L'amant - 4
"Vous avez raté notre séance d'il y a deux semaines... J'aimerais que nous en parlions si vous le voulez bien ?"
Bonjour à vous aussi Madame Monier, comment allez-vous ?
"J'avais besoin de temps. C'est tout."
Je clôs cette discussion immédiatement. Et pour bien le lui faire comprendre je porte le verre à mes lèvres et ferme les yeux alors que je bois. J'ai la bouche et les mirettes occupées : n'insistez pas. Je suis déjà morte de honte de lui avoir posé un lapin la fois dernière, je préfèrerais ne pas remuer le couteau dans la plaie.
Ce jour-là, Je m'étais réveillée avec la boule au ventre à l'idée d'enchaîner boulot et psy. Ou juste d'aller voir la psy en fait. Mais jusqu'à la dernière minute, j'ai vraiment cru que j'arriverais à me traîner jusqu'au cabinet. Et ça a raté. J'ai regardé l'horloge défiler lentement au bureau, passer l'heure à laquelle j'aurai dû quitter mon poste pour rejoindre la consultation. Et j'étais restée vissée devant mes tableurs... J'ai ignoré les nombreuses vibrations de mon téléphone alors qu'elle essayait de me joindre. Encore persuadée que j'irai, ne serait-ce que pour les cinq dernières minutes. J'ai peu dormi cette nuit-là. Bien ! Mais peu. Le lendemain, j'avais daignée répondre à son invitation à réserver une autre date avec une excuse bidon pour la forme. Bidon, de toute évidence, puisqu'elle ne semble pas en avoir cru un traître mot. J'avais gagné deux semaines de plus. Mais j'avais pris le dernier créneau de la journée : autant s'offrir quelques heures en prime !
"C'est entendable. Et c'est bien que vous ayez écouté ce besoin. Êtes-vous à l'aise pour poursuivre aujourd'hui sur ce dont on parlait ?"
Elle ne me gronde pas. Elle m'applaudirait presque. J'ai envie de sourire. Je repose le verre sur la table basse sans un bruit. La nuit et son silence me font du bien. Les voix se taisent à cet instant. Si je veux parler à l'aise, c'est maintenant. Je m'enfonce dans le fauteuil, laisse mon regard traîner sur le plafond qui s'illumine au rythme irrégulier des phares qui s'enchaînent en direction du centre-ville.
"- On peut poursuivre.
- Bien. Vous avez donc laissé Axel poser les mains sur vous pour 'assouvir votre curiosité', et en vous 'auto-persuadant d'en avoir envie'. Voulez-vous m'expliquer un peu mieux votre ressenti ?"
Je la vois relire attentivement ses notes. Ses dernières notes. Elle m'a cité presque mot pour mot.
"- J'ai menti."
Je sais que j'ai menti. Le voilà, ce moment que je redoute tant depuis déjà un mois. Celui où je dois admettre, peut-être pour la seule fois de ma vie, ce qui s'est vraiment passé. Je déglutis, je passe de l'admiration du plafond à la scrutation du sol, je serre les accoudoirs entre mes doigts.
"- J'en avais envie. Je me suis pas auto-persuadée. J'en avais envie."
Je ne sais toujours pas ce qui m'est passé par la tête. Comment j'en suis arrivée à ce sentiment. Mais je sais que je le désirais. Aurais-je eu le même désir pour un autre ? Le mystère restera à jamais entier. Est-ce lui que je voulais ? Ou son contact sans lendemain, ni conséquences ? Le plaisir qu'il avait à m'offrir ? Celui que je voulais connaître. Que je pouvais stopper d'un cri, ou d'un simple coup de coude. Après l'instant d'interdit que j'avais eu, ce moment de claivoyance qui m'avait traversé m'avait aussi rendue ma capacité à me défendre. J'aurai pu le repousser sans problème. J'étais maîtresse de moi-même à cet instant. Et cette liberté, cette puissance retrouvée m'avait poussée en avant.
"- Pourquoi avoir menti ?
- La situation était ambiguë... Je trouve ma réaction pas du tout adaptée."
Je vois du coin de l'œil qu'elle s'apprête à réagir mais je ne lui en laisse pas le temps, je préfère ne pas en parler. Et c'est la raison la plus avouable. L'importante, c'est l'autre...
"- Et puis, j'ai du mal à avouer... Que j'ai des envies.
- D'ordre sexuel vous voulez dire ?"
Je lui réponds d'un sourire qui se veut moqueur. Ou gêné. J'en sais rien, il doit juste être étrange ce sourire. Je n'arrive pas à soutenir son regard. Surtout que toutes les petites bêtes et les petites voix viennent perturber la serénité que j'ai si ardamment organisée. Une honte de plus. L'envie. Entre les insultes imaginaires, je distingue le son caractéristique que fait son stylo lorsqu'elle fini une note. J'ai finit par remarquer cette habitude qu'elle a de le taper une fois à chaque fin de phrase. Sa façon de faire les points j'imagine. Je m'empresse de lui couper l'herbe sous le pied une fois de plus.
"- Vous voulez bien qu'on poursuive l'histoire ? Ça aussi, on en parlera plus tard...
- C'est lié à votre Papa ?
- Plus tard."
Elle n'a plus besoin que je le lui dise, elle sait quand il s'agit de toi.
C'est probablement la seule chose qui me donne envie de vomir chaque fois que je pense à toi, Papa. Et à maman. Aux autres. À toutes.
