IX. EN DESSOUS
Scar descendait depuis ce qui lui semblait être un laps de temps suspendu, un temps qui avait abandonné toute logique propre au monde d’en haut, un temps étiré comme un fil de soie qui se déroule sans jamais se rompre, au cœur d’un escalier dont chaque marche semblait porter la mémoire de ceux qui l’avaient gravie des générations avant elle, un escalier sculpté dans une matière ambiguë, moitié roche et moitié substance organique, comme si les entrailles de la ville renonçaient ici à toute distinction nette entre le minéral et le vivant.
Elle souffla, dans un murmure presque imperceptible :
- Je n’ai jamais vu un endroit comme celui-ci… est-ce que c’est encore la ville ?
- Pas la ville que tu connais. Pas celle qui t’a élevée. Ici, une autre vérité commence, répondit-il.
À mesure qu’elle avançait, la sensation d’une transition invisible mais fondamentale l’envahissait, un passage à travers lequel son identité elle même semblait perdre la netteté à laquelle elle était habituée, glissant lentement vers une forme plus vaste, plus diffuse, plus attentive, comme si l’air qu’elle respirait contenait non seulement de la chaleur mais aussi le souvenir de toutes les respirations passées.
- Pourquoi ai-je l’impression… que quelque chose m’attend en bas ?, murmura Scar, à peine audible.
- Parce que c’est le cas. Et parce que tu le sens, même si tu ne le comprends pas encore, répondit Onze.
Onze marchait devant elle avec une régularité presque humaine, son pas mesuré, son dos droit, la nuque légèrement inclinée vers l’avant, non pas comme quelqu’un qui fuit ou qui se méfie, mais comme quelqu’un qui suit une ligne parfaitement connue de lui seul, une ligne qu’il aurait empruntée tant de fois, depuis toutes ces années, que ses pieds semblaient en reconnaître la moindre vibration.
Il ne parlait pas, mais Elle sentait dans la posture calme de son corps une certitude silencieuse, une maîtrise profonde de l’espace qu’ils traversaient, comme si ce qui l’entourait n’était pas une obscurité menaçante mais un territoire familier qu’il portait en lui comme une évidence.
Et cette vision d’Onze avançant avec tant d’assurance, de compréhension tacite de ce lieu, éveillait en elle un sentiment indistinct, un mélange de curiosité et de respect, comme si elle comprenait soudain que les années où il avait disparu n’avaient pas été des années perdues mais des années où il avait acquis une connaissance que nul autre n’aurait pu lui transmettre.
- Comment… comment as-tu vécu tout ce temps loin de moi ? Demanda t’elle doucement.
- Je n’étais pas loin, Scar. J’étais seulement ailleurs !
L’air s’était transformé, impalpablement, une chaleur sourde qui coulait sur sa peau comme une vapeur ancienne remontant des profondeurs, porteuse de parfums inattendus, des parfums qui n’avaient plus rien à voir avec les odeurs recyclées et désinfectées de la cité. Il y avait là quelque chose de trop humain, la mousse, les trace de feuilles broyées, une fragrance qui ne venait pas des laboratoires, mais aussi des nuances plus subtiles, presque bestiales, une signature olfactive qui donnait à Scar l’impression qu’elle pénétrait dans un lieu qui respirait réellement, un lieu doté d’un pouls, d’une mémoire, d’une volonté propre.
Scar fronça les sourcils et demanda :
- Tu sens ça aussi… cette odeur qui… vit.
- Oui. Ici, même l’air a une histoire, cela s’appelle le pétrichor, répondit-il. Elle ne compris pas ce mot.
Sa cicatrice, jusque là légèrement présente, se mit à vibrer d’une manière différente, non plus comme un signal d’alerte mais comme si elle répondait à une fréquence qui s’élevait doucement du sol, une sorte d’appel silencieux auquel son corps semblait avoir été préparé sans qu’elle n’en ait jamais eu conscience. Elle posa machinalement sa main contre sa peau, mais la chaleur qu’elle sentit ne pas l’effraya pas : c’était une chaleur profonde, presque douce, comme si cette marque qu’elle avait toujours perçue comme une anomalie trouvait soudain un écho autour d’elle, comme si elle s’accordait enfin à une présence que, jusque là, elle n’avait fait qu’entrevoir dans ses rêves.
- Pourquoi… pourquoi ça réagit maintenant. ? Souffla-t’elle et Onze de répondre :
- Parce que tu te rapproches de ce qui t’a formée, Scar. Vous vous reconnaissez.
Puis un espace s’ouvrit devant eux. Sans transition, le tunnel où ils marchaient bascula vers une immensité si inconcevable qu’elle eut l’impression d’être projetée dans un autre monde, un monde qui ne ressemblait en rien à ce qu’elle avait vu dans toute sa vie à Néo Paris, un monde si vaste qu’elle sentit ses pupilles se dilater, sa respiration se suspendre, ses pupilles se figer d’émerveillement, tant la vision devant elle dépassait tout ce que ses sens étaient prêts à absorber.
