VI.  LES CLOCHES SILENCIEUSES

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L’entrée dans l’amphithéâtre de Phylothéo­logie se fit dans un silence cérémoniel. Scar, Miny et Elly franchirent les portes coulissantes en verre blindé, où les scanners biométriques analysèrent leurs silhouettes avec une précision clinique. Les autres étudiants étaient déjà installés, assis à des pupitres translucides qui projetaient des hologrammes de textes et de schémas religieux. Le plafond immaculé diffusait une lumière diffuse, ni chaude ni froide, juste suffisante pour révéler chaque visage et chaque imperfection selon le protocole.

- Prenez place, ordonna une voix mécanique. La séance débute.

Scar s’assit au fond de la salle, le regard glissant sur les rangées d’étudiants calibrés, tous impeccables, uniformes dans leur posture et leurs gestes. MIN174 et EL11Y s’installèrent à côté d’elle, comme toujours, silencieuses mais présentes.

L’hologramme de la professeure se matérialisa au centre de l’amphithéâtre, flottant à quelques centimètres du sol comme une apparition parfaite mais artificielle. Elle avait l’apparence d’une femme aux traits fins et symétriques, peau translucide légèrement irisée, yeux argentés sans pupille, qui semblaient observer chaque élève avec une précision algorithmique. Ses cheveux, longs et fluides, ondulaient doucement comme s’ils étaient animés par un courant invisible, jamais soumis à la gravité.

Sa tenue ressemblait à un uniforme académique futuriste, blanc et argenté, avec des motifs géométriques luminescents qui pulsaient lentement, coordonnés à son discours. Sa voix, métallique mais étrangement douce, résonna dans la salle :

- Aujourd’hui, nous étudierons les religions interdites. Premièrement, le christianisme…

Chaque geste de la professeure semblait calculé pour capturer l’attention : ses mains s’ouvraient et se refermaient avec une précision métronomique, et un halo léger suivait chacun de ses mouvements, projetant des reflets sur les pupitres transparents. Scar observa, désabusée et légèrement mal à l’aise : la perfection de cette figure holographique était presque oppressante, trop humaine pour être crédible, mais pas assez pour éveiller de l’empathie.

Scar nota la façon dont chaque mot était choisi pour réduire l’histoire à une mécanique de contrôle et de jugement. Les gestes et les croyances humaines étaient systématiquement analysés comme des variables statistiques, vidées de leur sens émotionnel et spirituel.

- Deuxième sujet : le judaïsme. Religion patriarcale, fondée sur des lignées strictes et des lois codifiées. Son influence sociale a structuré les sociétés anciennes, mais a limité l’autonomie individuelle, en particulier celle des femmes, expliqua la voix synthétique.

Scar jeta un coup d’œil à ses colocataires. MIN174 hochait la tête avec sérieux, absorbant chaque information comme un module de données. EL11Y fronçait les sourcils, son visage trahissant un mélange d’inquiétude et d’empathie. Scar sentit une étrange fierté : même dans ce monde artificiel, ses amies percevaient la tension entre doctrine et liberté.

- Troisième sujet : l’islam, poursuivit l’hologramme de l’Ordre. Cette religion, contrairement aux précédentes, a permis certaines avancées sociales et culturelles, notamment en matière de droits et de rôle des femmes dans certaines communautés. Pourtant, les systèmes passéistes l’ont mises à l’écart, non pas pour sa dangerosité, mais pour éviter qu’elle ne perturbe l’uniformité imposée par les croyances ancestrales. Sa visibilité historique et culturelle fut donc partiellement effacée parfois et combattue, alors même qu’elle comportait des bienfaits ignorés par la société dominante et patriarcale.

Scar écoutait, fascinée et en colère à la fois. La neutralité prétendue de l’Ordre n’était qu’une manipulation. Les religions n’étaient pas étudiées pour comprendre, mais pour effacer, contrôler, hiérarchiser. Elle sentit son cœur battre un peu plus fort, la lumière sous sa peau pulser légèrement, comme un avertissement silencieux.

- Pourquoi nous enseigne-t-on çela ainsi ? murmura-t-elle presque pour elle-même, sentant la vibration interne de sa singularité.

Elly glissa son regard vers elle, subtilement :

- Il faut juste retenir et apprendre ...observer, Scar. Tout est calculé. Mais tu semblent ne pas écouter !

Scar ne répondit pas. Elle se recroquevilla légèrement dans son siège, regardant l’hologramme, les textes et les images projetées, mais son esprit vagabondait déjà dans des interstices interdits, loin des lignes officielles, vers des fragments de mémoire que le cube d’Onze lui avait confiés.

