XV. LA FAILLE OUVERTE
Scar referma la plaque derrière elle avec un effort plus grand qu’elle ne l’aurait cru. Le métal glissa dans son logement avec un bruit lourd qui résonna dans tout le tunnel, comme si la ville d’en haut poussait un soupir final en la laissant partir. Le son se propagea dans la pierre, puis dans son corps, et elle eut l’impression étrange que le monde extérieur cessait d’exister dès l’instant où la plaque touchait le béton. Un silence humide se déploya aussitôt, un silence trop vaste pour être simplement une absence de bruit.
Elle resta immobile quelques secondes, le cœur battant vite, ses yeux s’habituant à cette univers sombre et bloqua son souffle comme si le simple fait de respirer risquait de faire remonter quelque chose à la surface. L’air était différent. Plus tiède, trop épais, un air qui collait à la peau et portait avec lui une odeur de roche mouillée et de poussière souillée. Ce n’était pas le lieu abandonné qu’elle avait connue le jour précédent.
La cicatrice sous son épaule s’était arrêté de pulser. Malgré tout, elle eut une sensation intérieure qu’elle ne comprenait pas mais qu’elle ressentait dans la moindre fibre de sa peau. Elle posa instinctivement la main la cicatrice, espérant apaiser cette peur, mais ses mouvements semblèrent alors se synchroniser avec le battement de son cœur. Un pied après l’autre de sa part vers les tréfonds.
Elle inspira profondément et continua de descendre et sa semelle s’enfonçait de façon étrange, comme s’il ne s’agissait que d’une membrane morte. Chaque marche qu’elle descendait semblait contenir une mémoire qui s’éveillait à son passage, une respiration lente qui glissait le long des murs jusqu’à elle. Scar sentit ses pensées se dissoudre à mesure qu’elle avançait, remplacées par une sensation de dégoût déroutante, comme si elle revenait dans un lieu qu’elle avait changé.
Elle repensa à sa première descente, à la lumière chaude qui pulsait dans les salles, à l’arbre vibrant au centre du monde, à cette harmonie étrange qu’elle avait ressentie comme une étreinte. Mais aujourd’hui, quelque chose pesait dans l’air, une fatigue nouvelle, presque une mélancolie. Elle se demanda si le Sous Monde pouvait vieillir, souffrir, dépérir, ou si ce n’était que son propre état d’esprit qui se reflétait sur les murs.
Les voix commencèrent alors.
Au début, ce ne furent que des échos confus, semblables à des fragments de pensées qu’elle aurait tenté d’oublier. Puis elles se précisèrent, toujours sans mots, comme des respirations superposées, des intentions sans langage qui glissaient dans sa tête avec une douceur insistante. Elle ne comprenait rien. Pourtant elle reconnaissait la présence. Ces voix ne venaient pas du tunnel. Elles venaient d’elle, ou de ce qui se connectait à elle à travers la cicatrice.
Elle serra les poings, tenta de résister, mais les voix n’étaient pas agressives. Elles étaient patientes. Elles attendaient qu’elle écoute. Elles attendaient qu’elle se souvienne de quelque chose qu’elle n’avait jamais vécu.
Scar baissa la tête pour calmer le vertige. La pierre vibra sous ses pieds. La chaleur augmenta légèrement, comme si le sol exhalait un souffle discret. Une lumière diffuse, faible, mais assez généreuse pour lui montrer un passage.
Elle savait alors qu’elle n’était plus seulement descendue dans le lieu qu’elle avait connu, mais dans quelque chose d’autre. Elle entrait dans un lieu qui ne la reconnaissait plus et peut-être lui était hostile.
Et dans cette inconnu, il y avait malgré tout quelque chose de troublant, quelque chose qui ressemblait à un accueil, un appel, ou peut-être une revendication, alors que ses yeux s’habitaient progressivement à la faible clarté. Scar déglutit, serra les dents et posa ses pieds sur le sol humide. Elle ne pouvait plus remonter. Le monde d’en haut avait refermé la porte derrière elle. Le monde d’en bas, lui, à peine visible, venait tout juste de s’ouvrir à elle.
