XI. DISSONANCES DIURNES
Il y avait, depuis toujours, dans la vie de Scar, cette épreuve qui revenait chaque année, avec la régularité implacable d’un destin déjà écrit : le Test de Stabilité, rituel d’apparence anodine pour la plupart des citoyen·nes, mais qui, pour elle, prenait l’allure d’un jugement suspendu au-dessus de son souffle. Les autres y voyaient une formalité, une simple mesure administrative, une routine hygiénique de l’âme,mais pour elle, il y avait dans cette convocation une gravité unique, un poids silencieux qui ne ressemblait à rien de ce que vivaient les autres.
Depuis sa plus petite enfance, les instructeurs, les drones psychométriques, les médecins de l’Ordre l’avaient soumise à une attention particulière, d’abord discrète, puis de plus en plus insistante, comme si son existence comportait une note dissonante que la néo-science, malgré tout son contrôle, n’était jamais parvenue à accorder.
Sa cicatrice sur son épaule, mince comme une ligne d’aube, luminescente parfois, semblait renfermer plus de vérités que tous les rapports qu’on écrivait à son sujet.
On disait qu’elle l’avait reçue à la naissance, mais personne ne savait vraiment ce que cette naissance avait été : On connaissait pourtant chaque partie d’ADN qui l’avait fabriquée. Elle-même, lorsqu’elle y pensait, se sentait complètement fabriqué et non-unique.
Pourtant cette marque, que les autres prenaient pour un défaut biologique, agissait en elle comme une erreur enfouie. Parfois, au milieu d’un moment banal, elle brillait faiblement, sans douleur, mais avec une forme de douceur inquiète, comme le murmure d’un secret. Et chaque fois qu’elle approchait du Test, la pulsation s’intensifiait, lente, régulière, insistante, comme si cette cicatrice était la seule partie d’elle qui comprenait réellement ce qu’elle allait affronter.
Elle savait que la société percevait quelque chose. Pas seulement son refus parfois trop franc de sourire lorsqu’on le lui ordonnait, ni ses absences silencieuses où son regard se perdait dans des zones interdites du ciel calibré.
Il percevait une insolence invisible, cette façon qu’elle avait de respirer autrement, de ressentir plus profondément, de percevoir des nuances que la ville s’efforçait d’effacer.
L’Ordre, qui mesurait tout, ne savait pas mesurer cela : cette petite flamme intérieure qui refusait d’être éteinte.
Ainsi, le Test n’était pas pour elle une simple évaluation : c’était une vérification. Une vérification de ce qui, en elle, échappait encore à la lumière froide des machines. Une vérification de ce battement intérieur qu’elle ne contrôlait pas, mais qui, parfois, semblait la contrôler. Une vérification de ce que sa cicatrice réveillait dans l’ombre.
Elle sentait bien, chaque année davantage, que les analystes, derrière leurs vitres teintées, observaient en elle non pas ce qu’elle montrait, mais ce qu’elle taisait. Ils attendaient quelque chose. Ils redoutaient quelque chose. Ils pressentaient, peut-être, qu’elle n’était pas faite du même tissu que les autres, ce qui les mettait hors d’eux.
Et parfois, lorsqu’elle se regardait dans les reflets nacrés des façades vitrées du laboratoire, elle se posait elle-même la question :- Qu’ai-je en moi qu’ils veulent voir disparaître ? Qu’ai-je en moi qu’ils ne comprennent pas ? Qu’ai-je en moi… que moi-même je n’ose pas encore nommer ?
Cette année, pourtant, quelque chose était différent. Depuis son retour du Sous-Monde. Depuis Onze. Depuis cette lumière qui avait traversé son corps comme un souffle ancestral. Depuis cette vision où l’on avait prononcé son nom avec une tendresse que tout son monde ignorait. Mais n’était-ce qu’un simple rêve ? Était-elle folle ?
Il y avait, dans la démarche de Scar ce matin-là, quelque chose de plus assuré, comme si chacun de ses pas apprivoisait la lumière turquoise des couloirs qui la conduisaient vers la salle du Test annuel.