Elle posa une main contre la paroi, sa voix brisée par l’émotion :
- Onze… je… c’est impossible.
- Nous n’avons fait que commencer. Ce que tu vois n’est qu’une porte, plus ancienne que toi, que moi, que tout ce que l’Ordre prétend encore gouverner là-haut. Ce monde ne se révèle jamais d’un seul cou Chaque pas que tu feras ici t’emmènera plus loin que le précédent, non seulement dans l’espace, mais dans ce que tu es.
Ils se trouvaient au seuil d’une caverne, gravée de symboles inconnus, gigantesque, une vallée entière creusée sous la ville, un espace souterrain d’une ampleur telle qu’elle aurait pu contenir plusieurs districts du monde d’en haut sans jamais paraître saturé. Le plafond, haut comme un ciel de nuit oublié, n’était pas uniforme; il était parcouru de milliers de filaments luminescents, suspendus tels des racines inversées, qui descendaient parfois jusqu’au sol en ondulant doucement, comme si une brise imperceptible les agitait. Chacun d’eux pulsait d’une lumière vivante, un mélange de bleu profond, d’argent liquide et d’or pâle, et cette lumière semblait se réfléchir sur les parois humides, créant des vagues silencieuses qui glissaient sur le sol.
Au centre de cette vallée, un fleuve serpentait avec une lenteur majestueuse, et son eau translucide réfléchissait la lumière des filaments comme si elle contenait des fragments d’un ciel captifs, brisés en mille éclats mouvants. Sur les rives, des plantes qu’elle ne connaissait pas s’étendaient en nappes sinueuses, leurs feuilles ondulant au moindre souffle, leurs fleurs exhalant un parfum léger qui évoquait la fraîcheur de la pluie sur la terre chaude. De petites lanternes végétales se détachaient d’elles mêmes des branches et flottaient au dessus de l’eau, dérivant comme des lucioles conscientes.
Les habitations du Sous Monde étaient presque indistinguables de la matière même de la caverne et semblaient façonnées dans la roche vivante, leurs parois arrondies comme des coquillages ou comme des membranes tendues, certaines translucides et éclairées de l’intérieur par une lumière douce, d’autres recouvertes de mousses chatoyantes qui paraissaient respirer avec leurs habitants.
Des ponts de fibres végétales reliaient des terrasses suspendues où des familles se réunissaient autour de grands bols de fruits multicolores, tandis que des enfants, leurs rires éclatant avec une spontanéité qu’elle n’avait jamais entendue, couraient pieds nus le long de passerelles tressées, suivis d’animaux souples dont le pelage semblait capter la lumière comme un tissu liquide.
Scar inspira lentement, presque avec précaution, comme si le simple fait de respirer dans cet espace pouvait en déranger l’équilibre, et l’air qu’elle sentit dans ses poumons lui donna le vertige tant il était différent de celui du monde d’en haut, tant il semblait bien plus pur, plus chaud, plus chargé de particules vivantes, comme si chaque respiration déposait en elle une trace du lieu, une infime signature biologique destinée à s’y mêler.
Onze s’approcha d’elle sans bruit.
- Ce que tu vois, mon amie, dit-il enfin dans un murmure qui se fondait presque dans le souffle du fleuve, est la partie la plus ancienne de la ville, la partie que l’Ordre a oublié ou voulu oublier, un monde qui existait bien avant la Réécriture, un monde où l’air n’était pas produit par des machines mais par la terre elle même, où les naissances n’étaient pas contrôlées mais célébrées, où les liens entre les êtres n’étaient pas réglementés mais choisis, un monde où la vie n’était pas quelque chose que l’on surveillait mais quelque chose que l’on honorait.
La jeune fille demanda, presque sans le vouloir, Alors… c’est ici que commence la vérité.
- Oui. Ici, la vie n’est plus une surveillance. Elle est un choix.
Elle sentit une chaleur douce se répandre dans sa poitrine, non pas la chaleur étrange de sa cicatrice, mais celle, plus subtile, qui naît lorsqu’on reconnaît quelque chose qui manquait sans jamais avoir su le nommer et murmura, comme si elle craignait que parler trop fort puisse disperser ce qu’elle voyait :
- Comment… comment un lieu pareil peut encore exister ?
Onze lui sourit, d’un sourire mélancolique, empreint de la sagesse de ceux qui savent porter des secrets trop lourds pour être partagés avec le monde entier.
- Parce que ce lieu ne peut exister que s’il reste caché, dit-il. Parce qu’il ne survit que dans l’ombre du silence.
Puis il ajouta, très bas :
- Et parce qu’un jour… il avait besoin que tu le voies.