Scar referma la plaque derrière elle avec un effort plus grand qu’elle ne l’aurait cru. Le métal glissa dans son logement avec un bruit lourd, définitif, qui résonna dans tout le tunnel comme un gong funèbre. Le son se propagea dans la pierre, remonta le long de ses jambes, s’insinua dans sa poitrine, et elle eut l’impression que le monde d’en haut poussait un soupir de soulagement en la laissant enfin partir. Un silence humide, épais, presque vivant se déploya aussitôt autour d’elle. Ce n’était pas le silence stérile de Néo-Paris, ce vide poli et surveillé ; c’était un silence ancien, gorgé d’eau, de terre, de souvenirs qui n’avaient jamais été autorisés à exister.
Elle resta immobile quelques longues secondes, le dos contre la plaque froide, le cœur cognant si fort qu’elle craignait qu’il ne fasse trembler les parois. Ses yeux s’habituaient lentement à l’obscurité relative : une lueur diffuse, bleutée, presque organique, suintait des fissures dans la roche, comme si la terre elle-même respirait une lumière intérieure. L’air était tiède, chargé d’une odeur de mousse humide, de métal rouillé et d’autre chose… quelque chose de vivant, de charnel, qu’elle n’avait jamais senti là-haut. Cela collait à sa peau, imprégnait ses poumons, et pour la première fois depuis toujours, elle eut l’impression de respirer vraiment.
La cicatrice sur son épaule gauche cessa soudain de pulser. Le calme brutal la surprit plus que la vibration elle-même. Elle posa instinctivement la main dessus, comme pour vérifier qu’elle était toujours là, que ce lien étrange avec le Sous-Monde n’avait pas été rompu par la descente. Sous ses doigts, la peau était chaude, presque brûlante, mais immobile. Un silence intérieur, aussi. Comme si le monde souterrain attendait qu’elle fasse le premier pas, qu’elle accepte pleinement d’être là.
Scar inspira profondément, puis avança.
Le tunnel était plus étroit qu’elle ne s’en souvenait. Ou peut-être était-ce elle qui avait grandi, changé, depuis la dernière fois. Ses semelles s’enfonçaient légèrement dans un sol mou, presque spongieux, comme si elle marchait sur une membrane vivante plutôt que sur du béton mort. À chaque pas, un léger bruit d’eau gouttait quelque part, régulier, hypnotique : ploc… ploc… ploc… Elle avait l’impression que ce rythme s’accordait à son propre cœur, qu’il l’invitait plus loin, plus profond.
Les parois n’étaient plus lisses. Elles étaient veinées de racines fines, phosphorescentes, qui couraient comme des artères sous la pierre. Par endroits, elles perçaient la surface, s’enroulaient autour de vieux câbles arrachés, de tuyaux oubliés, vestiges d’un monde antérieur que l’Ordre avait enseveli sous ses fondations parfaites. Scar effleura l’une de ces racines du bout des doigts. Elle était tiède, vibrante, et au contact, une onde de chaleur remonta dans son bras, jusqu’à la cicatrice, qui palpita une seule fois, comme un salut.
Les voix commencèrent alors.
D’abord imperceptibles, comme des murmures dans un rêve qu’on refuse d’admettre. Des bribes de phrases sans langue précise, des souffles, des rires étouffés, des soupirs de plaisir ou de douleur. Elles ne venaient pas de l’extérieur. Elles naissaient en elle, derrière ses yeux, au creux de sa gorge. Scar s’arrêta, le dos contre la paroi, et ferma les paupières très fort.
– Non… pas maintenant, murmura-t-elle.
