X. L’ÉVEIL

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La plaque d’égout, encore vibrante de la chaleur feutrée qu’elle venait de quitter, se referma derrière elle avec cette lenteur irrévocable qui accompagne toujours les gestes dont on sait qu’ils marqueront une frontière dans la vie, une ligne invisible entre un avant encore mal compris et un après qui ne pardonne rien.

- Est-ce que je viens vraiment de remonter ? Pourquoi ai-je l’impression d’avoir quitté quelque chose qui me reconnaissait ?

L’air glacé de Néo-Paris, cet air sans mémoire, sans parfum, sans histoire, se précipita sur son visage comme un souffle étranger, un souffle d’une brutalité polie qui semblait vouloir effacer tout ce que ses poumons avaient connu quelques instants plus tôt.

- Cet air n’est pas le mien… cet air ne m’a jamais accueillie.

Et dans ce heurt silencieux entre deux mondes, Scar sentit son propre corps hésiter, comme si son âme n’avait pas encore accepté le retour.

Mon corps revient… mais moi, suis-je vraiment revenue ?

Elle se redressa lentement, encore prise dans la rémanence du Sous-Monde, quand une présence lourde, compacte, presque suffocante, s’imposa dans l’espace.

- Quelque chose attend. Quelque chose m’a suivie. Non… quelque chose m’a guettée.

Elle n’eut pas besoin de lever les yeux pour comprendre que quelque chose, devant elle, appartenait à une logique implacable, un dessein métallique et précis qui ne souffrait aucune hésitation.

- Je sais déjà ce que c’est… je sais que ce n’est pas venu pour me parler.

Alors seulement, elle releva la tête. Le drone tueur se tenait à moins de trois mètres d’elle.

Il m’attendait. Comment a-t-il su ? Qui l’a envoyé ?

Non, il stationnait, suspendu comme une sentence au-dessus de sa respiration. Massif, anguleux, ne reflétant aucune lumière hormis celle qui brûlait dans son unique œil incandescent, un rouge si profond qu’il semblait avaler la clarté environnante, comme si la colère et l’ordre avaient trouvé là leur forme la plus pure.

- Ce rouge… il me regarde comme une vérité qu’on ne peut contourner.

Ses bras mécaniques, rigoureusement symétriques, vibraient légèrement, armés d’aiguilles longues comme des doigts d’acier, capables de paralyser, de dissoudre, ou d’effacer un corps sans laisser de trace.

- Je ne suis rien pour lui. Rien qu’un ordre à exécuter.

Il ne parlait pas. Le silence nocturne pesait sur les épaules de Scar. La plupart des drones de surveillance utilisaient une voix féminine douce, presque maternelle, comme pour mieux dissimuler la froideur de leurs observations. Celui-ci n’avait pas été conçu pour adoucir quoi que ce soit.
Il n’y avait, au cœur de sa carcasse blindée, aucune place pour le dialogue. Seule l’exécution importait.

Scar sentit son souffle se rompre, non pas dans un cri, mais dans ce silence intérieur où la peur se loge lorsqu’elle n’a plus la force de s’exprimer.

- Je vais mourir ici. Je suis si jeune, je n’ai encore rien réalisé dans ma vie. Est-ce que quelqu’un saura seulement que j’ai existé ? Pas comme ça. Pas maintenant.

Une étrange lourdeur envahit son ventre, ses épaules, sa nuque, comme si l’air lui-même conspirait à l’immobiliser. Et pourtant, quelque chose en elle, quelque chose de minuscule, d’infinitésimal, d’enfoui depuis toujours, refusa de céder.

- Pourquoi je ne ressens aucune peur ?

Le drone avança. Pas d’un mouvement brusque. Non. D’un glissement précis, presque élégant, comme s’il s’approchait d’un objet déjà condamné mais qu’il devait néanmoins examiner avant l’effacement final.

- Pourquoi… pourquoi ne tire-t-il pas ?

Scar recula d’un pas à peine perceptible. C’est alors qu’elle sentit la première vibration. Une pulsation discrète, ténue, comme un battement qui ne lui appartenait pas vraiment, une onde qui semblait naître non pas sous sa peau, mais quelque part plus profond, dans une chambre secrète de son être.

