XVIII. LE SALON DES OMBRES CALMES
Scar ne tomba pas. Elle glissa.
Comme si le monde s’était soudain ouvert sous elle, non pas dans une chute violente, mais dans une lente dérive, douce et irréelle, semblable à ces instants de demi-sommeil où l’on sent que le corps s’abandonne avant même que l’esprit n’ait compris.
Le grondement du Sous-Monde, les racines, les voix, tout s’éloigna en un battement.
Puis le silence. Un silence différent. Épais. Velouté. Presque intime. Quand elle rouvrit les yeux, la guerre avait disparu.
À la place, il y avait une pièce vaste et chaleureuse, baignée d’une lumière ambrée qui semblait venir de nulle part et de partout à la fois. Les murs, recouverts d’un papier légèrement jauni, portaient la patine du temps, comme si des générations s’y étaient succédé, laissant derrière elles des traces invisibles de conversations, de rires, de chagrins discrets. Un grand tapis aux motifs effacés étouffait les pas, et dans l’air flottait une odeur ancienne, indéfinissable, mélange de bois ciré, de tissu chaud et de quelque chose de familier que Scar n’avait jamais respiré mais que son corps, étrangement, reconnaissait.
Un salon. Pas une simulation clinique. Pas un décor trop parfait. Un salon habité.
Scar était assise dans un fauteuil profond, ses doigts posés sur les accoudoirs, comme si on l’y avait déposée avec précaution. Son cœur battait encore trop vite, sa respiration n’avait pas retrouvé son rythme, mais son corps, lui, ne portait aucune blessure. La chaleur sous sa peau, la lumière dorée dans ses veines, tout semblait étrangement apaisé, suspendu.
En face d’elle, dans un fauteuil semblable, quelqu’un la regardait.
La Première.
Elle n’avait rien de la figure froide du Conseil. Ici, ses traits étaient doux, presque fatigués. Ses cheveux blancs encadraient son visage comme une couronne simple, sans artifice. Elle portait une robe sombre, fluide, d’un tissu qui n’existait plus dans le monde de la surface. Pas de symboles, pas d’insignes, rien qui évoquait le pouvoir. Juste une femme assise, attentive.
Scar voulut se lever. Son corps ne répondit pas.Pas de douleur. Pas de contrainte mécanique.
Seulement cette certitude étrange que le mouvement n’avait pas encore été autorisé par la logique même du lieu.
La Première parla la première.
Sa voix n’était pas amplifiée. Pas projetée.Juste humaine.
- Ne lutte pas. Ce n’est pas une capture. C’est un espace de parole.
Scar sentit sa cicatrice frémir, comme si elle protestait contre ce calme artificiel.
- Où sommes-nous ?, murmura-t-elle.
- Dans ton esprit. Et dans le mien. Là où nos réseaux se croisent. Une chambre neutre entre deux tempêtes.
Scar tourna lentement la tête, observant les détails. Une lampe posée sur une table basse. Des livres aux tranches usées. Une fenêtre donnant sur un paysage impossible, collines douces, arbres immobiles, ciel stable, sans drones, sans écrans.
- Tu m’as tirée hors du Sous-Monde, dit-elle.
- Oui.
- Tu as peur.
Un léger sourire passa sur le visage de La Première.
- J’ai conscience des probabilités.
Elle se pencha légèrement en avant.
- Scar, ce que tu es en train de faire n’est pas une révolte. C’est une rupture systémique. Une déstabilisation globale. Des millions d’esprits exposés d’un coup à des émotions qu’ils ne savent plus traiter.
- Ce sont des humains, pas des machines.
- Justement.
La Première la regarda longuement, comme si elle la mesurait non avec des chiffres, mais avec une mémoire plus ancienne.
- Tu crois que je ne comprends pas ce que tu ressens. Mais j’ai ressenti la même chose. Le même vertige. La même révolte. La même envie de hurler contre un monde qui faisait semblant de survivre.
Scar sentit une colère sourde se glisser sous ses mots.
- Alors pourquoi tu es devenue ça ?
- Parce que j’ai vu ce que la libération brute produit quand elle n’est pas contenue.
Elle se leva lentement et marcha vers la fenêtre.
- J’ai vu des peuples entiers se détruire au nom de la vérité. J’ai vu la liberté devenir une arme. J’ai vu l’amour se transformer en justification de massacres.
Elle se retourna.
- J’ai choisi de briser la spirale. De couper la source.
Scar sentit ses poings se serrer.