Les murs translucides du laboratoire, polis jusqu’à l’impossibilité du souvenir, réverbéraient sur sa peau une pâleur mate, presque lactée, qui la faisait paraître plus jeune encore, plus fragile peut-être, mais aussi étrangement plus vaste intérieurement. Le couloir s’étirait devant elle, long ruban de verre et d’acier, bordé de panneaux luminescents diffusant des messages d’apaisement :
« Respirez. Laissez vous faire. Souriez »
Chaque lettre semblait battre à la cadence du cœur collectif, cette grande mécanique émotionnelle que l’Ordre médical ajustait avec un soin maniaque. Les diffuseurs d’air, dissimulés dans les plinthes, exhalaient une brume presque invisible, à la fois tiède et stérile, un parfum sans parfum, conçu pour ne laisser aucune trace, aucune mémoire, aucune liberté et lorsqu’on sortait de la salle, on en avait aucun souvenir.
Alors qu’elle se traînait machinalement vers la salle du Test, elle sentait sa cicatrice vibrer faiblement sous sa peau, non plus comme une blessure cette fois, mais comme une présence, une compagnie secrète qu’elle n’avait jamais vraiment su définir ultérieurement.
Elle avança avec cette attention troublée, à la fois fascinée et inquiète, comme si cette vibration recelait un langage mystérieux dont elle ne possédait encore aucune grammaire mais qui malgré tout lui avait ôté toute peur.
Un instant, elle eût la sensation que ce frémissement répondait à sa propre respiration, qu’il s’accordait à ses hésitations, qu’il murmurait à l’intérieur d’elle quelque chose d’incompréhensible :
- Était-ce une amie ? Était-ce un guide ?
Ou était-ce, au contraire, une menace dirigée contre l’Ordre, une menace qui se servait d’elle comme d’un simple instrument ?
Ces questions, elle n’osait pas les formuler autrement qu’en pensée. Le couloir, avec sa pureté blanchâtre et clinique, ses machines inconnues, ses couleurs effacées, ses parois translucides derrière lesquelles circulaient des silhouettes de techniciennes souriants en combinaison argentée, semblait écouter, peser, enregistrer tout ce qui vibrait en elle. Scar avait l’impression que chaque battement de son cœur la trahissait un peu plus.
La salle du Test, au bout du couloir, se devinait déjà. Elle en voyait les portes hautes car elle les connaissait depuis sa tendre enfance, d’un blanc opalin, qui se refermaient comme des paupières immenses sur les flux d’individus qui s’y engouffraient chaque jour. Cette blancheur lui évoquait toujours une sorte de religieux inversé, non pas le lieu où l’on espère, on croit, mais celui où l’on mesure, calcule, juge.
Puis Elle se souvint des années précédentes, la froideur des scanners sur sa peau, l’éclat tranchant des lumières, les décharges électriques, la voix des machines récitant les normes avec une douceur glaçante. Elle se souvenait aussi, plus secrètement, du moment où sa cicatrice avait commencé, un jour, à pulser sous la lumière du C-9 comme si elle cherchait à répondre à un appel lointain.
Scar serra les poings un instant. Elle savait, au fond d’elle, qu’elle n’était pas comme les autres. Pas seulement parce qu’elle posait trop de questions. Pas seulement parce que son regard s’attardait sur les fissures invisibles du monde. Mais parce que quelque chose, dans sa naissance même, échappait à la logique de l’Ordre.
Quelque chose qui n’avait jamais été dit. Quelque chose que son corps, plus que sa mémoire, semblait vouloir lui révéler aujourd’hui. La vibration sous sa peau s’intensifia légèrement, presque imperceptible, mais suffisamment pour que son souffle se trouble.
Alors elle comprit que ce Test ne serait pas comme les autres. Qu’il s’ouvrirait peut-être, cette fois, sur un seuil qu’elle n’avait jamais franchi. Et qu’elle y entrerait non pas comme IBGM12 — mais comme Scar.
Elle ignorait encore que ce Test serait le dernier qu’elle affronterait en tant que simple citoyenne, et qu’encore ce jour-là, quelque chose s’éveillerait réellement en elle.
Elle n’eut aucun souvenir immédiat de la suite. Elle sortit chancelante.