Elle porta machinalement la main à son épaule — là où, dans d’autres versions de sa vie, aurait peut-être existé une cicatrice. Mais sa peau, lisse et chaude, ne révélait rien.
Et pourtant, la pulsation s’intensifia. Elle ne venait pas de sa chair. Elle venait d’ailleurs. Ou plutôt : elle venait d’elle, mais d’un « elle » qu’elle n’avait jamais rencontré.

- Qui suis-je ?

Une vision s’imposa alors. Pas une image claire, pas un souvenir. Plutôt une sensation : celle d’un fleuve lumineux, d’un arbre immense dont les racines traversaient l’obscurité comme des veines vivantes, d’un souffle ancien qui appelait son propre souffle. Pendant un instant, elle crut percevoir le murmure d’un feuillage dont chaque feuille porterait un fragment de sa propre essence.

Puis, tout aussi soudainement, la vision se dissipa. Le drone, lui, avait cessé d’avancer. L’œil rouge demeurait fixé sur elle, mais il hésitait.

- Il hésite… pourquoi hésite-t-il ?

Comme si un protocole invisible venait de se glisser entre deux lignes de code, comme si quelque chose, quelqu’un, elle peut-être introduisait une ambiguïté dans un système construit pour éliminer toute ambiguïté.

- Est-ce moi qui fais ça ? Moi ?

Scar sentit une chaleur nouvelle envahir sa paume. Elle comprit, dans un éclair de lucidité, que la vibration répondait à quelque chose.

Elle leva lentement la main vers le drone. Non pas dans un geste de défense, ni même de supplication, mais dans un mouvement instinctif, presque organique, comme si ce bras n’avait été créé que pour tracer cette trajectoire à cet instant précis.

- Je n’ai jamais appris cela. Pourquoi est-ce si naturel ?

Le drone émit un bourdonnement grave. Son œil rouge vacilla. Une microseconde, une pulsation, un frémissement, quelque chose craqua dans son noyau.

Scar murmura, sans savoir à qui elle s’adressait :

- Stop !!! hurla t’elle.

Le rouge se ternit. Un trait jaune apparut. Puis un vert, pur, docile, obéissant.

- Je l’ai fait. Je l’ai vraiment fait.

Le drone recula. Il inclina légèrement son corps, comme une bête mécanique qui reconnaîtrait une force supérieure.

- Il me salue… comme s’il savait qui je suis.

Puis il s’éleva, lentement, presque respectueusement, avant de disparaître dans le ciel artificiel de Néo-Paris. Scar resta immobile longtemps, si longtemps qu’elle crut sentir encore les racines du Sous-Monde vibrer sous la plaque d’égout refermée.

La nuit autour d’elle n’était plus la même. Elle percevait dans l’air un tremblement qu’elle n’aurait su nommer, comme si la ville commençait à respirer à travers elle.

- Est-ce Néo-Paris qui change… ou est-ce moi ?

Elle marcha. Des rues entières lui semblèrent étrangères. Les écrans brillants, les slogans répétés, les arbres parfaitement alignés, les ombres disciplinées des passants, tout cela lui apparaissait comme une scène trop bien répétée, une mascarade polie dont elle venait de découvrir, enfin, l’arrière-monde.

Elle traversa la place FGGTLK avec l’impression d’être revenue d’un rêve trop vaste pour sa propre mémoire. Aucun drone ne la suivit. Aucun passant ne la remarqua. Même les lumières artificielles semblaient éviter son visage, comme si sa présence dérangeait soudain la composition impeccable de la ville.

- Je suis devenue une anomalie. Et la ville le sait.

Lorsqu’elle atteignit enfin son appartement, neuf mètres carrés partagés, elle ne se souvenait plus du trajet exact. Sa main tremblait sur la poignée.

- Je ne peux pas leur dire. Je ne peux rien dire. Comment pourrais-je expliquer ce que moi-même je ne comprends pas ?

Elle referma, la porte derrière elle avec une lenteur infinie, pour ne réveiller personne. Ses colocataires dormaient, leurs respirations régulières tissant un rideau de normalité derrière lequel elle ne pouvait plus se cacher.

