VII. LES RACINES DU MONDE

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Lorsque Scar quitta l’Université, la façade immaculée du bâtiment se referma derrière elle dans un soupir pneumatique qui résonna comme une porte lourde qu’on scelle sur un passé encore brûlant.

La nuit artificielle qui couvrait déjà Néo-Paris étendit au-dessus d’elle son manteau d’un bleu limpide mais sans âme, une nuit inondée d’étoiles factices, sans ciel véritable, seulement percée ici et là par l’allée régulière des drones lumineux qui glissaient entre les tours telles des lucioles disciplinées, reproduisant dans ce ciel calme un ordre géométrique que l’Ordre lui-même croyait rassurant.

Elle descendit lentement les marches du parvis, laissant ses colocataires derrière elle, le cœur encore bousculé par les phrases métalliques de la professeure holographique, par les fragments de visions qui n’avaient cessé de tourbillonner dans son esprit tout au long du cours, et par ce silence intérieur qui succédait toujours aux vertiges, comme si son corps cherchait à absorber la violence d’un monde qu’elle seule semblait percevoir dans sa multiplicité fragile; et pourtant, alors même qu’elle tentait de regagner le chemin rassurant de son appartement, un frémissement soudain, discret mais implacable, traversa sa clavicule, comme si une main invisible venait d’effleurer sa peau de l’intérieur.

Sa cicatrice vibra.

D’abord si légèrement qu’elle crut à un résidu d’hallucination, un écho lointain de ses voyages intérieurs nocturnes, puis plus fort, plus franc, plus insistant, comme un battement indépendant, un cœur clandestin logé sous sa peau, auquel son propre corps n’avait jamais réellement obéi. Elle posa doucement la main sur son épaule, retenant un souffle court, car la lumière naissante menaçait de s’échapper au travers du tissu de sa veste, et dans la rue silencieuse où les caméras scrutaient chaque micro-variation comportementale, la moindre étincelle aurait suffi à déclencher un signalement.

Un drone descendit brusquement le long de la façade voisine, son œil rouge projetant un cône de lumière froid sur le trottoir, un faisceau si tranchant qu’il semblait découper l’air lui-même, et Scar, prise de court, sentit la panique remonter dans sa gorge comme une vague noire que rien ne pourrait contenir, une panique viscérale, primitive, née moins de la peur du contrôle que de cette sensation intime, presque animale, d’être vue au moment précis où elle ne devait pas l’être, comme si toute la ville, avec ses câbles, ses tours, ses systèmes invisibles, avait soudain tourné son regard vers sa peau frémissante.

Alors, dans un réflexe qui n’appartenait qu’à ceux que le danger a déjà frôlés, elle pivota sur elle-même, fendant la nuit de son souffle court, et s’enfonça affolée dans une ruelle latérale, étroite, presque avalée par l’ombre, un couloir humide que personne n’empruntait à cette heure.

Non pas à cause d’un interdit écrit mais parce que la ville, dans sa froide lucidité, mais l’endroit savait dissuader les corps de s’en approcher. Scar, tandis qu’elle avançait, sentait que la lumière régulière des drones n’osait même pas franchir ce seuil, comme si cette fente entre deux immeubles appartenait à un passé mal nettoyé, trop vivant encore pour que l’Ordre y projette sa neutralité.

L’air y était indéniablement différent, saturé d’une lourdeur presque organique ; il portait l’odeur de la pierre humide, du métal corrodé, et quelque chose d’infime mais entêtant, un parfum indéfinissable qui évoquait la poussière de vieux livres, la cendre éteinte et cette chaleur étrange que dégagent les lieux où l’on n’a pas marché depuis longtemps.

À mesure qu’elle avançait dans ce fragment oublié de la ville et pourtant si proche, Scar sentait qu’elle n’était plus dans le territoire géométrique et blanc de l’Ordre, mais dans cette zone grise, archaïque, que les systèmes n’éclaire plus, où les murs semblaient respirer lentement, avec une cadence souterraine, une pulsation discrète mais réelle, comme si la pierre, chargée de siècles d’histoires avortées, se souvenait encore des pas, des murmures et des secrets des hommes d’autrefois.

