L'amant - 2

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 Depuis l'affaire avec Florian, j'avais presque arrêté de boire. Et de toute façon, j'étais trop occupée avec mes études pour penser "beuverie". Du temps de Raphaël, j'avais un peu repris. Exceptionnellement, avec les copains, mais ça n'a pas duré. Résultat, le soir où je rencontre Axel, j'en étais à plus d'une année passée sans avoir bu plus d'un verre de vin rouge à la fois.

 Tout avait bien commencé : nous étions tous les trois autour de la table basse. Table basse envahie par une avalanche de biscuits apéros, de bouteilles, de fromages et de saucisson en cours de découpe comme absolument toutes les tables basses des colocations étudiantes. On avait un peu discuté, mais surtout d'art : je n'ai appris que peu de choses sur ma nouvelle connaissance. Ancien étudiant en cinéma lui aussi, il avait abandonné ses études à cause d'un mélange savant mais instable entre un ennui mortel en classe, une absence de motivation personnelle et un questionnement sur le sens même de son existence et du bienfondé de l'université. C'était quelqu'un de visiblement perdu devenu revendicateur pour éviter de se souvenir qu'il avait perdu son chemin sans savoir pourquoi il l'avait emprunté à l'origine. Pas quelqu'un de méchant, ni hautain, ni même ridicule. Ses idées avaient le mérite d'être défendables et étudiées. Mais au-delà de son discours, ce qui le rendait fascinant c'était cette posture de prophète qui n'entend plus ses voix, de magicien qui a perdu ses cartes, d'explorateur sans sa boussole, mais qui guidait malgré tout les autres vers le merveilleux.

 J'y voyais un peu mon reflet : un capitaine échoué sur les berges de la cérébralité pour son équipage parce qu'il n'a de toute façon pas moyen de reconstruire son bateau. Comme moi, le petit poisson qui a appris à naviguer parmi les eaux troubles tempétueuses mais qui a oublié le chemin des lagunes claires. Nous deux, les matamores tristes.

"-Est-ce que vous avez le sentiment d'avoir une tendance à être attirée par les personnes qui ont des fissures ?"

 Comme c'est souvent le cas, je m'étais perdue moi-même au dehors en racontant mes premières impressions de ce jour-là. La voix de Madame Monier est toujours un retour à la réalité aussi délicat qu'il est brutal. L'intonation et le timbre sont doux. Les propos sont piquants.

"-Si. C'est quelque chose que j'ai repéré dès que j'étais petite. Ce sont souvent les plus sages. Ceux dont on peut tirer le plus de leçons.

-Vous ne voyez en eux qu'une source de connaissance ?

-Enfant, oui. C'était ma façon à moi de combattre les "tu comprendras quand tu seras plus grande".

-Et une fois adulte ?"

  Quand les voix et les insectes commencent à me chatouiller au même moment, ce n'est jamais bon. Ils se font tous de plus en plus discrets au fil des mois mais ils n'ont pas encore plié bagages. Ils semblent même parfois passer le pas de la porte, puis hésiter et revenir. Sans fin. J'hésite moi-même entre chasser les petites pattes de mon cou ou les petits murmures de mes oreilles. Faire les deux serait ridicule. Cela leur donnerait trop d'importance que de prendre la peine de tous les chasser.

"-En grandissant, on vous prend un peu plus au sérieux. Alors on vous confie plus de choses. Votre écoute a une vraie valeur de soutien : on sait que vous n'êtes pas là seulement par curiosité. Vous voyez ?

-Oui, je vois.

-Adolescente, j'étais heureuse de voir le visage de ceux qui se confiaient. Quand leur bouche sourit alors que tout le reste semble vouloir pleurer.

-Et qu'est-ce qui vous rendait heureuse d'après vous ?"

 Certainement pas le millier de pattes qui descendent ma nuque ni les milliers de mots qui s'emmêlent dans ma tête. Certainement pas la honte qui accompagne mon bonheur.

"-On en revient toujours à la même chose : je me sentais utile. Je me sens utile. Je suis une bonne oreille, les gens se sentent souvent en confiance avec moi. Ça me donne de la valeur. Je me sentais aimée. Et c'est aussi comme ça que moi, j'aime les gens.

-Et en quoi est-ce quelque chose qui vous dérange ? D'avoir ce besoin ?

-Parce que c'est un besoin justement."

 J'ai parlé froidement, qu'elle sache que je n'extrapolerai pas. Pas sûre que ça lui aurait apporté quoi que ce soit en plus : elle me connait suffisamment maintenant. Avoir des besoins, des envies, et chercher à les assouvir, c'est se faire passer soi avant les autres. Et ça, je ne sais plus faire. J'ai peur de le faire. Être égoïste... Auto-centrée... Je serai encore plus imbuvable que je ne le suis déjà.

"-Très bien. Et que s'est-il passé par la suite avec Axel et Ophélia ?

-Rien d'original à la base : on s'est posés sur le canap' avec le projecteur d'Axel pour regarder un film. Un truc de mafieux je crois, je me souviens plus bien..."

 Je ne garde de ce film que des vagues floues de couleurs froides : beaucoup de gris, quelques touches de vert, de bleu. Et une masse de bruits assourdissants : des coups de feu, des cris, des ordres... Un peu comme si mes hallucinations s'étaient invitées à l'écran. Un peu comme le mélange entre les immeubles, les arbres et le ciel accompagnés des klaxons que la fenêtre déverse dans la pièce.