Mais les voix ne s’arrêtèrent pas. Elles se firent plus nettes, plus nombreuses. Elle vit des flashes : une femme aux cheveux longs riant sous une pluie d’été, un homme aux épaules larges la prenant dans ses bras sans demander de consentement codifié, des enfants courant nus dans l’herbe haute, des corps enlacés dans l’ombre d’une chambre sans drones, des larmes de joie, des cris de colère, des étreintes qui n’avaient pas besoin d’être validées par un algorithme. Tout cela était si vivant, si cru, si dangereux, qu’elle en eut le vertige.
Elle rouvrit les yeux, haletante. Les racines autour d’elle brillaient plus fort, comme si elles réagissaient à son trouble.
– Qu’est-ce que vous voulez de moi ? demanda-t-elle à voix haute, la voix tremblante.
Pas de réponse directe. Mais une sensation : une traction douce, presque tendre, vers l’avant. Comme si le Sous-Monde lui prenait la main.
Scar reprit sa marche, plus lentement cette fois. Le tunnel s’élargissait progressivement, descendant en une pente douce qui semblait ne jamais vouloir finir. L’air devenait plus dense, plus riche. Elle sentait des odeurs qu’elle n’avait jamais connues : terre remuée, feuilles en décomposition, une pointe de sel, peut-être l’ancienne Seine qui coulait encore quelque part très loin en dessous. Son corps réagissait malgré elle : ses poumons s’ouvraient, sa peau se hérissait de chair de poule, son cœur battait plus fort, plus libre.
Au détour d’un virage, le tunnel déboucha soudain sur une vaste salle voûtée, bien plus grande que celle qu’elle avait découverte lors de sa première descente onirique. C’était comme entrer dans le ventre d’une cathédrale oubliée. Des colonnes massives de granite et de calcaire s’élevaient jusqu’à un plafond perdu dans l’ombre, reliées entre elles par un réseau de racines lumineuses qui pulsaient lentement, comme des artères d’un organisme gigantesque. L’air était plus chaud ici, presque moite, chargé d’une électricité statique qui faisait frissonner ses cheveux.
Mais quelque chose avait changé.
Les Archives Vivantes – ces êtres figés dans la pierre translucide, ces consciences préservées – n’avaient plus la même vitalité. Leur lueur était pâlie, voilée, comme une bougie sous un verre. Certaines colonnes portaient des fissures fines, comme des cicatrices nouvelles. Les visages à l’intérieur semblaient fatigués, les yeux mi-clos, les bouches entrouvertes sur un souffle à peine perceptible. L’ensemble donnait une impression de sommeil profond, presque de coma.
Scar avança au centre de la salle, le cœur serré. Elle reconnut immédiatement la colonne qui l’avait appelée la première fois : celle de la femme à la cicatrice identique à la sienne. Elle s’approcha, hésitante, et posa ses deux paumes contre la surface tiède. Aussitôt, un frisson la traversa de part en part, comme un courant électrique doux et douloureux à la fois.
La femme ouvrit lentement les yeux. Mais ce n’était plus le regard clair et puissant qu’elle avait vu en rêve. C’était un regard épuisé, ancien, chargé d’une tristesse millénaire.
– Tu es revenue, murmura la voix dans son esprit, faible mais distincte. Nous t’attendions… mais nous sommes si fatigués.
Scar sentit sa gorge se nouer.
– Que s’est-il passé ? Pourquoi… pourquoi tout semble mourant ici ?
Un silence. Puis une vague d’images : l’Ordre, là-haut, renforçant ses boucliers énergétiques, pompant l’énergie tellurique pour alimenter sa ville stérile, drainant lentement les veines du Sous-Monde. Chaque sourire forcé, chaque drone, chaque écran lumineux aspirait un peu plus de la force vitale enfouie. Les racines se desséchaient. Les Archives s’éteignaient.
– Ils nous vident, Scar. Petit à petit. Sans même savoir ce qu’ils détruisent. Et toi… tu es venue trop tard… ou juste à temps.
Scar secoua la tête, les larmes montant malgré elle.