Scar s’assit sur son lit étroit. Elle crut sentir la pulsation revenir, une fois, deux fois, comme un écho lointain. Elle comprit alors que rien, absolument rien, ne serait plus jamais comme avant. Elle murmura dans l’obscurité, la voix encore vibrante de l’appel des profondeurs :

- Je ne suis pas celle qu’ils croient. Je ne suis même plus certaine d’être celle que je croyais être.

Et, sans l’avoir décidé, elle sourit. Un sourire léger, presque imperceptible, mais qui, pour la première fois de sa vie, n’obéissait à aucun drone.

Elle resta ainsi quelques secondes, immobile, les mains posées sur ses genoux, comme si l’obscurité autour d’elle cherchait à comprendre le sens de ces mots qu’elle venait de prononcer sans même y réfléchir. Et déjà, dans le silence presque velouté de la chambre, une pensée glissa, souple et furtive :

- Ai-je réellement dit cela ? Est-ce bien ma voix, ou celle de celle que je deviens ?

La chambre semblait plus petite qu’à son départ, ou peut-être était-ce elle qui avait grandi d’un espace nouveau, intérieur, impossible à contenir dans neuf mètres carrés partagés.

- Oui… c’est moi qui ai changé, se dit-elle.

L’air synthétique tournait lentement dans la pièce, et pourtant elle avait l’impression qu’il bruissait avec une nuance différente, une densité subtile, comme si chaque particule transportait encore une trace du Sous-Monde, un parfum nouveau, de lumière organique, de vérité enfouie.

- Je les sens encore… les racines, les voix… même Onze… son regard n’a pas quitté ma peau.

Elle se laissa glisser sur le matelas étroit, mais ce geste, pourtant banal, lui parut étrangement maladroit, comme si chaque mouvement devait désormais se réapprendre.

- Pourquoi ai-je l’impression d’habiter un corps qui hésite à me reconnaître ?

Non, ce n’était pas qu’elle n’était plus maîtresse de son corps : c’était plutôt qu’elle ne le reconnaissait plus tout à fait. Ses muscles semblaient porter la mémoire d’une autre gravité, d’un autre souffle, d’un espace plus vaste que cette pièce saturée de discipline.

- Je crois que mon corps a respiré un monde plus vrai, plus ancien… et il refuse de revenir ici sans protester.

Elle inspira profondément, cherchant un appui, un centre, une cohérence, mais une vibration légère courut le long de sa nuque, presque tendre, presque familière, comme si une présence intérieure lui effleurait l’âme. Cette vibration… -

- Est-ce la trace d’Onze en moi, ou la naissance de quelque chose que je n’ose pas nommer ?

Ses paupières commencèrent à s’alourdir, dans ce va-et-vient si particulier entre la veille et le rêve, cet instant fragile où les pensées deviennent fluides, où les frontières se dissolvent, où l’esprit accepte de s’abandonner. Elle croisait déjà cet état-là, lorsqu’une voix, douce mais éveillée, fendit l’ombre.

- Scar ?

Un chuchotement, mais un chuchotement précis, aigu, comme une aiguille de lumière dans la pénombre. Scar redressa légèrement la tête. C’était Lyl, la colocataire la plus discrète du groupe, une présence effacée, presque translucide, mais dotée d’une capacité étrange à percevoir les absences et les non-dits. Lyl se tenait debout près de la porte, les bras croisés sur son haut argenté, le visage à demi éclairé par les reflets des écrans extérieurs.

- Tu n’étais pas là ce soir. J’ai remarqué.

Un murmure à peine audible, mais chargé d’une curiosité qui n’avait rien d’officiel, rien de contrôlé. Une curiosité humaine. Humaine… comme les émotions qu’elle avait laissées au fond de la terre.

Scar sentit un frisson lui traverser le torse. Elle chercha ses mots, mais ils hésitaient, comme des papillons trop fragiles pour prendre leur envol.

Ne dis rien… ne dis surtout pas la vérité…pensa t’elle, puis elle répondit :

- J’avais besoin de marcher… répondit-elle enfin, d’un souffle presque timide.