Alors qu’ils marchaient encore, elle sentit avant même de comprendre une modification subtile dans l’air, une tension qui ne venait ni du vent ni de la lumière mais d’une vibration profonde, presque souterraine, qui semblait remonter du sol et traverser la vallée comme un souffle vivant, un souffle qui n’appartenait à aucune créature mais qui émanait du lieu lui-même. C’était une oscillation contenue, un frémissement silencieux, suffisamment discret pour que personne d’autre qu’elle ne s’en émeuve, mais suffisamment précis pour qu’elle sente sa propre cicatrice répondre à cet appel invisible et la brûlât au vif.
Elle s’immobilisa brusquement, son cœur battant plus vite, et regarda autour d’elle, incapable d’identifier l’origine de cette sensation qui se resserrait autour de son esprit.
Elle murmura, presque étouffée par la certitude :
- Onze… il y a quelque chose. Quelque chose qui change. Tu ne le sens pas.
Il se retourna vers elle, surpris par l’inquiétude qui traversait son regard, et secoua lentement la tête.
- Non, Scar. Pour moi tout est immobile. Rien ne bouge.
Elle savait sans savoir comment. La vallée se contractait. Le Sous Monde retenait son souffle.
Les filaments suspendus à la voûte pulsèrent d’une lumière plus vive. Les plantes replièrent leurs feuilles comme pour se protéger. Les animaux se figèrent dans une immobilité attentive. Même l’eau du fleuve ralentit sa course, comme si quelque chose approchait que seuls les vivants de cet endroit pouvaient ressentir.
- C’est un avertissement… je le sens, murmura t’elle, Comme si ce lieu me parlait. Comme s’il essayait de me pousser hors de lui.
Onze ouvrit légèrement les lèvres, troublé de la voir percevoir ce qu’il ne percevait pas.
- Scar… personne n’a jamais ressenti cela ici. Pourquoi toi ?
Elle secoua la tête, dépassée par une intuition qui la dépassait.
- Je ne sais pas. Mais je sais que c’est vrai. Quelque chose les attire. L’Ordre… il se rapproche.
Une vibration plus lourde traversa le sol. Et soudain, la corne retentit. Un son grave, ancien, organique, projeté à travers la caverne par un coquillage géant fixé en hauteur, un son qui résonna contre les parois, se déployant comme un avertissement transmis de génération en génération, une note unique qui portait la mémoire de tous les dangers qui avaient déjà menacé cet endroit. Le Sous Monde réagissait.
- Je viens à peine de comprendre ce que je vois… je ne veux pas partir. Pas maintenant.
Onze l’approcha, son visage traversé d’une douceur grave, presque douloureuse.
- Écoutes moi bien ! Si tu restes, tu leur montres le chemin. Et s’ils trouvent ce lieu, ils détruiront tout. Même ce que tu n’as encore jamais vu.
Elle recula d’un pas, refusant encore.
- Je ne veux pas… je ne veux pas quitter ça. Pas déjà !
Son ami d’enfance posa une main contre sa joue, et son regard profond, portait une tristesse contenue.
- Tu reviendras. Mais aujourd’hui, tu dois protéger ce monde en le quittant. Viens vite. Je vais te montrer un passage plus rapide, un chemin que tu pourras emprunter plus tard, si le destin t’y ramène.
Il l’entraîna vers un couloir discret, presque invisible dans la roche. Une paroi vivante se rétracta progressivement, révélant un conduit étroit où l’air était plus froid, plus métallique, le monde qu’elle connaissait et qu’elle abhorrait.
- Et toi… tu ne viens pas, murmura t’elle.
Il secoua la tête avec une paix qu’elle n’avait jamais vu sur son calme visage.
- Pas aujourd’hui. Je dois rester pour détourner leur attention. Toi seule dois remonter.
Un second appel sonore retentit, plus pressant, plus lourd, plus sombre, presque inaudible aux oreilles de la jeune femme.
- Monte ! Vite, avant qu’ils ne t’atteignent. Avant qu’ils ne voient ce qu’ils ne doivent jamais entrevoir. Tu as le pouvoir de les arrêter !
Elle posa une main tremblante sur l’échelle dissimulée dans la roche. Elle inspira l’air tiède du Sous Monde une dernière fois, comme si elle voulait en conserver la trace dans ses poumons, dans son sang, dans sa mémoire. Puis elle se retourna.
- De quel pouvoir parles-tu ?
Chaque barreau sonnait comme une séparation. Chaque mouvement l’éloignait de cette chaleur ancienne. Chaque souffle l’arrachait de ce lieu qui semblait plus réel que tout ce qu’elle avait connu. Quand elle souleva la plaque d’égout, l’air glacé de Néo Paris la frappa au visage. Elle émergea et referma le passage puis resta paralysée.
Un drone l’attendait. Pas un drone de surveillance. Pas un drone de contrôle. Un drone tueur et elle le savait.
Plus massif, plus anguleux, plus sombre que les autres. Ses bras mécaniques armés d’aiguilles de neutralisation. Son corps blindé comme une armure d’acier. Aucun haut-parleur, aucune voix. Juste un œil unique, immense, incandescent, braqué sur elle. Rouge et il ne venait pas pour la ramener. Il venait pour la tuer.

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