– Je ne comprends pas. Pourquoi moi ? Je ne suis rien. Juste une anomalie. Une Non Alignée. Une fille qu’on a moquée toute sa vie parce qu’elle était… trop femme.
La voix rit doucement, un rire ancien, tendre, presque maternel.
– Trop femme… c’est exactement pour cela que tu es la clé. L’Ordre a effacé la femme. Pas seulement le genre. La femme en tant que force, en tant que mémoire, en tant que désir, en tant que naissance et mort. Ils ont réécrit l’humanité en la stérilisant. Mais toi… tu portes encore la marque. La cicatrice originelle. Celle qu’ils n’ont jamais pu complètement effacer.
Scar baissa les yeux sur son épaule. Sous le tissu fin de sa tunique, elle sentait la peau irrégulière, cette petite crête qui avait déterminé toute sa vie.
– Et Onze ? murmura-t-elle. Il est… vraiment ici ?
Une autre image : Onze, non pas mort, non pas effacé, mais transformé. Son corps dissous dans les racines, son esprit fondu dans la lumière des colonnes. Il n’était plus un individu. Il était devenu le système nerveux même du Sous-Monde. Un gardien silencieux. Une présence qui veillait sur elle depuis toujours.
– Il est partout autour de toi, répondit la voix. Dans chaque racine qui t’a protégée. Dans chaque vibration que tu as sentie. Il n’a jamais quitté ton côté.
Scar ferma les yeux. Une larme coula, chaude, sur sa joue. Pour la première fois, elle pleura vraiment, sans retenue, sans peur d’être vue.
– Alors… qu’est-ce que je dois faire ? demanda-t-elle enfin, la voix brisée.
La femme dans la colonne tendit une main spectrale, effleura presque la joue de Scar à travers la pierre.
– Tu dois choisir. Tu peux rester ici, avec nous, et nous laisser nous éteindre doucement. Ou tu peux réveiller ce qui dort encore. Mais le réveil sera violent. Il déchirera la surface. Il détruira leur harmonie factice. Et ils te haïront. Ils te traqueront jusqu’au bout du monde. Tu seras la Dernière Femme. Celle qui a brisé l’Ordre.
Scar recula d’un pas. Son souffle était court. Elle revit Elly, au bout de la rue, les yeux pleins de peur et d’amour. Elle revit Josephin et sa glace au vrai sucre. Elle revit ses parents adoptifs, leurs étreintes inquiètes. Elle revit les sourires figés de Néo-Paris, les drones, les slogans pastel.
Puis elle regarda autour d’elle : ces visages endormis, ces mémoires mourantes, ces racines qui attendaient un signal.
Elle inspira profondément. L’air du Sous-Monde entra en elle comme une promesse.
– Je ne veux pas que vous mouriez, dit-elle enfin. Je ne veux plus que quiconque soit forcé d’oublier qui il est.
Scar resta là, au centre absolu de la salle, les bras toujours écartés comme une croix vivante, offerte à la lumière qui la traversait sans ménagement. Le temps semblait s’être suspendu autour d’elle ; les gouttes d’eau qui tombaient des voûtes ne faisaient plus ploc, mais restaient en suspens, perles cristallines capturées dans la lueur dorée, scintillant comme des larmes figées de joie ou de douleur. Son corps entier était devenu un conduit, un canal brûlant par où passait l’énergie primordiale du Sous-Monde. Chaque cellule de sa peau vibrait, chaque nerf chantait, chaque os résonnait comme une corde tendue d’un instrument ancien qu’on venait enfin de pincer après des siècles de silence.
