VIII. LE SOUFFLE SOUS LA TERRE
Scar posa le pied sur la dernière marche, et le silence l’engloutit comme une eau froide, si dense qu’elle eut l’impression d’entrer dans une autre matière. L’air devenait épais, presque tangible. Son corps entier se contracta, comme si une main invisible resserrait soudain ses muscles, l’avertissant qu’elle franchissait quelque chose de plus dangereux qu’un simple seuil physique.
Elle avait imaginé ce lieu. Des dizaines de fois. Dans ses rêves et ses angoisses. Elle s’était représenté un sous niveau technique, un couloir d’entretien désert, poussiéreux, oublié du personnel. Rien de plus qu’une veine morte de la ville. Mais ce qui s’étendait devant elle n’avait absolument rien d’un espace construit par l’Ordre. Rien de géométrique. Rien de mécanique. Rien d’humain.
Ce lieu respirait.
Un souffle sourd et profond, presque animal, parcourait les murs comme une lente vibration. On aurait dit que la terre sous ses pieds possédait un cœur qui battait, un cœur patient et massif, caché depuis des siècles.
Une goutte de sueur glissa de sa tempe à sa nuque, traçant un frisson glacé le long de son dos. Elle inspira, trop vite, trop fort.
Sa peau réagit en premier.
La lumière sous son derme se mit à pulser en cercles irréguliers, comme si quelque chose à l’intérieur d’elle reconnaissait l’endroit. Elle détestait cette sensation. Elle la hantait depuis l’enfance, depuis les premières crises, depuis les premiers tests. Elle ne contrôlait rien. Pas la pulsation. Pas la chaleur. Pas l’illumination spontanée. Et encore moins le sens que cela semblait vouloir lui imposer.
Cette lueur, cette anomalie née avec elle, sur elle, semblait savoir avant elle ce qu’elle allait affronter. Parfois, elle avait eu la sensation qu’une autre intelligence parlait à travers sa peau.
Scar murmura, la voix plus fragile qu’elle ne l’aurait voulu.
- Je ne devrais pas être ici. Je ne devrais vraiment pas.
Sa voix se perdit dans l’immensité du silence, absorbée comme une goutte d’eau tombée dans une mer noire.
Mais elle ne recula pas. Son corps tout entier était tendu vers l’avant, comme aimanté. Une partie d’elle voulait fuir, courir vers les niveaux supérieurs, retrouver ses parents, ses ami-e-s, oublier jusqu’à la couleur de ce lieu. Une autre partie, plus profonde, plus ancienne, plus obscure, voulait savoir. Elle voulait comprendre ce qu’elle était et pourquoi.
Elle avança d’un pas hésitant. Ses doigts glissèrent sur la paroi, cherchant un point d’appui. Elle s’attendait à sentir du béton ou du métal, la texture froide et plate des infrastructures de l’Ordre. Mais non. Ce qu’elle toucha était tiède. Presque vivant.
La surface avait une légère élasticité, comme une peau fossile, et quand elle exerça une pression, elle sentit une vibration interne, ténue, comme si le mur avait une mémoire, comme s’il se souvenait de toutes les mains qui l’avaient frôlé avant elle. En regardant un peu plus haut, elle découvrit une vieille plaque de métal rouillé recouvert par le lichen… « PL…….E…..ET…..LE. Elle pris son courage à deux mains et écarta le lichen. « PLACE DE L’ÉTOILE »
Elle retira brusquement sa main, le souffle coupé. Elle ne comprenait pas le sens de ces mots. Il y avait tellement d’étoiles dans son monde lorsque l’Ordre décidait de la nuit. Pourquoi une étoile.
Une odeur monta alors, subtile d’abord, puis de plus en plus nette. Une odeur qu’elle connaissait pourtant. Une odeur qui l’avait poursuivie pendant des mois sous forme d’hallucinations, comme si quelque chose sous la ville cherchait à se rappeler à elle.
Terre humide.
Sève fraîche.
Feuilles écrasées sous une pluie d’été.