A peine avait-elle quitté la salle des colonnes pulsatiles qu’elle ressentit autre chose et déjà une lumière interne lui murmurait :
-Tu es plus forte qu’eux… cette voix interne comme un voile qu’on aurait laissé en son corps profond, encore chargé de
chaleurs, quelque chose entre la braise et la résine, entre la mémoire et l’appel.
Elle murmura pour elle-même, presque sans son, presque sans souffle :
- Était-ce… vraiment moi qu’ils ont vus ?
Le couloir des tests hebdomadaires sembla se resserrer autour d’elle, comme si les murs, dans leur blancheur glacée, voulaient emprisonner cette question avant qu’elle n’atteigne ses lèvres. Elle continua d’avancer, mais à chaque pas une autre sensation la frôlait, une ombre, une présence, une vibration presque affectueuse qui glissait derrière elle, puis devant, puis tout contre sa nuque, avec l’insistance d’un souvenir qui chercherait à s’incarner.
Elle s’arrêta. Le silence, soudain, eut une densité étrange. La salle de contrôle l’entouraient avec deux médecins assigné par l’Ordre. Et alors, dans cette immobilité qui s’étirait comme une soie trop fine, elle crut voir, au détour d’un recoin, un éclat très léger, une silhouette dont la forme semblait façonnée par une lumière intérieure, une lumière qu’elle connaissait.
Onze.
Elle ne vit pas son visage, ni ses traits exacts, ni la douceur un peu grave qui habitait son regard lorsqu’il la contemplait comme on contemple un secret confié par le monde lui-même. C’était un sentiment. Enfin c’est ce qu’elle crut mais Scar sentit un souffle sur son cou comme une caresse.
- Onze… est-ce toi… ?
Le silence lui répondit. Mais ce silence n’était pas vide. Il avait une présence.
Elle crut percevoir un murmure, ou peut-être une pensée glissée dans son esprit avec la délicatesse d’une plume descendue d’un autre ciel que celui au dessus d’elle. Une chaleur douce s’étendit alors sur sa peau, à l’endroit exact où l’épaule gauche avait tremblé sous la lumière des colonnes. Elle y porta la main et ressentit un frémissement, comme si sous la surface de sa chair se déployait un réseau de veines faites non pas de sang, mais de lumière. Sa cicatrice ? Non c’était autre chose.
Alors une voix, si légère qu’elle aurait pu n’être qu’un souvenir de voix, s’imposa avec la lenteur d’un rêve :
- Scar… tu n’es plus seule. Je suis avec toi maintenant...
Elle s’arrêta, le cœur tremblant comme un oiseau encore déplumé à sa naissance, faible et impuissant devant le monde qui s’ouvre à lui.
- Onze ?… Où es-tu ? Je t’ai vu… je t’ai senti… dit-elle.
La voix de Onze n’était plus là. disparue. Dissoute. Évanouie comme une buée qu’on souffle sur un miroir froid.
Elle ferma les yeux un moment devant les lumières froide du couloir. Une douleur fine, brûlante, presque tendre, lui traversa la poitrine, celle qu’on ressent lorsqu’une présence bien-aimée s’approche trop près et vient embrasser le cou puis se retire avant le contact, pour ne laisser qu’un manque au moment même où il s’efface.
Elle reprit son chemin vers l’extérieur, mais chaque pas désormais semblait répondre à sa voie nouvelle. Le Centre médical universitaire, pour elle, s’épaississait d’un malaise incompréhensible. Les murs vibraient par instants, comme si un souffle profond les traversait, comme si quelque chose de vivant, mais de contraint, cherchait à rompre les structures parfaites de son univers. Elle eut un vertige. Plus loin, une porte coulissa et elle aperçu ceux qu’elle aimait.
PARENT1 et PARENT2 étaient là comme toujours, comme chaque année, leurs silhouettes adoucies par une inquiétude qu’ils tentaient de cacher derrière leurs sourires obligatoires, trop lisses, trop précis pour être sincères. Le premier avança vers elle d’un pas rapide et malgré son rictus, inquiet :
- Scar, ma chérie… tu es restée longtemps, beaucoup trop longtemps. Est-ce que tout s’est bien passé ?