Et c’est à cet instant précis qu’une sensation nouvelle se déploya en elle, dans son bas ventre, une sensation contradictoire, presque douloureuse, où l’angoisse la plus brute se mêlait, de manière inexplicable mais irrésistible, à un désir profond, un désir de traverser la frontière, de se laisser happer par cet inconnu qui se présentait à elle avec la majesté d’un gouffre ; car autant elle tremblait à l’idée de ce qui pourrait se trouver au bout de cette ruelle où aucune caméra ne veillait, autant son esprit, affamé de sens, attiré depuis toujours par ce qui échappait aux lois du visible, se tendait vers cet espace comme une jeune plante vers une lumière nouvelle, interdite.

Elle marcha donc plus lentement, mais sans pouvoir s’arrêter, car chaque pas la conduisait un peu plus loin dans un territoire où la peur devenait une compagne silencieuse, une présence qui resserrait ses muscles tout en aiguisant ses perceptions.

C’est dans cette obscurité que la cicatrice pulsa encore, cette fois beaucoup plus fort, projetant brièvement contre la doublure de sa veste une lueur blanche que Scar étouffa de sa paume tremblante ; mais ce geste, au lieu d’apaiser la vibration, sembla l’intensifier, et la chaleur qui montait sous sa peau lui donna le sentiment étrange et terrifiant que ce n’était plus elle qui possédait la marque, mais la marque qui la possédait, l’entraînant vers un point précis de la ruelle comme un fil tendu vers une destination inévitable.

Elle avança de quelques pas, guidée par cette sensation irrationnelle, et c’est alors qu’elle aperçut la chose qui allait changer la nuit :

une plaque d’égout, massive, entrouverte, à peine décalée comme si quelqu’un venait de la soulever ou de la refermer trop vite, laissant un espace mince, suffisant pour qu’un souffle chaud remonte de la terre, un souffle chargé d’humidité, de poussière, de ruines et d’un parfum presque animal qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait.

Elle recula d’un pas, le cœur battant trop fort. Tout son corps lui disait de rentrer. Tout son esprit lui hurlait de fuir.

Mais la cicatrice, elle, vibrait d’une lumière douce et implacable. La même lumière que celle de ses visions.
La même que celle du cube que Onze lui avait offert.

Un vertige brouilla sa vue, et l’obscurité du dessous sembla se déployer devant elle comme une vague lente. Puis la vision arriva. Non pas comme un souvenir forcé, mais comme une présence réelle, pleine, presque tactile.

Devant elle, au milieu des ombres mouvantes du puits, se dessinèrent les traits de celui qui avait été son amour, ses cheveux sombres légèrement tirés par un vent inexistant, ses yeux fixés sur elle avec une douceur grave qu’elle avait presque oubliée, mais qui revenait maintenant avec une netteté insoutenable, comme si sa mémoire avait attendu ce moment précis pour lui rendre ce qu’on lui avait volé.

Il ne parlait pas.
Il ne bougeait presque pas.
Mais sa simple apparition faisait vibrer tout son être.

Et dans le silence lourd de la ruelle, dans l’odeur métallique du dessous, elle crut sentir sa chaleur contre la sienne, comme s’il tendait encore la main pour l’inviter à le suivre dans ces serres interdites où ils avaient, jadis, respiré un peu d’air libre.

Puis la vision s’éteignit. Non pas brusquement, mais comme une braise qui se replie sur elle-même, laissant dans l’air une odeur de cendre légère.

Scar, tremblante, sentit ses yeux se mouiller, mais elle les essuya d’un revers de main, car déjà la cicatrice pulsait de nouveau, exigeant qu’elle avance, qu’elle regarde en bas, qu’elle accepte ce qui l’attendait.

Alors, dans un geste lent où la peur, la curiosité et la mémoire se mêlaient, elle s’agenouilla près de la bouche d’égout, laissa ses doigts se refermer sur le métal rugueux, et descendit un premier barreau, puis un second, puis un troisième, tandis que le cercle pâle de la lumière de la ville se rétrécissait au-dessus d’elle, devenant un œil lointain et indifférent.

Elle descendait désormais vers un monde qui n’était mentionné dans aucun rapport, un monde qui bruissait sous la surface comme un cœur oublié, un monde où son passé, son présent et tous les futurs qu’elle avait entrevus semblaient converger en un même point obscur.

Et elle savait, dans un frisson presque douloureux, que rien ne serait plus pareil une fois qu’elle aurait posé le pied sur le sol d’en bas.