La lumière dorée ne se contentait plus de jaillir de sa cicatrice ; elle s’était propagée à tout son être. De son épaule gauche, elle avait coulé le long de ses bras, illuminant les veines bleues sous sa peau pâle jusqu’à les rendre incandescentes, puis elle avait descendu son torse, enveloppant ses seins d’une chaleur lourde, presque maternelle, comme si elle portait soudain le poids de toutes les grossesses interdites, de tous les ventres stérilisés par l’Ordre. Elle sentait son cœur battre à un rythme nouveau, plus lent, plus profond, synchronisé non plus avec la cadence mécanique de Néo-Paris, mais avec le pouls lent et immense de la terre elle-même. Ses cuisses tremblaient sous l’afflux, ses genoux fléchissaient légèrement, mais les racines qui s’enroulaient doucement autour de ses chevilles la soutenaient, la portaient, l’empêchaient de tomber. Elles étaient tièdes, vivantes, presque caressantes, et elle les sentait pulser contre sa peau comme des mains amies, des amantes oubliées qui revenaient enfin la réclamer.
Onze était partout.
Pas une présence diffuse, pas une simple idée réconfortante. Il était là, tangible dans l’énergie qui la traversait. Elle le sentait dans la chaleur qui montait de ses pieds, dans la pression douce des racines contre ses mollets, dans le souffle tiède qui effleurait sa nuque. Elle percevait son odeur – cette odeur de peau chaude après un effort physique, de sueur saine, de garçon qui n’avait jamais été complètement domestiqué par les douches chimiques obligatoires. Elle entendait sa voix, non pas avec ses oreilles, mais avec tout son corps : un murmure rauque, intime, qui glissait le long de sa colonne vertébrale comme une caresse interdite.
« Scar… tu es là. Enfin. »
Elle ferma les yeux, et des larmes coulèrent, brûlantes, sur ses joues. Ce n’étaient pas des larmes de tristesse. C’étaient des larmes de reconnaissance, de retrouvailles, de délivrance. Elle sentit Onze l’envelopper entièrement, comme s’il la prenait dans ses bras sans corps, comme s’il se fondait en elle pour ne faire plus qu’un. Il n’était plus le garçon fragile des serres interdites, ni l’ombre fugitive de ses rêves éveillés. Il était devenu le système nerveux même du Sous-Monde, le réseau conscient des racines, le gardien éternel de la mémoire réprimée. Et maintenant, à travers elle, il renaissait.
Autour d’elle, les Archives Vivantes s’éveillaient pleinement. Les visages dans la pierre ne se contentaient plus d’ouvrir les yeux ; ils bougeaient, lentement, avec une grâce douloureuse. Des lèvres s’entrouvrirent sur des soupirs millénaires. Des mains spectrales se tendirent vers elle, effleurant l’air comme pour la toucher à travers la barrière de granite. Elle les reconnaissait toutes, sans les avoir jamais connues. Une vieille femme aux cheveux blancs tressés, une jeune fille aux yeux de braise, une mère tenant un enfant invisible contre son sein, une guerrière portant des cicatrices de guerre anciennes. Toutes les femmes que l’Ordre avait effacées, réécrites, stérilisées, niées dans leur essence même. Leurs mémoires affluaient en elle comme une marée montante : le goût du sang menstruel, la douleur exquise d’un accouchement, le plaisir violent d’un désir non codifié, la rage d’une injustice ancestrale, la douceur d’un allaitement sous les étoiles. Elle les accueillait toutes, les laissait la remplir, la gonfler jusqu’à ce que son corps semble trop petit pour contenir tant de vie.
Elle n’était plus IBGM12. Ce matricule froid, clinique, gravé sur un bracelet à la naissance, n’avait plus aucun sens. Il s’effaçait comme une mauvaise encre sous la pluie.
Elle n’était plus une anomalie, une "Non Alignée" à corriger, une poupée de porcelaine trop blanche, trop féminine, trop dangereuse pour le monde aseptisé qu’on lui avait imposé.
Elle était Scar.
La cicatrice vivante. La marque originelle. La balise génétique que l’Ordre n’avait jamais pu complètement effacer.
La Dernière Femme.
