L'amant - 5
"Qu'est-ce qui vous a motivé à garder un lien avec lui malgré tout ?
-Je n'en suis pas sûre. Je voulais lui donner une chance de discuter de ce qui s'était passé. Nous donner une chance. Et, je sais pas... Je me suis dit que je pourrais peut-être l'aider.
-Comment ça 'l'aider' ?
-Parfois, on sait que quelqu'un va mal. Je saurais pas l'expliquer, mais je le savais, c'est tout."
On est à la mi-mars, comme à cette époque. Le mois imprévisible qui nous rend fou chaque matin. Pleuvra, pleuvra pas ? Caillera, caillera pas ? Une sorte de demi-teinte qu'instinctivement on apprend à lire et à décoder. Sans savoir trop comment, vous savez qu'il vous faudra votre parapluie. C'est un mois qui passe inaperçu, qu'on peut oublier. Mais il vous secoue, il dure, il vous intrigue. Moi aussi, il me rendait folle. Ses yeux étaient de la couleur d'un ciel lumineux et clair, pourtant, sans savoir comment, je savais qu'il risquait d'y pleuvoir.
Mais il y avait autre chose. Au moment où je prenais la décision de lui laisser mon numéro, j'étais certaine de rester dans mon bon vieux mode "d'utilité". Je n'avais pas voulu reconnaître qu'il y avait cette toute petite différence qui me faisait chavirer plus que d'ordinaire.
"Et puis, peut-être que lui aussi il pourrait m'aider."
Une décision semi-égoïste camouflée par de l'altruïsme. Un premier pas timide et presque honteux sur le chemin qui m'amènerait à prendre soin de moi. Depuis ma rencontre avec Ophélia et Gwen, j'avais pris conscience de ma propre valeur, de ma propre importance. Je voulais vivre pour moi avec les autres. Plutôt que pour les autres avec moi.
"Et qu'est-ce qui vous a fait penser qu'il pourrait vous aider ?
-Vous savez, quand on passe sa vie à être ce que les autres ont besoin que vous soyez, vous finissez par en oublier qui vous êtes vraiment.
-Oui, je vois... Vous pensiez qu'il vous aiderait à être vous-même ?
-C'est ça."
Je comptais sur la discussion que nous devions avoir. Sur cette soirée qui nous avait précipité l'un vers l'autre sans trop qu'on sache pourquoi, ni comment. Celle où j'avais exceptionnellement écouté un souhait. Une envie. Sans comprendre d'où me venait cette envie, ni même ce qui m'avait poussé à la rejeter de prime abord. Je voulais savoir, voir qui j'étais. J'aspirais à contempler ma propre image, j'espérais l'aimer, l'aimer à la folie si je pouvais en être heureuse, devenir Narcisse penché sur son ruisseau. Pour une fois, ne voir que moi. Mais mon miroir à moi était trop trouble. En voyant en Axel mon reflet, en me reconnaissant en lui, j'ai cru qu'il serait mon miroir. Ou qu'au moins, il m'aiderait à le désembuer.
"Y êtes-vous parvenu ? À mieux vous connaître ?
-Oui, et non. J'ai surtout fini avec plus de questions que de réponses. Mais il m'a sauvé malgré tout.
-C'est à dire ? Que voulez-vous dire par 'sauvé' ?
-Exactement ça. En me proposant son aide pour tout à fait autre chose d'ailleurs."
Je vide d'un trait ce verre si familier qui est presque devenu un compagnon de thérapie. La sensation de fraicheur qui irradie ma gorge me ramène à ce que j'avais senti pendant ma relation avec Axel. La sensation d'étancher une soif. Une soif qui m'empêchait de penser à autre chose. Et cette eau qui la fait disparaître, m'avait aussi rendu la liberté de me préoccuper de ce qui importe le plus : la traversée du désert. Voilà ce dont j'avais besoin. Un mars pluvieux aux allures de ciel bleu.
Madame Monier a entendu que je remplisse à nouveau mon verre avant de poursuivre :
"Quelle proposition vous a-t-il fait ?
-En fait, on a pas commencé par là. On a d'abord discuté de ce qui s'était passé et je lui ai raconté ce qui m'était arrivé."
Je lui avais fait un récit évasif. J'étais dans une période où j'essayais tout mon possible de ne pas trop revivre mes cauchemars. Mais il avait compris.
"La discussion n'a rien eu de très important. On est tombés d'accord sur le fait qu'on était alcoolisés et qu'il s'était mal comporté. Qu'il ne recommencerait plus. Et par la suite, on a simplement commencé à parler d'un peu tout et n'importe quoi."
J'apprenais alors qu'il était un grand amateur d'arts. Qu'il avait une situation familiale plus que compliquée. Qu'il sentait une distance infranchissable avec autrui. Qu'il était bien plus malheureux qu'il ne le laissait entrevoir. Qu'il était soulagé d'avoir trouvé quelqu'un à qui parler. J'avais bien trouvé mon miroir. Mais comme pour tous les miroirs, l'image qui m'était renvoyée était un monde inversé. Causes similaires, troubles jumeaux, réactions contraires.
"En quoi étiez-vous différents ?
-Moi, j'avais décidé de fuir mon mal-être en fuyant l'autre un maximum. En limitant toutes mes interactions sociales. Je me rendais utile en m'effaçant pour rester intégrée, mais je préférais le coin de la pièce, vous voyez ?