Lyl pencha la tête, ses yeux brillants d’un éclat amusé.

- Marcher ? À cette heure ? Un sourire furtif glissa sur sa bouche. Tu me prends pour une idiote… Tu vois quelqu’un, hein ?

Scar resta figée. L’idée la frappa comme un coup silencieux, inattendu. Voir quelqu’un. Un amour. Un secret tendre. Son fort intérieur lui murmurait :

-Si seulement elle savait… si seulement elle savait que ce “quelqu’un” a le visage d’un garçon que tout le monde croit mort… et dont la présence m’a ouvert des mondes entiers…

Elle n’avait jamais eu cela. Mais Lyl voyait en elle quelque chose qui n’existait pas. Ou pas encore.

Et pourtant, cette simple supposition fit battre son cœur plus vite, comme si une autre version de sa vie s’ouvrait, à peine esquissée, possible. Onze… si elle savait que son nom lui brûle encore l’esprit…

- Non… non, je ne vois personne.

Mais sa voix tremblait, et Lyl le remarqua. La colocataire s’approcha, posant un genou sur le bord du lit, ses yeux cherchant les siens.

- Scar… tu peux me le dire, tu sais. Je ne le répéterai pas.

Un silence.

- Si tu as trouvé quelqu’un, c’est beau. Ce n’est pas interdit. Pas encore. Je suis ton amie n’est-ce pas ?

Scar baissa les yeux. La scène lui parut presque irréelle, comme si elle observait sa propre vie depuis un endroit légèrement décalé, un angle qui ne lui appartenait pas encore. Si seulement l’amour était aussi simple que ce qu’elle murmure…

- Je n’ai personne, tu le sais bien, murmura-t-elle.

Lyl la contempla longuement, puis souffla un rire léger, incrédule.

- Tu mens très mal, tu sais. Et c’est ce qui te rend adorable.

Adorable. Scar reçut ce mot comme un objet chaud qu’elle n’aurait pas su porter. Elle détourna la tête, perturbée par ce sentiment soudain de proximité et se demanda :

- Comment suis-je censée vivre encore dans ce monde où l’on croit que mes absences sont romantiques… alors qu’elles sont des gouffres ?

Elle venait de défier un drone tueur, de sentir une puissance inconnue vibrer dans son être, et pourtant c’était ce murmure d’amitié, cette supposition d’amour, qui la désarmait.

Lyl se releva doucement.

- Repose-toi. Mais s’il ou elle te rend heureuse… je serai contente pour toi.

Scar voulut répondre, dire quelque chose, n’importe quoi, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Lyl sourit une dernière fois, puis retourna à son matelas, laissant derrière elle une traîne de parfum de fleur. La chambre se replia dans le silence.

Scar se coucha enfin, mais cette fois, avec une lenteur presque rituelle, comme si elle devait déposer un à un les lambeaux du monde d’en haut, les couches de mensonges, les habitudes, les peurs.

- Je dois me taire… ils ne doivent rien savoir. Rien. Pas même le murmure de ce que j’ai vu. Pensait-elle.

Son corps, maintenant allongé, semblait retrouver peu à peu une cohérence nouvelle : sa respiration s’accordait à un rythme plus profond, son cœur retrouvait une cadence familière, ses pensées se déployaient comme des voiles qu’on dénoue.

Elle ferma les yeux. Et alors que son esprit commençait à s’enfoncer dans le sommeil, elle crut sentir une dernière pulsation, discrète mais certaine, résonner quelque part dans sa poitrine. Une pulsation qui ne venait pas de Néo-Paris.
Une pulsation qui ne venait pas du Sous-Monde non plus.

Une pulsation qui venait d’elle. D’elle seule. De celle qu’elle devenait.

Elle murmura, dans cette obscurité qui acceptait enfin de la porter :

- Je m’endors… mais quelque chose en moi s’est réveillé.

Et elle s’endormit, paisible, non pas dans la froideur habituelle de sa chambre, mais dans une chaleur qui semblait venir d’un lieu où elle était allée et où, elle savait qu’elle retournerait.

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