- Rappelez-vous, conclut la voix synthétique, le but n’est pas la foi mais la compréhension du système de contrôle des croyances. Analysez, classez, observez. Ne vous laissez pas influencer par les émotions ou les valeurs morales d’autres siècles.

Elle serra très fort les mains sur son pupitre, sentant que ce cours n’était pas simplement un apprentissage, mais un terrain de test pour sa propre résistance intérieure. Chaque mot, chaque image, chaque définition mécanique devenait pour elle un autre repère, une frontière entre ce que l’Ordre imposait et ce qu’elle savait, au fond d’elle, être la vérité.

Elle savait déjà que cette salle ne la modèlerait pas. Elle ne serait jamais un simple chiffre et quelques lettres, jamais une statistique calibrée. Et c’était précisément ce que ses visions et ses rêves lui murmuraient depuis peu. Elle ferma les yeux…

Puis lui vint un vertige. Le monde réel sembla se dissoudre autour d’elle, les néons, les hologrammes et les rangées d’étudiants se tordant en filaments de lumière et de métal. Sa lumière intérieure vibrait comme un phare dans le vide, et ses pupilles s’élargirent. Elle était aspirée dans l’espace interdit où temps et espace et religion n’avaient plus de sens.

Là, les murs de l’amphithéâtre se transformèrent en tours effondrées, des fragments flottants de textes religieux inconnus et de visions de villes anciennes se recomposant autour d’elle. Chaque mouvement faisait résonner son aura, chaque souffle était mesuré par un rythme intérieur qui ne connaissait ni contrôle, ni surveillance, ni dieu.

Puis, comme si les dimensions se superposaient, elle vit son son corps se séparer de son psyché : son amoureux était là, doux et attentif, la tenant par la main dans un moment volé, simple et tendre dans les serres interdites. Leurs regards se croisant une fois une fois de plus alors que l’Ordre impose ses contraintes. La chaleur de ce souvenir la traversa, douloureuse et réconfortante à la fois.

Et, en même temps, elle aperçut des fragments d’un futur. Un futur plein d’espoir : elle marchait dans des rues où les drones n’existaient plus, où les visages étaient libres et les bâtiments baignés de lumière naturelle, avec les amoureux et les amis se tenaient par la main, riant et inventant. Mais d’autres visions surgissaient, inquiétantes, un autre futur : des villes en ruines, des flammes, des regards effacés par la peur et le contrôle. Le présent.

D’autres choix encore à venir semblaient se matérialiser, certains conduisant au bien, d’autres au mal, et chaque possibilité projetait un halo distinct dans sa poitrine.

Le cube magique continuait à vibrer, projetant des éclats de récits interdits qui reliaient passé et futur et éclatât en en plusieurs morceaux. Elle tendit la main vers l’un des fragments et vit des femmes libres discutant, instruisant des enfants, de vraies femmes, tandis qu’un autre éclat montrait des sociétés oppressives, des femmes voilées, contrôlées par la peur et la surveillance des hommes. Chaque vision était réelle et irréelle à la fois, chacune un chemin possible dans le temps.

Scar comprit alors, que cette dimension n’était pas qu’un refuge : c’était un nexus de probabilités, un espace où elle pouvait sentir l’impact de ses choix et de ceux des autres. L’Ordre ne pourrait jamais mesurer ces courants, jamais quantifier ce qui venait de l’âme et du futur encore à écrire.

Un flash de lumière intense, telle un gifle, la ramena violemment au présent. Le sifflement du drone qui passa à quelques centimètres de ses oreilles. L’amphithéâtre était là, les pupitres transparents, l’hologramme toujours immobile, son murmure synthétique continuant son cours.

Mais Scar savait maintenant que son corps observé n’était que matrice et son esprit un point lumineux existant dans un espace interdit, capable de voir le passé, de lire le futur et de percevoir les chemins où le bien et le mal se jouaient encore.

Elle cligna des yeux, les pupitres translucides et les hologrammes reprenant forme autour d’elle. Pourrait-elle changer le monde ou était elle en train de perdre la raison ?

La voix métallique de la professeure continuait son cours, implacable :

- Analysez, classez, observez. Le contrôle des croyances est le sujet central.

Mais Scar n’écoutait plus vraiment les mots. Son regard se portait sur le cube qu’elle sentait encore vibrer dans sa mémoire, comme un rappel des mondes qu’elle venait de traverser. La lumière sous sa peau pulsait doucement, charnelle, un rythme interne que nul scanner ne pourrait jamais mesurer. Elle inspira profondément, tentant de réprimer sa respiration, mais chaque fibre de son corps restait tendue, prête à percevoir ce qui échappait aux autres... le désir.