 En revanche, je me souviens du soulagement que j'avais ressenti quand Ophélia s'était installée entre moi et Axel. Malgré ma relation avec Raphaël, la présence des hommes que je ne connaissais pas bien restait stressante à cette époque. Elle l'avait sûrement fait consciemment : elle savait pour mon histoire. J'apprendrai plus tard qu'elle avait d'autres raisons.

"Ophélia était épileptique. Enfin, elle l'est. À l'époque le traitement qu'elle avait ne fonctionnait plus, elle faisait des crises parfois. Elle s'est mise à convulser dans les dix premières minutes."

 J'avais pris l'habitude de gérer ces occurrences. De toute façon, il n'y avait pas grand-chose à faire : s'assurer qu'elle ne risquait pas de tomber, de se mordre la langue, de se cogner. Attendre. En cas d'élément inhabituel, appeler les secours. Attendre. Et quand elle revenait, lui expliquer ce qu'elle avait loupé, la soutenir, lui laisser le temps de digérer. Attendre. Faire un point sur son sentiment d'impuissance et attendre.

"-Elle était plutôt courte cette crise, la plus courte que je ne l'ai jamais vue faire. Mais elle se sentait mal et elle a préféré se coucher. Je l'ai accompagnée au lit, mis son téléphone sur sa table de chevet, et j'ai pris le mien dans ma poche. Au cas où..."

 Je la soutenais comme elle me soutenait. Ses crises, même les plus anodines, la laissait dans un état de fatigue, de peur et de faiblesse similaire à ce que les miennes provoquaient chez moi. Nos cerveaux, ils déconnaient pas pareil, mais les conséquences étaient les mêmes : une absence tremblante pour elle, une déconnexion tranchante pour moi. C'est la période où j'ouvrais mes bras avec le plus de violence. Moi, je surveillais son état et je l'emmenais aux urgences quand il fallait. Elle, elle nettoyait mon sang sur le sol de ma chambre et elle venait me prendre dans ses bras en silence, le temps que ça passe. Tout pareil. On n'avait pas besoin de se dire qu'on était reconnaissante, on savait.

"-Quand je suis revenue dans le salon, j'ai réalisé que ma crise, sur ce coup-là, il allait falloir que je la gère toute seule...

-Axel vous faisait peur ?

-Un peu. En fait, il avait l'air tellement inquiet pour Ophélia que ça l'a rendu moins flippant. Mais oui, il faisait peur quand même."

 Il avait eu l'air encore moins menaçant après m'avoir demandé comment j'allais, moi. Anodin, mais si impactant ! Je l'avais rassuré, parce qu'honnêtement, j'allais parfaitement bien : ces situations d'urgence ne m'ont jamais vraiment secouées. Il avait eu l'air un peu rassuré, mais perturbé à la fois quand je lui avais répondu. J'ai une tendresse pour ce souvenir. Son visage était honnête pour la première fois de la soirée. Je parlais de quelque chose d'important à mon sujet pour la première fois aussi. Nous baissions mutuellement la garde, ce qui allait être le fondement même de notre relation à l'avenir.

"-Ça va ?"

 Madame Monier a fermé son carnet et ses derbies sont de retour dans leur posture de départ de course. Elle est penchée vers moi, l'air soucieux.

"-Vous pleurez."

 Elle dit ça avec toute la simplicité possible. Et elle a raison, je pleure. Je l'ai senti monter, mais pour une fois, j'ai laissé les larmes déborder. Elle n'est plus quelqu'un dont je tiens à dissimuler ma peine. Ni mon attachement. Je lui fais un signe de la main tout bête pour lui faire comprendre que tout va bien.

"-Ce n'est rien, je pense à la suite. Lui, c'est quelqu'un que je n'ai pas pu aider.

-Vous êtes sûre de ça ?

-Je l'ai aidé un peu, mais je n'ai pas réussi à le sauver, comme il m'a peut-être sauvé moi."

 Elle avance la boîte de mouchoirs, mais la paume de ma main suffit. Je lui adresse tout de même un sourire en guise de remerciement. En échange, elle hoche la tête : nous pouvons continuer.

"-On a poursuivi le film. L'un à côté de l'autre. Et je le regardais sérieusement. Puis j'ai senti sa main."

 Ses doigts qui s'étaient resserrés sur les miens entre nous deux. J'ai acceuilli son geste. Acceuilli la connexion émotionnelle que je ressentais depuis notre rencontre, quelques heures plus tôt. Il y avait peut-être quelque chose à construire.

 Mais, il faut croire que ses intentions n'étaient pas si complexes que les miennes.

 Ses doigts avaient quitté les miens pour remonter le long de mon bras. Les yeux toujours rivés sur l'écran, j'ai senti ses mains commencer une promenade espiègle sur un sentier où il n'avait pas été invité. Mes doigts s'étaient enfoncés dans le bras qui guidait la baladeuse. Il n'avait pas compris. Pas écouté. Ignoré. Je n'en savais rien. Le cataclysme de voix, de visions, de pensées et d'émotions qui m'étouffait me paralysait.

 Juste avant qu'il n'atteigne le berceau de Vénus... Le silence.

 Encore ?

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