filles regardèrent la direction du couloir où Scar s’était éclipsée. Leur suspicion semblait confirmer la singularité de Scar, invisible mais bien réelle.

- J’espère qu’elle sait… qu’on sent un peu ce qu’elle traverse, murmura MIN174. Même si on ne peut rien dire, je veux croire qu’elle le sait.

- Oui, dit EL11Y, d’une voix douce. Elle doit le savoir.

Scar resta encore un instant, cachée dans l’ombre, sentant sa lumière intérieure vibrer doucement. Puis, avec un soupir presque inaudible, elle se glissa enfin dans son lit, emportant avec elle la chaleur de leurs mots et le poids de leur attention silencieuse.

Puis vint le nuit artificielle sur Néo‑Paris comme une chape de silence. Dans son appartement, Scar restait incapable de trouver le sommeil. Les souvenirs du test du C‑9 la hantaient encore : la lueur sous sa peau, les visions floues de la ville effondrée, les silhouettes qu’elle avait dû observer avec un calme feint.

Miny, était revenu et dormait déjà dans son coin du dortoir, son visage paisible, parfaitement calibré, comme si même ses rêves étaient régis par un protocole.

Elie, elle, se tenait assise sur son lit, les yeux fermés mais les mains crispées sur ses genoux, semblant retenir quelque chose qu’elle seule pouvait sentir. Scar les regarda un moment, puis détourna les yeux vers la fenêtre. Les drones patrouillaient encore au-dessus de la ville, leurs feux rouges se reflétant sur le verre, pulsant comme un cœur mécanique.

Elle murmura pour elle-même, presque inaudible :
- Pourquoi… je n’arrive jamais à les effacer de ma tête ? Elles ici et eux au-delà...

Une brise artificielle souffla par la ventilation, et elle sentit une étrange présence, comme si le cube que lui avait tendu Onze résonnait dans ses pensées, appelant sa curiosité et sa peur à la fois. Elle finit par fermer les yeux, se laissant glisser dans un sommeil lourd de rêves fragmentés, où les visions du test se mêlaient à celles d’anciennes villes et de silhouettes familières.

Le réveil collectif s’enclencha à six heures précises, comme chaque jour. La lumière blanche envahit la chambre, diffuse d’abord, puis éclatante, et le murmure mécanique résonna :

« Bonjour, citoyen-ne-s. Aujourd’hui, jour de la bio-fertilité, votre équilibre émotionnel est votre force »

Scar ouvrit les yeux avant les autres, le corps encore tendu par les images de la veille. MIN174 bougea légèrement, sourire automatique, lèvres étirées comme un réflexe appris. EL11Y cligna des yeux, s’éveillant lentement.

- Bon… tu as bien dormi ? demanda Scar d’une voix faible, presque un souffle.

- Bien, répondit MIN174, la voix douce mais vide. Et toi ?

Scar secoua la tête avec un sourire complice :

- Pas vraiment… mais ça ira.

EL11Y resta silencieuse un instant, la regardant, puis murmura :

- Les rêves de la nuit… parfois, ils disent plus que les cours.

Scar la regarda hagarde. Peu de gens remarquaient ce genre de choses sur elle et cela lui plut que quelqu’un puisse la voir plus que son miroir, mais elle se sentait malgré tout compromise et elle fit en sorte que ses émotions soient absentes.

- Venez, il faut y aller, dit MIN174, ajustant sa tenue d’écolière en un geste mécanique.

Scar hocha la tête et se leva. Elle enfila sa veste bleue et sa jupe à franges, son sac déjà prêt sur l’épaule. Ensemble, elles quittèrent l’appartement, le pas précipité, le visage impassible comme le voulait le protocole.

- Encore cette lumière disfonctionnelle et froide… soupira Scar en levant les yeux vers les néons qui couvraient les rues. Elle n’a jamais la chaleur du soleil, juste… cette blancheur bleutée.

- Ça suffit pour fonctionner, répondit Miny, On n’a pas besoin de chaleur pour être efficace, non ?

EL11Y lança un petit rire, presque inaudible :

- Tu es la fille la plus pragmatique que je connaisse. Moi, je regarde juste… et j’essaie de ne rien déranger.

Scar se mordit la lèvre, amusée malgré elle et pensa :

« Pour toi, Elly. Même dans un monde où tout est contrôlé, tu arrives à trouver de la poésie. »

Les drones au-dessus d’elles suivaient le rythme de la nouvelle science, et Scar sentit soudainement sous sa peau la pulsation de sa lumière intérieure, plus faible que la veille mais persistante. Elle regarda les façades métalliques et les vitrages des tours, chaque reflet semblait la fixer, comme si la ville elle-même l’observait.

- Parfois, murmura-t-elle, je me demande si quelqu’un… quelque chose, voit vraiment ce que je vois.

MIN174 haussa les épaules :
- S’il y a quelqu’un, il ne nous le dira jamais.

EL11Y ajouta : :
- Et si c’était toi, Scar ? Peut-être que toi seule… tu dois voir.

Scar ne répondit pas, mais sous cette simple phrase, elle sentit une étincelle. Une conviction tranquille: ce qu’elle percevait, ce qu’elle ressentait, n’était pas un hasard. Et ce matin, comme tous les matins, elle allait marcher dans ce monde parfait et artificiel avec le cœur prêt à remarquer ce que personne d’autre ne voyait.

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