Scar sentait l’échelle vibrer sous ses doigts, non pas parce qu’elle bougeait réellement, mais parce que chaque barreau semblait chargé d’un frémissement anachronique, comme si des milliers de mains l’avaient touchée avant elle et avaient laissé dans le métal la trace ténue d’un passage, un souffle, une intention, une peur, et plus elle progressait dans les profondeurs, plus elle avait la sensation étrange de franchir non seulement une distance mais une frontière, un seuil invisible que l’Ordre n’avait jamais prévu qu’un être comme elle puisse le franchir, de sorte que chaque centimètre parcouru résonnait comme un acte de rébellion silencieux, inscrit dans la pierre moite des entrailles de la ville.

L’air se faisait plus lourd à mesure qu’elle descendait, chargé d’une odeur de poussière ancienne, de terre remuée, de pierres suintantes qui semblaient pleurer une mémoire oubliée, et cette atmosphère dense la surprit d’abord, puis l’enveloppa comme une étreinte à la fois inquiétante et rassurante, car malgré la peur qui lui mordait la cage thoracique, Scar sentait, au fond d’elle, que ce monde souterrain avait attendu longtemps, trop longtemps peut-être, qu’une conscience comme la sienne vienne en effleurer l’ombre.

Une vibration plus profonde, presque tellurique, monta alors du sol, remonta le long de l’échelle, traversa ses bras, ses épaules, jusque dans sa cicatrice qui se mit à pulser comme un organe indépendant, un organe doté d’une mémoire propre, et cette pulsation lui donna l’impression vertigineuse d’entendre un murmure indistinct, un chœur ténu composé de voix superposées, certaines trop anciennes pour appartenir au présent, d’autres trop proches pour venir du passé, un mélange qui lui fit fermer les yeux un instant, car elle ne savait plus si ce qu’elle percevait venait des profondeurs qu’elle d »couvrait ou de ses visions récentes.

Elle glissa sur un barreau humide, retint son souffle, rattrapa l’échelle de toutes ses forces, et un instant, très bref, elle crut pouvoir remonter, retrouver la surface, la lumière pâle, l’air calibré, les drones au regard rouge, Miny, Elly, les cours insipides et rassurants, mais ce réflexe se dissipa aussitôt car un second tremblement, plus profond encore, résonna dans sa cicatrice, dans ses os, comme si quelque chose, en bas, l’appelait par son véritable nom, celui qu’elle n’avait jamais dit à voix haute.

Un courant d’air tiède remonta du fond du tunnel, un souffle chargé d’une chaleur presque humaine, d’une odeur de cire brûlée, de métal rougi et de tissus poussiéreux, un souffle qui portait avec lui une musique infime et diffuse, si ténue que la raison aurait pu la balayer, mais la musique existait bel et bien, mêlée aux vibrations du sol, une mélodie faite de notes lentes, graves, étirées, comme un chant religieux oublié, et Scar, prise entre la panique et une fascination presque indécente, continua de descendre, incapable de s’arrêter.

Des ombres mouvantes dansaient sur les parois, mais il n’y avait aucune lumière pour les projeter, et ces silhouettes incertaines lui donnèrent la sensation que les murs, vivants, respiraient autour d’elle, qu’ils palpitaient avec la lenteur d’un cœur endormi, comme si les catacombes conservaient en elles l’écho de milliers de vies disparues, compactées dans la roche.

Puis, alors qu’elle touchait enfin le dernier barreau, son pied frôla la terre ferme, et la sensation fut si forte qu’elle crut poser le pied sur un morceau de temps, un sol qui n’appartenait pas à son monde, ni à son époque, ni à son siècle, un sol fait d’histoires enfouies, de lois anciennes, de secrets trop lourds pour la surface ; elle resta immobile un moment, incapable de respirer, car tout son être comprit, dans un éclair presque douloureux, qu’elle venait de traverser un seuil que nulle machine ne pourrait effacer, et qu’en posant enfin le pied sur le sol du monde d’en bas, elle entrait dans un territoire où aucune loi de l’Ordre ne s’appliquait, un territoire qui reconnaissait la lumière sous sa peau comme une intrusion ou comme une invitation, elle ne savait pas encore.

La musique, maintenant, était plus nette. Un chant. Lent. Solennel. Profond. Elle n’était plus seule.

Et ce qu’elle venait de rejoindre n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait imaginé.

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