XII. NON-ALIGNÉE
En quittant le Centre, Scar avait eu l’impression d’emporter avec elle un bout de lumière étrangère, comme si les colonnes du Test continuaient de somnoler quelque part dans ses neurones, malgré la distance et l’air du dehors. Les rues lui apparurent d’abord floues, comme vues à travers une vitre humide, et chaque pas qu’elle faisait semblait hésiter entre le souvenir du couloir blanc qu’elle venait de traverser et la nécessité mécanique d’avancer vers un lieu qu’on appelle chez soi.
La ville, pourtant d’une laideur familière, lui renvoya ce soir là une sensation de décalage, presque subtile, comme si tout y était légèrement déplacé, décentré, trop immobile pour être tout à fait réel. Les silhouettes souriantes autour d’elle glissaient avec une indifférence si parfaite qu’elle se demanda, un instant, si elle n’était pas la seule véritablement éveillée dans ce flot de formes tranquilles. Elle sentait encore, sous sa peau, la pulsation ténue de sa cicatrice, cette petite veilleuse intérieure qui battait comme un second cœur, un cœur plus ancien, autre et lucide, auquel son corps obéissait sans le comprendre.
Par moments, elle croyait entendre, au creux de son souffle, un écho de la voix qui l’avait appelée dans la salle. Une voix si lointaine qu’elle aurait pu appartenir à un rêve, et si intime qu’elle semblait pourtant la traverser comme une pensée qu’elle n’avait jamais réussi à formuler seule. Elle se surprit à ralentir, comme si ce murmure pouvait se perdre dès qu’elle pressait le pas, puis à accélérer aussitôt, terrifiée à l’idée de laisser trop d’émotions derrière elle, trop d’ombre, trop de silence ou trop de pensées interdites.
Lorsqu’elle atteignit enfin son immeuble, quelque chose se détendit en elle, non comme un apaisement, mais comme la résignation tranquille à entrer dans un cadre connu. L’escalier, le palier, le code anodin de la porte, tout cela lui apparut soudain étrangement fragile, presque désarmé face au tumulte invisible qu’elle portait encore dans son sang. Elle sentit, avant même de taper son numéro personnel, que l’espace auquel elle allait revenir était abscons.
Alors seulement elle poussa la porte, avec cette retenue silencieuse que l’on a en entrant dans un lieu où quelqu’un dort encore, ou dans une vie qu’on n’habitera plus tout à fait de la même manière.
Scar n’avait pas encore refermé la porte de l’appartement que déjà, la lumière pâle du salon l’enveloppait comme une buée familière, saturée de cette atmosphère tiède qui caractérisait les logements standardisés de la Cité. L’air y semblait toujours trop propre, trop neutre, trop lavé de toute mémoire. On aurait dit que les murs, d’un blanc mat presque clinique, avaient été dressés pour empêcher les émotions de s’y accrocher, comme si la moindre trace d’individualité pouvait compromettre l’équilibre social qu’on leur imposait dès la naissance.
Et pourtant, alors qu’elle traversait le seuil et laissait son regard se poser sur la pièce, elle eut cette sensation étrange qui la visitait chaque fois qu’elle rentrait ici, une impression presque dérangeante de décalage, comme si quelque chose lui échappait. Elle connaissait parfaitement les noms de tous ses colocataires, leurs identifiants complets, leurs habitudes, leurs inflexions de voix. Tous sauf un-e. TRSE28.
Ce nom, pour une raison qu’elle n’avait jamais su formuler, ne se fixait pas en elle et elle ne lui avait jamais donné un surnom. Il glissait, disparaissait, se dissolvait dans une sorte de flou intérieur, et malgré l’amabilité du personnage,son esprit refusait instinctivement d’en retenir les lettres et les chiffres exactes. Chaque fois qu’elle tentait de s’en souvenir, il se dérobait, comme un reflet trop lisse qu’on ne peut saisir qu’à la surface d’une eau sans profondeur.