Un parfum vert, dense, presque sucré.
Un parfum impossible dans cette cité stérile où la végétation n’existait qu’en hologrammes ou en bacs parfaitement contrôlés. Cela la transperça. Non pas comme un souvenir, acr elle n’en avait pas comme tel, mais comme un signal.
Comme une reconnaissance. Comme un appel.
Elle déglutit difficilement, la gorge douloureuse.
Pourquoi j’ai peur ? Pourquoi j’espère aussi ?
Ses jambes tremblaient, pourtant un autre sentiment la traversait maintenant, plus violent que la peur, plus brûlant. Un espoir brut. Un espoir primitif. Celui de comprendre enfin pourquoi elle n’était pas comme les autres. Pourquoi les capteurs la rejetaient. Pourquoi les drones hésitaient devant elle comme devant une anomalie imprévisible. Pourquoi l’Ordre la surveillait avec la même intensité qu’un phénomène instable et dangereux.
Elle sentit qu’à chaque pas, elle descendait non pas dans un sous sol, mais dans une vérité. Elle le savait. Elle traversait un seuil. Le premier. L’un de ceux qui changent une vie.
Puis le couloir s’ouvrit sur autre chose. Et Scar s’arrêta net.
Son souffle s’écrasa dans sa gorge.
La salle devant elle était immense, tellement vaste qu’elle ne parvenait pas à en distinguer les limites. Le plafond disparaissait dans une obscurité bleutée, traversée par des filaments lumineux qui serpentaient comme des veines géantes. Les murs, quant à eux, semblaient sculptés par une intelligence organique, une architecture née de la terre elle même, arrondie, irrégulière, comme façonnée par des siècles de pulsations lentes et non pas par l’homme.
Mais rien ne l’accabla autant que ce qui se dressait au centre. Un arbre. Un arbre vivant. Un arbre gigantesque.
Scar porta une main à sa bouche, incapable de respirer.
Il était plus grand que tous les bâtiments qu’elle avait vus dans la cité haute. Ses racines s’enfonçaient dans une nappe d’eau sombre, immobile comme un lac stagnant mais parfaitement transparent. Des bulles minuscules s’y déplaçaient lentement, comme si le liquide était animé d’une intelligence propre.
Le tronc n’était pas fait d’écorce. Il était composé de fibres translucides, tissées en spirales élégantes, comme de filaments de verre. La lumière y circulait doucement, par pulsations, à la manière d’un réseau veineux géant.
Ses branches se déployaient dans toutes les directions et chacune d’elles diffusait une lueur pâle, presque lunaire. À mesure que Scar avançait, elles semblaient frémir, réagir à sa présence, comme si l’arbre respirait par elle et lisait ses pensées.
La lumière glissa sur son visage, révélant l’humidité sur sa peau, le tremblement de sa mâchoire, l’ombre de la peur qui tirait ses traits.
Elle eut l’impression d’être observée. Pas surveillée. Observée. Reconnaissable.
La salle tout entière irradiait une forme de calme si ancien que Scar sentit ses propres pensées ralentir. Une émotion inconnue monta dans sa poitrine, une émotion qui lui donna presque envie de pleurer sans comprendre pourquoi.
Un mot s’imposa alors dans son esprit.
Un mot qu’elle n’avait jamais entendu dans aucun rapport, dans aucune leçon de l’Ordre, dans aucun manuel.
Sanctuaire.
Elle ne savait pas ce que cela signifiait exactement mais elle en ressentit l’essence dans son corps, dans ses os.
L’arbre vibra légèrement. Une onde de lumière parcourut ses racines. Scar alors eut un léger mouvement de recul.
Elle ne savait pas encore si elle était devant un miracle, ou devant une menace.
Son souffle se brisa.
Elle chuchota :
- Qu’est ce que tu es…
L’arbre répondit par un frémissement presque imperceptible, mais suffisant pour lui faire comprendre qu’elle n’était plus seule.