Toi, si décontracté, si débridé. Si fixé. Il arrivait parfois que je t'admire comme chaque enfant admire son parent. Tu as après tout de nombreuses qualités. Mais ces yeux que tu avais pour elle et les autres, ces mots que tu prononçais à propos d'elle et des autres, ces mains que tu posais sur elle et les autres. Un seul rappel de cette difformité suffisait à ce que tu perdes toute mon admiration. À ce que tu gagnes tout mon dégoût.
"- On poursuit l'histoire ?"
Je tente de jeter un œil dans sa direction, et voici son autre tic. Le stylo coincé entre les lèvres, elle hoche la tête en guise d'invitation. Je suis presque surprise de la quantité d'information qu'on arrive à se faire passer aujourd'hui sans avoir besoin de mots.
"- Pour vous la faire courte, on a fini le film, j'en ai aucun souvenir. Quand les crédits sont arrivés, j'ai eu la sensation de désaouler d'un coup. Comme la fin d'un rêve... J'ai dégagé sa main et je me suis mise à ranger le salon comme je le fais toujours quand on finit une soirée. J'aime pas ranger le lendemain matin."
J'avais presque eu l'impression que ses doigts m'avait brûlée. Il avait fallu que je m'occupe, que je fasse quelque chose. Que je fuis. Il m'avait aidé sans rien dire. Je n'avais pas pu regarder autre chose que ses pieds pendant nos quelques allers-retours du salon à la cuisine. Ses chaussettes brunes ne faisaient aucun bruit sur le sol, je les surveillais pour savoir constamment où il était. Mais mon coeur battait si fort et les voix hurlaient si sèchement leur torrent d'insultes que je n'aurais rien pu entendre de toute façon. J'ai pourtant le souvenir d'une nuit silencieuse. J'avais ce genre de sentiment étrange qui nous perturbe quand un sens est si puissant qu'il en devient son contraire : le vacarme silencieux, la chaleur glaçante...
"Qu'est-ce qu'il s'est passé pour vous à ce moment-là ? Quand vous avez 'désaoulée' ?
- En fait, je me suis d'abord demandé ce qu'il pouvait bien penser de moi : la fille facile qu'il connaissait depuis trois heures. Et puis, j'ai eu un déclic. Le premier à s'être mal comporté, c'était pas moi. J'étais en colère en fait !
- Et avez vous réussi à l'exprimer cette colère ?
- Non, toujours pas..."
J'ai rongé mon frein le temps de faire le petit brin de ménage. Comme d'habitude, je me suis contenue. Et puis, j'étais aussi en tort, alors à quoi bon envenimer les choses ? Je suis toujours en colère à ce jour, mais après moi. Après la confusion qui règne dans ma tête quand je repense à cette histoire. C'était le début de ma métamorphose de poisson à pingouin, mais je n'ai aucune idée de ce qui a provoqué ce changement. J'essaye de retrouver mon calme en me perdant dans le tableau de madame Monier : derrière elle, avec l'insipide Sénèque et la vénérable horloge, le subtil dessin d'une forêt en plein été. Ce n'est pas un travail d'expert, mais le rendu du soleil filtrant à travers le feuillage est apaisant. On y voit le sol piqueté d'étoiles de lumières. Quand il fait beau, c'est le genre de décors vers lesquels je fuis le week-end pour m'extirper du tumulte citadin. Je deviens temporairement le Petit Prince quittant sa planète trop étroite pour parcourir les cieux. À mon échelle. Mais moi je prie pour que la fin du voyage n'arrive jamais. C'est ce qui me donne la force de continuer.
"Que je n'arrive pas exprimer ma colère, ce n'était pas très grave en fait. J'étais déjà heureuse d'arriver à être en colère !
- Et lui avez-vous exprimé autre chose, dans ce cas ?
- Oui, bien sûr, j'ai été pédagogue. Plutôt que de gronder, j'ai essayé d'éduquer."
J'avais fini par le retrouver dans ce même canapé. Je lui ai laissé entendre que j'avais un vécu difficile pour justifier que je savais de quoi je parlais. Axel a eu l'air interdit un instant. Lui aussi venait peut-être de désaouler. Je me suis contentée de lui dire qu'il ne pouvait pas se permettre de faire ça avec qui que ce soit. De lui expliquer que j'avais d'abord essayé de le retenir, que même sans "non" verbal, un refus est un refus. Madame Monier me sourit. Mais je sens que quelque chose la tracasse. Une jambe sur l'autre, sa derby qui pend dans le vide s'agite comme la queue d'un chat à l'affût.
"Était-ce plus facile pour vous de lui expliquer une généralité plutôt que de lui parler de vous ?
- C'était plus facile, oui. Et ça éviterait peut-être des problèmes à d'autres. Je me protégeais et ça me semblait plus contructif.
- Et quelle a été sa réaction à votre explication ?
- J'ai d'abord eu l'impression d'avoir grondé un petit garçon."
Je me souviens de son visage, tout penaud. Pas du tout l'air assuré et gaillard qu'il avait eu de toute la soirée. J'avais de nouveau entrevu la fêlure qui m'avait intriguée à l'origine. Toute cette malheureuse affaire ne le rendait pas moins fascinant.
"Il s'est confondu en excuses. Il m'a demandé si je voulais qu'on en parle, ou plutôt si je voulais bien qu'on en parle.
- Et en avez-vous parlé ?
- Pas le soir-même. Il était tard, on était crevés, et je pense qu'on avait tous les deux besoins de digérer. On a échangé nos numéros avant d'aller se coucher."
Voilà : un début basé sur le danger. Sur nos failles. Et sur cette intensité émotionnelle qui venait de nous enchaîner l'un à l'autre. Des chaînes qu'on finira par aimer un temps, mais dont la seule présence pèsera sur nos consciences.

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