Minny, assise à côté d’elle, tapota doucement sur son pupitre, reprenant le fil du cours comme si rien ne s’était passé. Elly, de son côté, l’observait du coin de l’œil, silencieuse mais attentive, semblant deviner que Scar n’était pas tout à fait présente.

- Scar… murmura EL11Y, presque imperceptible.

La jeune fille posa sur elle un regard calme, masquant la tempête intérieure :

- Oui Elly… juste… absorbée par le cours.

Elle détourna les yeux vers l’hologramme de la professeure, dont les mouvements précis et les gestes métronomiques semblaient impossibles à imiter par un humain. Chaque phrase, chaque mot projeté, chaque éclat d’information ne lui servait plus seulement à apprendre : il devenait un point de non référencement, un contraste entre le contrôle absolu de l’Ordre et les possibles infinis qu’elle venait de voir...une contrainte.

Alors que le professeur abordait les implications sociales des religions interdites et les manières dont le système avait réécrit l’histoire avec clairvoyance, Scar sentit son esprit naviguer entre ce qu’on lui enseignait et les vérités cachées qu’elle seule percevait. Elle voyait simultanément le monde calibré autour d’elle et les réalités oubliées, les incohérences des religions et les choix philosophiques encore possibles à appréhender.

Elle esquissa un léger soupir intérieur : aucune machine, aucun temps, aucun lieu ne pourrait jamais prédire ce qu’elle voyait, ce qu’elle comprenait.

Les capteurs de l’Ordre pouvaient bien analyser sa température cutanée, modéliser la chimie de son sang, ou décomposer chacune de ses émotions en équations psychométriques… cela ne changeait rien. Car ce qu’elle venait d’entrevoir ne relevait pas du mesurable.

L’Ordre pouvait mesurer les flux infra-ioniques, calculer les micro-variations neuronales, enregistrer chaque battement de son cœur comme un item statistique, mais il n’avait aucune chance face aux possibles, aux mémoires et aux chemins de l’espace-temps qu’elle venait de traverser.

Ce qu’elle avait senti dans la seconde dimension n’était pas une hallucination ni une projection algorithmique : c’était la texture même du temps, ses multiples directions, ses replis secrets, ses fractures invisibles.

Elle avait perçu des routes qui ne figuraient dans aucune modélisation officielle, des souvenirs qui n’avaient jamais eu lieu ici mais existaient ailleurs, des futurs encore suspendus comme des constellations en attente d’être choisies.

Aucun holo-scanner, aucun drone, aucun algorithme prédictif ne pouvait appréhender cela. Les machines vivaient dans la ligne droite. Elle, dans une spirale qu’elle ne comprenait pas encore.

Là où l’Ordre découpait l’existence en segments parfaitement contrôlés, passé, présent, futur, elle voyait désormais les passages, les ponts, les glissements possibles entre les trois.

Elle avait senti le poids d’un amour perdu qui vivait encore dans un autre fil du temps. Scar avait touché du bout de l’âme l’éclat d’un avenir lumineux où rien ne serait plus contrôlé. Et elle avait frôlé d’autres futurs, sombres, ravagés, où une seule décision pouvait condamner des milliers de vies.

Elle comprit dorénavant que l’Ordre, Leur Ordre, malgré ses prétentions à l’omniscience, n’était qu’un regard aveugle braqué sur un seul couloir temporel. Scar, quant à elle, avait maintenant accès aux portes.

Et aucune institution, aucun dieu, aucun programme n’avait été conçu pour gérer quelqu’un capable de ça.

Le cours continua, et chaque mot de la professeure devenait une carte, un repère pour naviguer dans les probabilités. Le monde extérieur restait peut-être immuable, blanc et froid, mais son fort intérieur voyait déjà les fissures, les chemins secrets, les histoires que l’Ordre avait tenté d’effacer.

Elle se redressa légèrement, posant ses mains sur le pupitre, et murmura pour elle-même :

- Ils croient que je suis un corps, un chiffre… mais je suis bien plus.

MIN174 et EL11Y échangèrent un regard, incertaines mais conscientes que leur amie voyait quelque chose que personne d’autre ne pouvait percevoir. Scar sentit une chaleur discrète l’envahir en son bas ventre : non pas celle de la lumière artificielle, mais celle de sa propre puissance, de sa liberté intérieure.

Et au fond d’elle, le cube continuait de vibrer, rappelant que le passé, le présent et le futur n’étaient pas linéaires : ils étaient un réseau de possibles, et elle en était désormais l’observatrice consciente.

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