- Ce n’est pas… réel…
Une branche tressaillit, non pas comme réagit une plante frappée par un courant d’air, mais comme si une conscience lente et ancienne s’éveillait sous l’écorce translucide, un tressaillement presque imperceptible qui fit courir sur toute la structure de l’arbre une onde de lumière douce, si discrète que Scar se demanda un instant si elle ne venait pas de l’imaginer. Pourtant, la vibration suivante était indéniable, et ce fut précisément à ce moment que son corps comprit avant son esprit que cet arbre, au delà de sa taille colossale et de son origine incompréhensible, venait véritablement de répondre à sa voix.
La peur explosa en elle, une peur totale, primitive, une peur qui prit naissance dans son ventre pour remonter brutalement jusqu’à sa gorge, resserrant ses muscles, accélérant son souffle, brouillant sa vision, et lui donnant l’impression qu’elle n’était plus une adolescente perdue dans les profondeurs interdites de la cité, mais une créature minuscule face à un être immense qui venait de tourner son regard vers elle.
Ses mains se crispèrent avec tant de force qu’elle sentit ses ongles mordre sa paume, et un sanglot, qu’elle tenta en vain de retenir, lui échappa malgré elle tandis qu’elle reculait d’un pas désordonné.
Non, non, non… ce n’est pas possible, ce n’est pas réel, ce n’est pas… Mais cela l’était. Et la lumière sous sa peau, loin de s’apaiser, pulsa avec une intensité encore plus vive, envoyant une vibration brûlante le long de son bras, une vibration qui remonta jusqu’à sa poitrine où elle explosa en une onde de chaleur qui la fit suffoquer. Scar s’agrippa au sol du bout des doigts, cherchant à ne pas perdre pied dans ce vertige soudain, et comprit avec un effroi déchirant qu’elle n’était plus celle qui avançait dans cet espace. Quelque chose en elle, quelque chose qu’elle n’avait jamais réussi à comprendre ou à contenir, quelque chose qui vivait en elle comme une présence enfouie depuis sa naissance, était en train de répondre à l’arbre.
Puis elle entendit une voix. Une voix douce, féminine, presque étouffée, une voix qui ne semblait pas résonner dans l’air mais plutôt glisser directement dans la lumière qui tombait des branches, comme si l’arbre parlait par ses propres filaments.
Tu n’es pas la première, Scar.
Elle hurla, un hurlement instinctif, animal, arraché à son âme avant même de passer par sa pensée, et son corps céda sous le choc, la projetant à genoux sur le sol tiède où ses doigts tremblants cherchèrent un appui qui ne semblait plus exister.
- Qui est là, ? montrez vous, je vous en supplie, montrez vous…
Mais son cri n’obtint aucune réponse.
Seule une onde lumineuse, plus lente, plus profonde, parcourut les racines de l’arbre pour remonter ensuite le long du tronc comme un souffle inversé, avant de disparaître dans les hauteurs invisibles de la salle.
Un bruit soudain la fit se retourner. Dans le tunnel, une voix résonna, une voix qu’elle connaissait mieux que la sienne, une voix chargée d’une détresse telle que son cœur se contracta douloureusement.
- Scar… Elle reconnu la voix de PARENT1.
Son appel s’écrasa dans le silence comme une goutte d’eau tombant dans un lac d’encre. On y sentait la panique, la peur de perdre leur fille, la certitude d’être suivi par l’Ordre, et la terreur de savoir qu’ils venaient de franchir une limite dont personne ne revient indemne. Elle se redressa, les doigts crispés sur le sol, sa poitrine secouée de tremblements irrépressibles.
Non ils ne doivent pas venir ici, ils ne peuvent pas être ici, ils ne doivent surtout pas, si l’Ordre les trouve ici, ils seront punis, ils seront…
Sa phrase mourut lorsqu’un autre son résonna derrière l’appel de PARENT1. Un grondement mécanique.
Une modulation froide. Une respiration d’acier. Un drone. Un drone approchait.