- Tu as coupé la mémoire. Tu as coupé le désir. Tu as coupé la naissance.
- J’ai coupé la répétition.
La Première revint s’asseoir en face d’elle.
- Et toi, tu veux rouvrir tout cela. Parce que tu crois que la douleur rend plus vraie que la paix.
- Ce n’est pas la paix, c’est l’anesthésie.
La Première ferma les yeux une seconde.
-Tu crois vraiment que tu n’es pas déjà en train de devenir ce que tu combats.
Scar sentit la phrase la heurter plus violemment qu’elle ne l’aurait voulu.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Tu calcules. Tu stratégies. Tu acceptes déjà les pertes. Tu transformes des mémoires en armes. Tu instrumentalises le vivant.
Elle la regarda droit dans les yeux.
- Tu utilises le chaos comme moi j’ai utilisé l’ordre.
Silence.
Scar sentit les voix du Sous-Monde frémir en elle, mais aucune ne parla. Comme si cette fois, personne ne pouvait décider à sa place.
- Nous sommes deux réponses différentes au même traumatisme, continua La Première. Deux survivantes. Deux architectes.
- Non.
La voix de Scar trembla, mais elle continua.
- Tu as abandonné la possibilité que l’humain puisse grandir. Moi, je refuse de la supprimer avant même qu’elle existe.
La Première inclina la tête.
- Rejoins-moi, Scar. Nous pouvons réintégrer la mémoire progressivement. Sans choc. Sans effondrement. Ensemble, nous pouvons reconstruire sans tout brûler.
Scar la fixa, les yeux brillants.
- Tu veux que je devienne ton successeur.
- Je veux que tu sois ma continuité.
- Non.
Scar inspira profondément, comme si elle se préparait à briser quelque chose d’intime.
- Tu veux que je porte ton renoncement.
La pièce vibra légèrement.
- Tu vas provoquer une guerre, dit La Première plus durement.
- Elle a déjà commencé quand vous avez décidé que personne ne devait plus se souvenir.
Scar sentit des larmes monter, brûlantes, incontrôlables.
- Elles ont été enterrées vivantes. Leurs histoires. Leurs corps. Leurs désirs. Tu appelles ça de la stabilité. Moi j’appelle ça un crime parfait.
Le regard de La Première se durcit enfin.
- Et toi, tu vas transformer la mémoire en champ de ruines.
- Peut-être.
Scar se leva. Cette fois, le monde la laissa faire.
- Mais ce seront des ruines habitées. Pas des vitrines propres.
Elle s’approcha, si près que leurs visages n’étaient plus séparés que par quelques centimètres.
- Tu as choisi de contrôler l’humanité pour la sauver d’elle-même. Moi, je choisis de lui rendre le droit de se tromper.
La Première murmura, presque triste.
- Alors tu me condamnes à t’arrêter.
Scar sourit faiblement.
- Tu choisis de le faire.
Le salon se fissura.
Les murs ondulèrent comme une surface d’eau frappée de l’intérieur. Les livres se changèrent en fragments de lumière. La fenêtre se craquela, laissant apparaître derrière elle le chaos doré des racines et des circuits mêlés.
La voix de La Première résonna une dernière fois, plus froide.
- Tu ne pourras pas sauver tout le monde.
La voix de Scar, elle, vibrait d’une fatigue immense et d’une certitude brûlante.
- Mais je refuse d’en sacrifier le principe même.
Un choc brutal traversa le salon mental, non comme une image, mais comme une onde réelle, un impact qui fit vibrer jusqu’aux fondations invisibles de cet espace suspendu. Le sol trembla sous les pieds de Scar, et la lumière dorée se mit à palpiter, instable, comme un cœur pris de panique.
Puis vint la déflagration. Loin derrière elles, quelque chose explosa, non pas dans le silence feutré du salon, mais dans la réalité du Sous-Monde, et cette violence remonta jusqu’ici, déformant les murs, faisant vaciller la bibliothèque, faisant tomber plusieurs livres qui se désagrégèrent avant même de toucher le sol.
Scar sentit la connexion se contracter en elle.
Les racines. Les unités. Les signaux. Tout s’emmêlait.
- Ils attaquent, murmura-t-elle.
Le visage de La Première changea instantanément.
Plus de douceur. Plus de patience.
Son regard se durcit, traversé par une série d’analyses fulgurantes que Scar percevait presque comme des éclairs froids derrière ses yeux.
Une seconde explosion secoua l’espace, plus proche, plus violente.