-Oui, très bien.
-Lui, il a choisi de multiplier les rencontres. D'être au centre de la pièce. D'être le joyeux trublion qu'on adore ou qu'on déteste.
-Et qu'est-ce que vous en avez pensé ? Qu'est-ce que ça disait de vous ?
-J'étais admirative. J'enviais l'apparente simplicité avec laquelle il pouvait nouer des relations, même superficielles. J'étais face à un hédoniste, alors que je serais plutôt épicurienne... C'est beau un hédoniste."
Chercher à multiplier ses plaisirs au lieu de chercher à fuir ses souffrances. Qui peut dire qu'une approche est meilleure qu'une autre ? Vaut-il mieux s'efforcer de courir après le soleil ou de chasser la pluie ? Inutile de dire que l'une comme l'autre de ces manœuvres est vouée à l'échec. Et j'ai beau savoir que la sérénité se cache dans l'acceptation qu'on ne peut pas tout contrôler, et qu'il vaut mieux accueillir avec calme, je ne peux m'empêcher de vouloir faire la loi aux nuages.
Bref, lui croquait la vie à pleines dents, profitant des plaisirs éphémères à qui il faisait la chasse quotidiennement. Il était toujours dehors, il entreprenait toujours de nouvelles activités, il enchaînait les rencontres... Je pensais pouvoir m'inspirer de ça.
"On a donc papoté pendant quelques semaines, d'art surtout, et de traumas. Et puis un jour, il y a eu la fameuse proposition...
-Oui.
-Il savait que j'avais du mal avec tout ce qui est d'ordre sexuel... J'en avais peur, et j'étais tellement à la rue avec ça que tous mes groupes d'amis me charriaient à cause de mon innocence."
Je finis avec un rire un peu nerveux. Le mot est mal choisi. J'étais pas innocente. Juste... Pas éduquée. Et j'avais pas spécifiquement envie d'y remédier. Trop risqué. Trop tôt. Trop chargé.
"Il m'a dit que... Si j'avais envie... Il était prêt à m'aider avec ça. Qu'on pouvait esayer de coucher ensemble, mais que si je voulais arrêter à n'importe quel moment, il n'y aurait pas de problème."
À l'exception des propositions d'inconnus de la rue d'une élégance douteuse, jamais je n'avais reçu une invitation aussi explicite. Surtout avec la nonchalance d'Axel qui aurait tout aussi bien pu me proposer d'aller chercher le pain. Pour lui, on aurait dit qu'il n'y avait rien d'exceptionnel, rien de particulier. Pour moi, c'était l'Apocalypse.
"Qu'est-ce que vous en avez pensé de cette proposition ?
-Bah... D'abord, j'étais flattée. Vous savez, on a parlé il y a un moment de ma relation à mon corps. Je me suis sentie belle et désirable. C'était agréable. Et en même temps j'avais peur de penser aux deux autres abrutis si j'essayais. J'avais encore du mal à admettre qu'il me faisait envie, lui aussi, et puis, je voulais pas non plus l'utiliser pour régler mes problèmes. Du coup, j'ai dit 'merci mais non merci'. En gros.
-Est-ce que c'est vraiment pour ça que vous avez refusé. Ou est-ce qu'il y avait autre chose ?"
Le stylo de Madame Monier est planté dans son chignon. J'avais même pas remarqué jusqu'à présent. Son carnet est refermé sur ses genoux, une de ses mains coincée entre les pages. Presque à la fin. Je me demande combien elle dépense pour ces carnets à la vitesse à laquelle elle les remplit... Son regard n'est pas certain cette fois-ci, sa question n'a pas pour but de m'encourager à dire toute la vérité. Elle pose vraiment la question. Elle fouille. C'est bien, j'ai l'impression d'avancer avec elle.
"Au début, le fait qu'il soit si... détaché, ça m'inquiétait un peu. Vous savez, je n'ai jamais su combien de personnes il voyait régulièrement pour ça. C'est pas un problème en soi. Mais devenir un corps de plus dans une collection longue comme le bras, ça m'intéressait pas. J'en aurais à nouveau perdu ma valeur, vous comprenez ?
-Oui, tout à fait. Et c'est une grande avancée de votre part, de prendre votre propre valeur en considération."
Je lui souris. Un vrai sourire. C'est vrai, c'était un bon début !
"Et pourtant, de ce que j'ai cru comprendre, vous avez tout de même eu une relation très intime, non ? Qu'est ce qui vous a fait évoluer dans cette direction ?
-Un truc tout bête. Il m'a appelé un soir, et il pleurait."
C'était plus le milieu de la nuit que le soir. On était en semaine, vers une heure du matin, j'étais entrain de bosser sur un dossier à rendre pour la fac. Et son nom était apparu sur mon écran. Il n'appelait jamais. On échangeait des messages, on se voyait, mais il n'appelait jamais. Et c'est rarement bon signe quand quelqu'un vous appelle à une heure indécente, mais c'est un véritable alarme pour un allergique du téléphone.
Je ne me suis posée aucune question, j'ai décroché.
Il était dans le quartier, il sortait de soirée. Visiblement ça n'allait pas. 'Je peux venir te voir ?'. C'est tout ce qu'il avait réussi à articuler.
"-Et qu'est-ce que vous lui avez répondu ?
-Que je lui préparais un thé et que la porte était ouverte."

Annotations