Dans un coin du salon, TRSE28, sa colocataire au visage androgyne, silhouette émaciée, aux gestes précis et presque mécaniques, était affalée sur le canapé de fibre synthétique, un plaid argenté tiré jusqu’à la taille, ses yeux transparents rivés sur l’écran mural. Sur celui-ci, un programme officiel défilait, figures souriantes, couples parfaitement harmonisés, chants doux, slogans lumineux. Une propagande si constante qu’elle en devenait une sorte de respiration collective.
Scar fit quelques pas, en essayant de ne pas captiver son attention, encore étourdie par ce qu’elle avait vécu au Centre. Sa cicatrice vibrait encore d’un éclat sourd, comme si elle n’était pas rentrée seule.
Sa colocataire cligna des yeux, détourna machinalement le regard de l’écran et l’épousa d’un sourire tout prêt, trop prompt, donnant l’impression qu’il venait d’être imprimé à l’instant dans les muscles de son visage par ceux qui gouvernait.
- Tu rentres tôt, Scar. Le Test n’a duré que… quoi, vingt minutes
Sa voix avait une douceur étrange, une douceur fabriquée, comme celle des personnages qu’elle observait sur l’écran.
Scar resta un instant immobile, la carte d’accès encore entre les doigts.
Elle aurait voulu répondre, mais un voile semblait flotter entre elle et ses propres mots. Elle n’avait jamais de contact avec elle.
- Je… je ne sais pas. Le temps m’a échappé.
TRSE28 hocha la tête avec compassion, comme si elle parlait à une enfant qui ne comprend pas encore les codes du monde.
- C’est normal. Chez les Non Aligné·es, la perception temporelle est souvent instable. C’est dans tous les rapports.
Scar tressaillit. Elle n’avait pas entendu ce mot depuis sa jeunesse. Non Alignée glissa en elle comme un scalpel tiède, sans méchanceté mais avec cette précision froide qui la blessait chaque fois.
- Me classes-tu toi aussi ? , murmura t elle.
- Mais ce n’est pas négatif, voyons, répliqua-t-elle dans un rire translucide. Tu sais très bien que nous sommes tous-tes une catégorie à part. Une catégorie étudiée, encadrée et protégée.
Elle tapota le canapé pour l’inviter à s’asseoir. Scar hésita une seconde, puis céda, portée par cette fatigue qu’elle ne parvenait pas à nommer.
TRSE28 reprit, ses doigts effleurant distraitement le plaid comme si ce geste faisait partie d’un script intérieur :
- Tu peux m’appeler Trissy si tu veux...comme les autres. Tu ne regardes jamais les Programmes Affectifs, hein ? C’est dommage, ils sont vraiment bien faits. Ça aide beaucoup pour savoir qui on est… et qui on doit aimer.
Scar la fixa, interdite, comme si elle venait d’entendre un langage venu d’un autre siècle.
- Trissy ? tu m’as dit que je pouvais t’appeler Trissy… comment peux tu savoir qui aimer ? Comment quelque chose d’aussi intime peut venir d’un écran ?
Sa colocataire eut un petit haussement d’épaules.
- Parce que c’est ce qui marche le mieux ! Regarde autour de toi, 98,7 pour cent d’entre nous ont suivi les programmes hormonaux à cinq ans. À onze ans, on a subit l’opération de féminisation ou de masculinisation complète. C’est simple, efficace. Ensuite, les Programmes affectifs montrent la voie la plus stable. C’est pour éviter les conflits internes.
Puis, avec cette sincérité désarmante qui n’appartenait qu’à elle.
- Et dans ton groupe, les Non Aligné·es, on va dire comme toi ma belle, et bien ...95 pour cent deviennent homosexuel·les ou non binaire… et cela grâce à la pédagogie. Mais ça fonctionne. L’Ordre nous donne des modèles. Des récits. Des couples magnifiques. Ça finit par orienter nos désirs dans la bonne direction… tu ne lis pas ou quoi ? Tous les livres de l’université en parlent !!!