Le salon vibra comme une coque trop fine sous un bombardement.
- Ce ne sont pas tes racines, dit La Première, déjà en train de se lever. Ce ne sont pas tes Archives.
Elle tourna la tête, comme si elle écoutait une voix que Scar n’entendait pas.
- Contre-révolutionnaires.
Scar sentit un frisson remonter le long de sa colonne.
- Ils attaquent l’Ordre.
Une troisième déflagration, plus sourde, fit trembler la fenêtre, et cette fois, derrière la vitre fissurée, le paysage paisible se déforma, laissant apparaître par fragments la roche, les câbles arrachés, les silhouettes métalliques des unités de neutralisation en train d’être frappées de l’extérieur.
Le calme artificiel s’effondrait.
La Première fit un pas en arrière.
- Ils ont trouvé un accès secondaire. Impossible. Ce passage était scellé depuis des décennies.
Le monde mental se désagrégeait plus vite maintenant, incapable de contenir l’irruption du réel.
Et alors, au milieu du chaos de lumière et de fissures, une silhouette massive apparut derrière La Première.
Un robot de protection.
Plus grand que les UNB standards, plus épais, blindage sombre, épaules élargies, ses mouvements rapides mais précis, conçus non pour traquer mais pour extraire.
Ses capteurs s’illuminèrent d’un bleu froid.
Il ne regarda même pas Scar.
Toute son attention était verrouillée sur La Première. Il saisit son bras. Pas brutalement. Efficacement.
- Protocole de sauvegarde prioritaire engagé. Extraction immédiate, déclara une voix synthétique sans émotion.
La Première se tourna une dernière fois vers Scar, son visage désormais traversé d’une tension presque humaine.
- Ce n’est pas toi qu’ils veulent sauver, Scar. C’est le chaos.
Une explosion encore plus proche fit vibrer tout l’espace.
Des éclats de lumière jaillirent comme des éclats de verre.
Scar sentit le Sous-Monde crier en elle.
- Tu n’as pas gagné, cria-t-elle.
La Première la fixa, immobile un court instant dans l’étreinte métallique du robot.
Puis ses lèvres s’étirèrent en un sourire mince, dangereux, presque admiratif.
- Nous nous retrouverons très vite, Scar.
Le robot se retournait déjà, l’entraînant vers une brèche lumineuse qui s’ouvrait dans ce qu’il restait du salon.
- ...Très vite, répéta-t-elle, sa voix se dissolvant dans la fracture de l’espace.
Puis elles furent séparées. Le monde mental s’effondra entièrement.
Scar bascula de nouveau dans la réalité du Sous-Monde, le corps secoué par la violence du retour, les genoux heurtant la roche tiède, la respiration hachée. Autour d’elle, la bataille faisait rage.
Des silhouettes humaines, armées de dispositifs électromagnétiques, surgissaient des tunnels latéraux, vêtues de tissus sombres, le visage partiellement couvert, leurs gestes rapides, précis, désordonnés mais furieux.
Les contre-révolutionnaires.
Leurs armes déchiraient les coques des unités de l’Ordre, provoquant des gerbes d’étincelles, des chutes lourdes de métal, des explosions localisées qui faisaient trembler les galeries.
Les UNB, désorganisées, tentaient de se regrouper, mais leurs formations se brisaient sous les assauts répétés.
Scar sentit soudain la dynamique changer. Les signaux de l’Ordre refluaient. Une voix mécanique résonna dans les conduits, froide et urgente.
- Retrait stratégique immédiat. Priorité surface. Priorité surface.
Les unités survivantes commencèrent à battre en retraite, leurs silhouettes massives se repliant vers les accès verticaux, abandonnant le Sous-Monde dans un chaos de fumée, de débris et de racines arrachées.
L’Ordre reculait.
Pour la première fois.
Scar se releva lentement, encore tremblante, entourée par les racines frémissantes et les cris lointains de la bataille.
Mais son esprit, lui, était resté figé sur une seule phrase.
Nous nous retrouverons très vite.
Elle porta la main à sa cicatrice, qui brûlait toujours, comme une braise vive sous sa peau.
- Je sais, murmura-t-elle dans le vacarme. Et saches-le … je ne fuirai pas.
Au-dessus d’elle, les galeries vibraient encore sous les derniers pas mécaniques fuyant vers la surface. La guerre venait de changer de visage. Et Scar comprit que désormais, elle n’était plus seulement traquée par l’Ordre.
Elle était devenue un enjeu pour tous les camps.

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