Longtemps ? Pour elle se n’était que d’infimes secondes…. elle leva les yeux, cherchant à lire dans leurs visages un refuge, une vérité simple, presque banale. Mais la lumière encore accrochée à son âme transformait tout ce qu’elle voyait : les deux hommes lui semblaient soudain fragiles, traversés par une fatigue que l’amour seul s’efforçait de masquer. Elle se précipita vers eux, haletante, comme un enfant qui, après avoir couru trop vite, retrouve d’instinct les bras qui savent apaiser.
- Je… j’ai réussi, dit-elle, d’une voix à peine posée. Je crois… oui, j’ai réussi.
Il l’enveloppa dans une étreinte douce, maternelle, tremblée :
- Tu as toujours réussi, Scar. Toujours.
PARENT2 posa une main chaude sur son dos, caressant lentement et posa la main sur son épaule scarifiée :
- Tu es notre lumière, notre sens de la vie.
Elle ferma les yeux, rassurée, les bras serrées contre eux. Leur parfum, mélange de fleurs tempérées et de musc, masculin mêlé de féminin, de presque animal encore présent sous les couches imposées et de féminité absolue, lui traversa le cœur comme un rappel de son enfance, la chaleur d’une étreinte, l’odeur d’un linge séché à la lavande imposée près d’une fenêtre ouverte au moment où l’Ordre lançait l’air nouveau. Elle resta longtemps ainsi, collée contre leur corps, laissant leurs mains sur son dos et ses épaules, leurs souffles près de sa nuque et sa joue, leur présence recoller en elle les fragments de ce qu’elle avait cru perdre dans ces lieux.
Soudain, une vibration, minuscule mais distincte, courut le long de sa peau. Elle rouvrit les yeux. Ils étaient toujours autour d’elle mais ils semblaient disparaître, s’évanouir dans le décor.
Le couloir derrière ses parents ondula légèrement, comme si l’air avait changé de densité, comme si un voile invisible s’était glissé entre elle et le monde. Elle sentit une présence familière de nouveau.
- Onze. Pensa t’elle.
Ou quelque chose qui portait sa trace. Elle se détacha lentement de l’étreinte de ses parents. Son regard s’enfonça dans la profondeur du couloir, où l’ombre semblait l’attendre, patiente, presque bienveillante.
- Scar… revenait la voix en son intérieure, plus nette, plus douce, plus réelle. Scar… la lumière t’a reconnue. Et nous aussi.
Elle porta une main à son épaule. La pulsation se fit plus forte, chaude, lente, lourde comme un battement ancien et la voix continua :
- Le monde commence à se réveiller. Et toi aussi.
PARENT1 la regarda, inquiet :
- Scar ? Qu’est-ce que tu entends ? Tu as l’air si lointain ?
Elle sortit soudainement de ce songe éveillé et voulut répondre, mais les mots se brisèrent avant de naître. La lumière revint, brève, dorée, presque poussiéreuse. Une silhouette apparut derrière eux, à peine visible, presque entièrement faite de transparence, qu’elle seule pouvait percevoir et elle sembla le reconnaître.
- Onze. C’est lui, et pourtant il ne peut pas être là.
Ses yeux la regardaient avec une infinie douceur, un amour silencieux, un adieu peut-être, ou une promesse. Elle ouvrit la bouche mais ne pouvait pas parler. La silhouette se dissipa avant même qu’elle ne puisse prononcer son nom.
- Tout cela est dans ma tête, c’est impossible !
Elle sentit le sol s’éloigner sous elle, non parce qu’elle tombait, mais parce que quelque chose en elle montait, grandissait, s’ouvrait, comme une fleur nocturne découvrant le jour après des siècles de sommeil. Un vertige.
Dans son esprit, une dernière phrase résonna, d’une clarté poignante :
- Scar… n’aie pas peur. Ce qui s’éveille en toi ne te détruira pas. Il te rendra plus forte. Il détruira ce qui t’empêche de vivre, de vivre réellement.
Elle ferma les yeux. Et l’aube, dans son cœur, se déchira.
- Tu es avec nous ? cria PARENT1 aussi fort qu’un drone aurait pu le faire.
Elle voulut répondre, mais les mots se brisèrent.

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