Scar sentit quelque chose fondre sous sa peau, son être se disloquer, sa peau se rétracter. Pas de la colère, non. Plutôt une sorte de malaise immense, un océan d’inconfort qui montait lentement, charriant des vagues de questions qu’elle n’avait jamais osé poser.
- On ne s’est pas beaucoup parler depuis que je suis là, Trissy… et cela te convenait jusqu’à présent…. dit- t’elle dans un souffle. Et ce soir tu me parles comme à une amie de toujours, je serai… comme tu dis comme les 95 pour cent ?
Trissy se tourna vers elle avec un sérieux soudain, une gravité presque tendre.
- Je croyais que ce serait le cas. Tout le monde le pense en tout cas. Les Non Aligné·es comme toi finissent toujours par suivre l’orientation qu’on leur a préparée. C’est plus simple. Plus doux. Plus sûr… et surtout plus normal !!!!
Scar la regarda, longue seconde où tout semblait se figer autour d’elles. L’air du salon se resserra, comme s’il craignait ce qui allait suivre.
- Mais Scar, reprit Trissy, en penchant légèrement la tête, les yeux plissés comme si elle scrutait une anomalie rare,
regardes toi ! Tu ne réagis à rien. Ni aux récits. Ni aux images. Ni aux modèles qu’on nous montre depuis notre enfance. Ni au Programme. C’est comme si…
Elle marqua une pause, cherchant ses mots.
- Comme si... tu étais imperméable au désir qu’on t’a construit.
Scar sentit la cicatrice pulser, plus fort, comme un cœur dans un cœur.
- Mon ami-e… je ne me reconnais dans rien de ce qu’on me montre et dans ce que tu m’instruis. Ni dans les couples parfaits que tu me vends. Ni dans l’avenir qu’on trace pour moi. Je ne sais même pas si je suis faite pour aimer comme ils disent. Je n’ai jamais…
Elle s’interrompit. Une émotion inconnue affleurait, fragile, presque honteuse.
Sa comparse posa une main délicate sur la sienne.
- Alors il faudra te laisser guider. Si la propagande ne suffit pas… ils te recommanderont peut être un suivi affectif renforcé. Ce n’est pas grave. Ça réussit presque à tous les profils réfractaires.
Elle disait tout cela avec une douceur sincère, froide et presque aimante, mais cette douceur tombait en Scar comme une neige radioactive.
- Et si je ne veux pas être guidée. Si je veux juste… sentir ce que je sens ?
TRSE28 la contempla, d’un regard tendre et triste.
- Alors, Scar, sa voix se fit murmure, presque une caresse,
tu vas devenir un problème.
Un silence long, chargé, s’abattit dans le salon.
La lumière vacilla légèrement, et pendant une fraction de seconde, Scar crut voir, dans la vitre noire du balcon, une silhouette fine, lumineuse, comme un fil courbé dans la nuit.
Onze ? Encore lui ? Ou simplement son désir d’un monde qui refusait qu’on la dompte. Son souffle trembla. Elle releva les yeux vers Trissy, qui n’avait rien remarqué, évidemment.
Scar franchit le couloir de l’appartement étroit où la lumière se resserrait en un filet blanc, puis entra dans sa chambre, refermant la porte avec douceur, presque honteuse. Le bruit léger du loquet résonna pourtant en elle comme un battement sourd, une pulsation qui ne venait peut être pas du métal, mais de sa propre cage thoracique.
La pièce, aussi impersonnelle que le reste de l’appartement, exhalait cette odeur de linge désinfecté qui ne rappelait rien, pas même un souvenir ancien, pas même un geste d’enfance. Tout était si lisse, sans histoire, conçu pour être oublié. Son lit, une simple banquette rigide aux angles nets, l’attendait.
A quelques centimètre d’elle, dans le lit adjacent, Elly dormait déjà, enroulée dans les draps argentés comme une ombre tranquille, une présence légère que Scar avait appris, malgré elle, à aimer.
Elly n’avait rien d’intrusif. Rien d’imposant. Jamais. Elle s’installait dans la chambre commune comme une lumière douce, sans jamais déborder de sujets embarrassants, sans jamais exiger.