La peur monta d’un coup, si violente qu’elle lui coupa les jambes. Elle voulut courir vers l’arbre, se cacher derrière ses racines, disparaître dans la lumière, mais ses membres restèrent figés, incapables d’obéir. La lumière sous sa peau devint brûlante, si vive qu’elle crut qu’elle allait déchirer son propre derme pour en sortir.
- Arrête… arrête s’il te plaît… arrête, je t’en supplie…
Mais la lumière ne l’écoutait pas. Elle la tirait vers l’arbre comme une main invisible. Alors un autre bruit se fit entendre, un bruit qui n’avait rien de mécanique. Un craquement. Un pas lourd. Puis un second. Une respiration humaine.
Scar se tourna lentement. Son cœur s’arrêta d’un coup.
La silhouette qui émergeait du tunnel n’était ni un drone, ni ses parents, ni un soldat. C’était quelqu’un. Quelqu’un dont la démarche ne ressemblait à aucune de celles qu’elle connaissait. Quelqu’un qui avançait avec une assurance étrange, comme s’il connaissait parfaitement cet endroit où elle suffoquait.
La silhouette s’approcha, lentement, puis s’arrêta à la frontière du halo lumineux de l’arbre. La voix qui en sortit vibra contre l’air lourd, trouant le silence comme un souvenir qui refait surface.
- Tu es venue…
Elle se figea. Cette voix, prononcé avec cette intonation particulière, elle ne l’avait pas entendu depuis des années.
Elle aurait pu le reconnaître même à travers un rêve. Ou à travers la mort.
- Qui… qui êtes vous ?…
La silhouette avança encore, entrant enfin dans la zone de lumière.
Le visage apparut, d’abord brouillé comme un reflet dans l’eau, puis net, précis, déchirant.
Elle laissa échapper un cri muet. Elle frotta ses yeux tant celui qui était devant elle lui apparaissait comme un fantôme du passé.
Ce visage, elle aurait pu le dessiner les yeux fermés. Elle l’avait cherché dans ses nuits. Elle l’avait pleuré au point d’en perdre la voix. Elle l’avait imaginé grandir sans elle dans un monde meilleur, ou disparaître dans la terre, ou se dissoudre dans un mensonge.
Onze. Onze, son ami d’enfance. Onze avait grandit.
Onze, celui qui riait avec elle avant chaque test.
Onze, celui qui lui disait qu’elle n’était pas une erreur.
Onze, celui qui avait disparu brutalement lors d’un incident dont l’Ordre lui avait interdit de parler.
Onze, qu’on lui avait dit mort.
Onze, devenu un homme.
Elle sentit à nouveau ses genoux se dérober, mais cette fois encore, elle resta debout, suspendue entre la chute et le souffle.
- Non… tu… tu ne peux pas… tu es mort… tu étais…
Onze tendit la main vers elle, une main stable, chaude, vivante, réelle.
- Je suis revenu, Scar. Et tu es venue à moi.
Il s’approcha encore, lentement, avec cette douceur qu’elle avait oubliée et qui revenait la frapper de plein fouet.
- Et je sais pourquoi tu es descendue. Je sais ce que tu es vraiment.
Les mots entrèrent en elle comme une décharge électrique.
Sa vision se flouta. Son cœur se déchira de peur, d’espoir, de mémoire.
Onze posa une main sur son propre torse. Un halo léger, similaire au sien, se mit à briller sous sa peau.
- Tu n’es pas seule. Pas ici. Pas en bas.
Il baissa légèrement la tête, son regard se perdant dans le sien. À cet instant précis, l’arbre réagit.
La lumière remonta le long de son tronc, s’étira dans ses branches, éclata en une pluie de particules dorées qui tombèrent autour d’eux comme une neige lumineuse. Le sol vibra sous leurs pieds. L’eau noire frissonna et s’illumina comme si une autre présence s’y éveillait.
Elle sentit alors une vision s’imposer dans son esprit.
Le monde d’en bas venait de s’ouvrir. Et elle sut, avec une certitude glacée, qu’elle ne remonterait plus jamais la même.
- Onze, c’est bien toi ?
- C’est bien moi, Scar, mais ici on m’appelle Michael...

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