L'amoureux - 5
"Revenez vous asseoir, s'il vous plait."
C'est bien la première fois qu'elle me demande de faire quelque chose pendant nos séances. Je la regardais dans les yeux alors que ceux de mon père envahissaient ma mémoire, et soudain, je les vois s'unir en un seul. Les yeux bleux perçant de ma thérapeute portent alors le sérieux et le calme presque autoritaire qui me clouait sur place gamine. Pas seulement gamine en réalité. Sans trop y réfléchir, j'obéis, toute penaude. Je reviens m'installer sagement sur mon fauteuil, mes paumes s'écrasent l'une contre l'autre sur mes genoux, je pourrais en disloquer mes propres poignets tant je serre fort...
"Détendez-vous, vous n'avez rien fait de mal, d'accord ? J'aimerais simplement que vous écoutiez ce que j'ai à vous dire sans vous enfuir, vous pensez qu'on peut faire ça toutes les deux ?"
Ma gorge est comme comprimée par d'horribles barres de fer brûlantes. Ou des mains fantômes que je n'arrive toujours pas à oublier. Je n'arriverai pas à répondre. Je hoche très légèrement la tête mais cela suffit à ce qu'une petite larme s'échappe de mon oeil.
"Ecoutez, j'ai bien compris que vous aviez toujours tendance à cacher qui vous étiez vraiment parce que vous avez peur qu'on vous abandonne. À réprimer vos envies, et même vos besoins, par peur de ne pas "suffir"."
Je ne la regarde pas et pourtant je peux presque entendre dans le son de sa voix qu'elle a fait de petits guillements dans les airs avec ses doigts.
"Mais je ne pensais pas que vous en étiez à considérer chaque relation humaine comme un contrat... À vous entendre, on croirait que vous êtes dans une sorte de CDD interminable qui nécessite que vous prouviez votre valeur constamment, mais ça n'est pas comme ça que marche une relation affective, quelle qu'elle soit."
Un CDD, un abonnement... Oui, c'est plus ou moins ça, quelque chose où il faut donner de sa personne ou de son fric pour que ça continue. J'ai bien conscience que ça n'a rien de normal, parce que bizarrement, c'est toujours moi l'employée. Ou l'abonnée. L'utile. Je me mouche maladroitement dans la manche de mon pull pour lui répondre du mieux que je peux :
"- Il y a des jours où j'aurai aimé être un robot, une bonne petite machine. J'aurai fait mon job, et j'en aurai rien eu à foutre de finir au fond d'un placard une fois le job fini.
- J'entends bien madame, mais vous n'êtes pas un robot. Vous êtes une personne, qui mérite d'être aimée et soutenue autant que n'importe qui d'autre. Votre vie, et les adultes autour de vous, ils vous ont simplement appris à vous effacer avant de vous écouter. N'est-ce pas ? "
Je continue à broyer mes os, mes ongles finiront par y rester eux aussi. Pourquoi faudrait-il que ce soit la faute de qui que ce soit si je suis mal fichue ? Je suis juste incapable de m'imposer, je n'ai pas de respect pour ma propre personne, je suis pitoyable et inutile. Tellement que je suis incapable de retenir le flot de larmes qui coulent sur mes joues. Je mords ma lèvre inférieure pour ne pas faire de bruit. Je laisse ma gorge se serrer pour ne pas respirer trop fort. Je crispe tous mes muscles pour que mon dos ne trahisse pas mon désarroi.
"Vous n'êtes pas défectueuse. Et ce n'est pas une question de qui a commis une erreur, d'accord ? C'est une question d'histoire, votre histoire. Vous n'êtes pas née comme ça. Vous avez appris des règles qui ne sont pas saines, et on va faire tout notre possible pour vous aider à en apprendre d'autres."
Je sens sa main se poser très, très délicatement sur mon épaule. Et subitement, plus rien ne tient. Ni ma lèvre entre mes dents, ni mon dos droit, ni ma gorge serrée. Je laisse mon corps s'affaisser en avant avec un râle de douleur. Je ne peux plus retenir mes sanglots, ma respiration saccadée. Je laisse tout sortir. Tout. Absolument tout. La solitude. L'injustice. La tristesse. La rage. La frustration. L'humiliation. La jalousie. La déception. Le regret. Le mépris. Et la rancoeur.
Je ne laisse pas mon émoi s'éterniser pour autant. Jamais. Mais il est agréable de lâcher prise, même temporairement. En revanche, mes lunettes sont envahies de buée et de larmes. Il est plus facile de me calmer alors que je m'affaire à les nettoyer, elles et mon nez, avec les mouchoirs de madame Monier.
"En plus, vous savez, c'est même pas pour ça que je suis partie..."
Je parle entre deux reniflements, la gorge encore prise par l'émotion. Les mots sortent difficilement mais je veux reprendre le contrôle de cette discussion. Je ne veux pas parler des règles. Je veux continuer à raconter mon histoire.
"- C'est à dire 'à cause de ça' ?
- Du sexe... Un peu quand-même, je m'en voulais de ne pas pouvoir lui donner ça. Mais c'était autre chose le soucis."