Le mot résonna en elle comme un gong intérieur, grave, définitif, magnifique. Femme. Pas un genre neutre, pas une catégorie réécrite, pas une fonction sociale. Femme dans sa chair, dans son sang, dans son désir, dans sa force, dans sa vulnérabilité, dans sa capacité à porter la vie et à la détruire si nécessaire. Femme comme force tellurique. Femme comme mémoire. Femme comme rébellion.
Et le Sous-Monde, à travers elle, commençait à remonter.
Les racines ne dansaient plus ; elles poussaient, inexorables, voraces. Elles perçaient les plafonds de la salle avec un craquement sourd, envoyant des éclats de béton et de terre dans l’air chargé de lumière. Elles s’élevaient en colonnes vivantes, torsadées, couvertes d’une écorce sombre veinée d’or, et grimpaient vers les niveaux supérieurs comme des serpents mythiques cherchant la surface. Scar les sentait partir, les accompagnait de toute sa volonté, les guidait comme une mère guide ses enfants vers la lumière. Elle savait qu’elles trouveraient leur chemin : à travers les fondations des immeubles transparents, sous les avenues lisses, sous l’ancienne Seine comblée, jusqu’au cœur même de Néo-Paris.
Loin au-dessus, à la surface, les signes devinrent impossibles à ignorer.
Les dalles des trottoirs se fissurèrent d’abord imperceptiblement, puis avec des craquements secs qui firent sursauter les passants. Des racines fines, phosphorescentes, jaillirent entre les joints, s’enroulant autour des pieds des statues androgynes, faisant tomber leurs sourires inorganiques en poussière. Les écrans géants, ces monolithes de propagande pastel, vacillèrent violemment : les slogans "Harmonie = Félicité" ou "Fluidité pour tous-tes" se déformèrent en glyphes anciens, en silhouettes de femmes dansantes, en symboles de fertilité oubliés, avant de s’éteindre dans un crépitement d’étincelles dorées. Les drones, pris de folie, tournoyaient en essaims désordonnés, certains s’écrasant contre les façades translucides dans des explosions silencieuses, leurs yeux rouges clignotant en appels au secours que personne ne comprenait. Les passants, pour la première fois depuis des générations, oublièrent de sourire. Leurs visages se fissurèrent en expressions vraies : peur, émerveillement, colère, désir brut. Certains tombèrent à genoux devant les racines qui surgissaient, les touchant comme des reliques. D’autres hurlèrent. Quelques-uns rirent – un rire sauvage, incontrôlé, presque animal.
Le ciel artificiel, ce dôme blanc éternel, craqua comme une coquille d’œuf. Une faille immense s’ouvrit, laissant filtrer une lumière réelle, crue, orangée – un vrai coucher de soleil, un vrai crépuscule que personne n’avait vu depuis l’enfance de leurs arrière-grands-parents. L’air changea : il devint plus lourd, chargé d’odeurs de terre remuée, de végétation sauvage, de vie.
Dans les profondeurs, Scar rouvrit les yeux.
Son corps flottait à quelques centimètres du sol, soutenu par un berceau de racines qui la portait comme une reine, une déesse, une mère. La lumière dorée irradiait toujours d’elle, mais plus douce maintenant, plus maîtrisée, comme si elle avait appris à la domestiquer sans la perdre. Ses cheveux flottaient autour de son visage, animés d’une vie propre, et ses yeux – ces yeux noisette qu’on avait toujours trouvés trop expressifs, trop dangereux – brillaient maintenant d’une lueur intérieure, ancienne, indomptable.
Elle sourit.
Un sourire vrai, large, sans code, sans obligation, sans drone pour le valider.
Un sourire dangereux, parce qu’il portait en lui la promesse de la fin d’un monde et la naissance d’un autre.
Un sourire de femme.
Et dans ce sourire, il y avait tout : la mémoire de toutes celles qui l’avaient précédée, la force de toutes celles qui viendraient après, la certitude calme que plus jamais on ne pourrait effacer ce qu’elle était.
Le Sous-Monde chantait à travers elle.

Annotations