L'amant - 3
"En fait, j'ai jamais verbalisé ce qui s'est passé ce jour-là... Pas vraiment. Je me rappelle les événements mais j'arrive pas à expliquer ce qui m'est passé par la tête."
Je m'attendais à ce que ma thérapeute prenne une note ici. Mais j'ai le sentiment que plus nous avançons, moins elle alimente le carnet... Peut-être le fait-elle entre nos séances. J'apprécie simplement qu'elle soit concentrée sur moi plutôt que sur lui. J'en ai besoin. Je crois.
"-En avez-vous seulement le souvenir ?
-Pardon ?
-De ce qui vous est passé par la tête. Vous en souvenez-vous ?"
J'ai commencé à lui répondre avec un "je" faiblard qui ne sera suivi de rien. Sa remarque est excellente. Ma mémoire me donne accès à cet instant, j'en suis certaine. Donc oui, je m'en souviens. Mais j'ai une sensation très étrange chaque fois que j'essaye de me remémorer mon fil de pensées. Comme si le film que je me repassais se tordait peu à peu, au point d'avoir perdu toute trace de l'original.
"-Je n'en suis pas certaine... J'ai l'impression de le réécrire à chaque fois que j'y pense.
-Ça n'a rien d'anormal : si c'est une source d'inquiétude pour vous, vous pouvez vous rassurer. Êtes-vous familière avec le concept de 'dissociation' ?"
Je ne saurais dire combien de fois j'ai entendu ce mot-là, ni combien de fois je l'ai lu. Avant de rencontrer Madame Monier, il y avait eu d'autres thérapeutes, et avant eux, tous les articles, tous les livres, toutes les conférences que j'avais dévorés en quête d'une réponse à mon instabilité. J'en ai entendu la définition et la description une infinité de fois, et pourtant, c'est une idée qui m'a toujours paru aussi étrangère qu'intime. Je lui adresse un signe de la main accompagné d'une moue indécise pour lui préciser que je n'ai qu'une vague idée de ce dont elle parle. Peut-être saura-t-elle mieux me l'expliquer.
"C'est un mécanisme de défense. Quand vous faites face à une situation qui vous dépasse, votre cerveau peut volontairement couper certaines connexions pour vous protéger. C'est comme si certaines choses reliées d'ordinaire se désolidarisaient temporairement : la perception, les émotions, la mémoire..."
J'imagine une sorte d'explosion dans la tête. Comme si d'un coup tous ces petits êtres étaient propulsés loin les uns des autres. Qu'ils avaient chacun une information qui, s'ils étaient ensemble, leur permettrait de comprendre d'où vient la déflagration qui les a séparé. Mais seuls, ils n'y comprennent rien, et cherchent désespéremment à se retrouver. C'est un peu triste en y réfléchissant, même si ça les sauve.
"Ça peut donner le sentiment de ne plus rien ressentir soudainement, ou d'être tétanisé."
Le premier... L'alcoolo. La paralysie, ça me parle.
"Ça peut aussi altérer votre mémoire : vous pouvez oublier une partie ou tout l'évènement traumatique. Et parfois chercher à le reconstruire."
Ca aussi c'est familier. Je me souviens de presque rien du premier abruti. Mais je ne sais pas ce qui me choque le plus dans cette explication. Qu'on se mette subitement à parler ouvertement de trauma (visiblement elle ne prend plus de pincettes), ou que ce qu'on oublie justement, c'est le trauma.
"Ce qui m'aurait donc perturbé ce jour-là, c'est pas d'être touchée ? Mais ce que j'en ai pensé ?"
Je déteste cette idée. Pour une fois que je n'avais pas le sentiment que c'était moi le problème... La pièce tourne et flotte en même temps. Le soleil est trop lumineux, son rayonnement m'aveugle, tout devient blanc. Il n'y a que la voix de ma thérapeute qui m'empêche de décoller sans option d'atterrissage.
"Vous cherchez souvent à être responsable de chaque situation... Avant de chercher une explication à ce traumatisme, pourquoi n'essayeriez-vous pas de me raconter ce dont vous vous souvenez.
-Ce dont je crois me souvenir vous voulez dire.
-Il n'a pas besoin d'être exact pour avoir de la valeur. C'est le vôtre."
C'est vrai qu'il a de la valeur. C'était le début dérangeant et flippant de quelque chose qui allait être tout aussi dérangeant et flippant, mais sans lequel je serai toujours la gamine incapable de sortir de chez elle sans avoir envie de vomir. Alors qu'il fait parfois si beau dehors. Il aurait été bien triste que je reste ce petit poisson assez courageux pour monter sur la berge, mais trop peureux pour devenir un oiseau. Comme ce petit moineau perché sur le balcon de madame Monier. Il sautille sur la rambarde avant de repartir je ne sais où. Il n'est peut-être pas bien impressionnant, ni le plus beau des volatiles, mais il est fort, et il est vivant. Oui, Raphaël m'avait invité sur la plage, Axel serait le début de ma métamorphose : je suis devenue un oiseau qui n'a pas encore appris à voler, trop persuadée d'être toujours un poisson. Un pingouin en fait !