Je rechausse mes lunettes. Mes yeux sont encore un peu mouillés mais ils ne devraient pas créer de nouvelles tâches sur les verres. Je me sens toujours un peu vulnérable, naturellement j'entoure mon ventre avec mes bras. J'aurais pu avoir le courage de la regarder dans les yeux, mais un rayon de soleil a traversé la pièce pour illuminer l'horloge murale derrière elle. La séance est presque finie... Je n'ai pas envie qu'elle se termine. J'ai encore tant à raconter. Tant à dire. Je m'apprête à enchainer pour ne pas perdre plus de ce temps si précieux, mais c'est elle qui prend la parole en premier :
"Il était trop prévenant ?"
Elle m'adresse un petit sourire un peu désolé. Elle a parfaitement deviné ce que j'allais dire. Un hasard ?
"Vous m'avez demandé tout à l'heure si je pensais que quelqu'un pouvait être trop prévenant, et finalement, nous avons parlé d'autre chose. Est-ce qu'il était là le "soucis" comme vous dites ?"
Oui, le voilà le "soucis". Le danger le plus menaçant de cette forêt que j'avais choisi à la place de mon océan déchaîné. Le plus discret, celui dont on ne se méfie pas. Le cadeau empoisonné qui m'avait été fait : l'attention que j'avais toujours désiré. À outrance. Et sans contrôle. Cette première addition que je n'avais pas pu partager n'aurait jamais pu me mettre la puce à l'oreille, il se comportait en gentleman. Puis, il y avait eu la seconde. Il prenait soin de moi. Puis la troisième. La quatrième. Mais si seulement, il n'y avait eu que l'addition...
"- Raphaël était un amour. Il l'est toujours d'ailleurs. Il nous arrive encore de nous voir. Mais j'avais le sentiment de devenir de plus en plus vulnérable à ses côtés. Et violente en même temps.
- Vous pourriez m'en dire plus ?
- Je ne pouvais pas payer nos sorties, il ne m'a jamais laissé conduire si nous étions tous les deux, je n'ai jamais réussi à porter les choses un peu lourdes... Il y a tant d'exemples ! Ça m'a dérangé très vite mais je voyais vraiment pas de quoi je pouvais me plaindre. N'importe qui rêverais d'avoir quelqu'un d'aussi présent comme copain."
Mais non. Comme le tissu du fauteuil dont je caresse l'accoudoir : doux dans un sens, rèche dans l'autre. Comme le carnet de madame Monier : attentif mais espion. Comme l'horloge accrochée au mur : un appel au futur, un rappel au passé. Complémentaires et indissociables.
"Tout ce qu'il faisait pour moi... C'était mignon. Mais j'en était réduite à une petite chose incapable de prendre soin d'elle même. Et comme c'était très... "masculin" je dirais, ça me ramenait à un rôle plus féminin. Et je n'aimais pas ça."
Je pouvais aider en cuisine, en services, en écoute... En femme.
"- Vous aviez le sentiment de perdre votre indépendance ?
- Oui. Et d'être réduite à un rôle traditionnel qui ne me correspondait pas. Et comme je ne pouvais pas... Enfin, je ne voulais pas jouer ce rôle, notre relation perdait en équilibre. Ce qui a dû être violent pour lui aussi."
Je n'ai jamais osé lui dire tout ça. Comment dire à quelqu'un qui vous aime et que vous aimez que sa façon de prendre soin de vous vous fait du mal ? Qu'après qu'on ai volé l'indépendance de mon corps, j'avais le sentiment qu'il volait l'indépendance de ma vie. Parce que malgré toutes mes protestations, lui non plus n'avait pas écouté.
"- J'ai essayé à plusieurs reprises de lui expliquer que certaines choses me gênaient, mais il balayait ça très vite. Il m'a même une fois parlé de sa "fierté d'homme".
- Et qu'est-ce que vous en avez pensé ?
- Ca a été le début du déclic pour moi... Il ne m'écoutait pas. Peut-être qu'il m'écoutait, j'en sais rien, et je suis sûre qu'il ne pensait pas à mal. Mais il n'était pas présent seulement pour me protéger moi. Il pensait à lui. Et c'est bien ! Mais toutes ses attentions ont pris une tournure un peu amère après ça. J'ai parfois eu le sentiment d'être plus un accessoire qu'une personne.
- Et c'est vous qui êtes partie ? "
On s'est quittés mutuellement, mais j'ai été motrice. Un stage m'a éloigné quelques semaines de lui, et j'ai réalisé que je respirais. En rentrant, je n'ai même pas eu la décence d'aller le voir ou de l'appeler. J'ai eu la lâcheté de tout faire par SMS. "Je pense que ça ne marche plus entre nous". Il était d'accord, on s'est souhaité le meilleur, et c'était fini. Cinq minutes pour mettre fin à cinq mois de relation.
J'étais peut-être en trop mauvais état à l'époque pour que notre relation fonctionne. Bonne personne mauvais moment. Je n'en sais rien.
J'ai au moins la satisfaction d'avoir été suffisamment forte pour ne pas laisser la chose durer trop longtemps.
Et d'arriver à m'en sortir seule.

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