Scar avait souvent pensé qu’elle avait été placée là pour réguler son sommeil, pour stabiliser ses nuits, mais avec le temps, leur proximité était devenue moins un protocole qu’une habitude étrange, presque animale de confiance mutuelle.
Sa douce colocataire bougea à peine lorsque Scar souleva sa couette. Ses cheveux sombres retombaient devant son visage, dessinant sur l’oreiller une ombre délicate.
Scar tourna son visage vers elle et la regarda un instant, immobile. Puis elle se laissa tomber sur le lit, sans bruit, sans brusquerie, comme si elle craignait de déranger sa partenaire de chambrée. Elle s’allongea sur le dos, les yeux fixés sur le plafond blanc, trop blanc, un blanc qui semblait absorber ses pensées au lieu de les renvoyer.
La cicatrice pulsa. Une fois. Puis encore. Scar posa sa main contre son épaule, comme si elle voulait retenir quelque chose qui s’imposait à elle. Elle ferma les yeux.
Pourquoi moi… Pourquoi toujours ce sentiment d’être à contre courant de tout ce qui devrait être simple, évident… naturel…
La conversation avec Trissy résonnait encore dans sa poitrine. Les chiffres. Les modèles. Les catégories. Cette orientation qu’on leur traçait comme un couloir sans porte.
Elle inspira profondément, mais l’air sembla s’alourdir dans ses poumons.
Les lits étant si proches, lorsqu’ Elly se tourna dans son sommeil, lentement, elle en vint à se rapprocher d’elle avec une douceur d’enfant qui cherche la chaleur sans réfléchir. Son front frôla de loin l’épaule de Scar, son souffle étroitement mêlé au sien, comme si leurs deux corps partageaient un même rêve.
Scar retint un plaisir interdit. Elle ne savait jamais comment réagir. Ce contact ne la dérangeait pas, mais il ne réveillait rien non plus, aucun écho, aucun désir, aucune certitude, juste une vibration.
- Est ce moi qui manque quelque chose… ou est ce le monde qui m’en enlève trop…
Elle ouvrit les yeux. Le plafond avait changé. Ou peut être était ce son regard qui se modifiait en le scrutant. Les ombres glissaient le long des parois avec une lenteur fluide.
Elle pensa à Onze, cet enfant qu’elle avait connu et qui était devenu un homme. Cette silhouette de lumière, ce souffle en elle, ce frôlement sur sa peau, toujours à la frontière du réel. Était il une hallucination ? Un souvenir ?
- Est-ce je dors déjà ?
Une projection de son propre esprit cherchant désespérément un sens Ou… quelque chose d’autre ? Elle sentit un frisson courir le long de son bras.
Elle roula légèrement sur le côté, se retrouvant face à au visage d’Elly.
Son ami-e dormait toujours, sa respiration régulière comme une vague calme. Elle semblait intacte, indemne de toutes ces influences que Trissy évoquait comme des vérités absolues. Scar tendit doucement sa main vers sa joue, hésita, puis écarta une mèche de cheveux qui tombait sur son front. Un geste minuscule. Une excuse.
Elly soupira dans son sommeil et se rapprocha encore, sa tête venant se lover contre la clavicule de Scar, comme si cela était sa place depuis toujours. Scar ne bougea plus.
Un murmure, alors, glissa dans la chambre, trop doux pour appartenir au monde, trop clair pour être un rêve.
- Scar…
Elle se raidit, mais Elly ne sembla rien percevoir. Le mur, la lumière, les ombres… tout restait parfaitement inchangé.
- Scar… tu es la vie...
Cette fois, la voix vibra dans sa cage thoracique, comme si elle venait d’en dessous de sa peau. Elle ferma les yeux, le souffle tremblant.
Elly glissa sa main contre la sienne, toujours endormie.
Scar sentit la chaleur, la vie, la douceur simple de ce contact.
- Alors pourquoi ai je l’impression de n’être jamais tout à fait ici… même quand quelqu’un dort près moi…
La présence ne répondit pas. Scar s’endormit.

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