"-D'abord, j'ai paniqué. Je voulais pas que ça recommence... Et justement, je voulais pas être de nouveau une victime."
Ma tête s'était éteinte un instant puis rallumée avec la fureur de ne pas reprendre ce rôle abject qui me collait à la peau. Un reboot éclair... J'ai jamais compris la fulgurence que j'ai eu. Ou que je crois avoir eu.
"-Visiblement, il comprenait pas que j'étais pas d'accord. Mais j'ai réalisé : en vrai, j'étais en sécurité...
-C'est à dire 'en sécurité' ?
-Eh bien... On était chez moi et j'avais mes deux colocs au bout du couloir. Parce que Gwen était là aussi ce soir-là, elle s'était juste pas posée avec nous dans le salon. Donc, au pire, je crie !"
Je lui dis ça comme j'aurais pu lui dire que j'étais allée chercher le pain ce matin. Factuellement. Mais plus mes séances avec Madame Monier avancent, plus je me rends compte de l'énormité de ce que je raconte. De ce que je pense. Je prends les choses avec un tel détachement... Je commence à trouver inquiétant de me laisser marcher dessus avec autant de bonne volonté. C'est d'ailleurs seulement maintenant que je réalise que le soleil est monté trop haut dans le ciel pour nous éclairer directement, il a fini de se lever. Depuis combien de temps est-il parti ?
"-Vous parlez de cette sécurité. Qu'est-ce que ça a changé pour vous à ce moment-là ?"
J'ai peur de me la jouer dramatique si je lui réponds "absolument tout". Ça a failli sortir tout seul. Et puis ça ne l'avancerait à rien, ce qui est intéressant, c'est pas tant qu'est-ce que ça a changé, mais pourquoi ça l'a changé.
"-On en revient à ce qu'on disait tout à l'heure. Vous savez ? Qu'être confortable avec mes amis, c'était pas le sujet. C'est vraiment pas le sujet, pas vraiment : on ne peut être confortable que si on se sent en sécurité.
-Donc, le sujet pour vous, ce n'est pas le confort, mais la sécurité qui permet ce confort, c'est ça ?"
Je me contente d'hocher la tête avant de détourner le regard. De suite, je ne me sens pas en sécurité, pas tout à fait. Ce n'est pas de sa faute, je me sens juste pas bien, pas moi, en ce moment. Naturellement, je suis attirée par l'horloge. Notre séance touche à sa fin, on décortiquera ce que je m'apprête à dire la prochaine fois. Ça me soulage, j'aurai une semaine de plus pour ne pas y penser.
"-Moi, j'avais peur de ne jamais être aimée. De ne jamais connaître l'affection, y compris physique."
Je marque une pause à cet instant. Dire tout ça à voix haute demande beaucoup plus d'efforts que ce à quoi je m'attendais. Ma gorge se serre comme du temps de nos premières séances. La trotteuse du cadran est ma sauveuse. C'est bientôt fini, dernière ligne droite.
"-J'étais curieuse. Curieuse de savoir ce que ça fait quand on en a envie. Et même si je ne l'avais pas envisagé sous cet angle jusqu'à présent, je dois bien admettre qu'il était attirant."
Je ne regarde toujours pas ma thérapeute, j'entends juste son stylo s'agiter. Enfin. Il m'avait paru bien trop absent cette séance. Je n'arrive pas non plus à lui parler. Même en m'adressant à l'horloge j'ai du mal à poursuivre. C'est justement à ce moment-là que ma mémoire décide de se la jouer film bizarre, incohérent et décomposé. Comme si j'avais Nolan et Lynch à la réa.
J'attends volontairement que Madame Monier me relance, souvent ça me pousse en avant. Mais elle ne me fera pas cette faveur aujourd'hui. Je finis par me résoudre à lui partager ce dont je crois me souvenir.
"-Je l'ai laissé faire. Je pense que je me suis auto-persuadée que j'en avais envie. Pour pas être victime. Et pour assouvir ma curiosité. C'est tout."
La trotteuse est arrivée en haut. Il est 10h. J'entends le carnet se refermer en laissant échapper le même souffle que moi.
"-On reprend sur ça la prochaine fois ?"
Oui, la prochaine fois. Et bonne Saint Valentin bien sûr !

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