Chapitre 5 - Au centre du cratère

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Le froid ne me surprend pas. Je l'ai déjà connu. Il a la même morsure que ce jour-là, celui que je prétends avoir oublié.

Je baisse les yeux. Mes mains sont petites. Lisses. Aucun couteau entre mes doigts. Je suis une enfant, encore entière.

Nous cherchions le cirque. Je m'en souviens avec une netteté insupportable. Mes parents répétaient le nom de l'Arpenteuse Caravane comme une prière. Ils avaient perdu le contrôle de leur Voie. Ils le savaient. Ils voulaient me confier à Corvin avant qu'il ne soit trop tard.

Je me rappelle sa voix.
— Pandore, couvre les yeux de la gamine. Protège-la.

Mais je n'ai jamais été très douée pour obéir. J'ai glissé entre les bras, j'ai regardé.

Ma mère fut la première à céder. Ce ne fut pas brutal. C'était pire. Son crâne s'allongea lentement, comme si son propre esprit tirait sur les os. Sa peau se plissa, se dessécha. Ses yeux, autrefois si clairs, devinrent énormes, noirs, presque luisants. Pourtant, lorsqu'elle inclina la tête, je reconnus ce geste. Celui qu'elle faisait chaque soir avant de m'embrasser.

Sa bouche se rétracta. Ses lèvres disparurent. Mais je continuais à voir ma mère dans ce visage qui cessait d'être humain.

Mon père hurla. Son corps se cambra, s'étira vers le ciel comme s'il refusait de rester ancré au sol. Ses membres s'allongèrent démesurément. Ses doigts se transformèrent en griffes. Sa tête se torsada vers l'arrière, aspirée par une verticalité absurde. Il devint immense. Pas puissant. Immense. Vide.

Ils ne criaient plus. Ils ne parlaient plus. Ils se transformaient.

Je crois que c'est à cet instant que j'ai compris qu'une Voie ne pardonne pas l'erreur.

— Réveille-toi...

La voix de Riven traverse le souvenir. Elle n'a rien à y faire. Il n'était pas là.

Le froid se fissure.

J'entrouvre les yeux, trop lentement, comme si le froid cherchait encore à me retenir. Riven me secoue avec une urgence maladroite, et ma vision se stabilise sur une forme gigantesque qui balaye l'espace devant nous. Chaque impact de sa masse contre le sol soulève des nuages de poussière grise, et là où elle frappe, des fleurs rouges éclatent brièvement à la surface de la terre dévastée avant de mourir aussitôt, réduites à une poussière sans éclat.

Je n'ai pas le temps de comprendre où nous sommes.

— Cours ! Ne te soucie pas de moi !

Sa voix tranche l'air. Depuis quand ce nouveau s'autorise-t-il à me donner des ordres ?

Je fais apparaître un couteau dans ma paume et le projette vers l'excroissance d'où pendent ces filaments rouges, luisants comme des veines à vif. La lame disparaît dans la chair sans provoquer la moindre réaction. Ni cri. Ni frémissement. Rien.

Riven me regarde. La créature aussi.

Je comprends trop tard que je suis devenue sa cible. Le choc me projette au sol, m'arrache l'air des poumons. En relevant les yeux, je vois la Tour. Elle domine le cratère comme une sentence immobile. Le Géant la tient toujours, figé dans son éternité absurde.

Un sourire, presque involontaire, étire mes lèvres.

— Ah...

Ma voix me semble lointaine.

— Nous sommes au centre du cratère...

La certitude s'impose avec une clarté glaciale. Une simple initiée comme moi n'a aucune place ici. J'aurais dû franchir le seuil de la Manifestation. J'aurais dû accepter de progresser, de risquer davantage, peut-être même de me brûler. J'aurais au moins pu offrir à Riven une chance de s'échapper.

Mais j'ai reculé.

J'ai eu peur.

Peur de perdre le contrôle. Peur de voir mon propre corps se déformer comme ceux de mes parents. Peur de devenir autre chose qu'humaine.

Et à cet instant, allongée dans la poussière du cratère, je me demande si cette prudence n'était pas simplement une autre forme de lâcheté.

La créature lève son membre difforme au-dessus de Kami. Son ombre engloutit la lumière du cratère, et pendant une seconde absurde je me demande si l'obscurité n'est pas plus réelle que nous.

Je cherche malgré tout. Un tour. Une erreur. Un angle mort. Il y a toujours un angle mort. J'ai accepté une Voie pour ne plus jamais assister à ce genre de scène, pour ne plus rester immobile face à la perte. Deux semaines ont suffi pour me rappeler que la déesse Elyne ne faisait aucune distinction quand l'heure était venue.

— Kami !

Ma voix se brise, mais mon esprit s'acharne. J'observe la trajectoire du coup, la tension dans la masse qui s'abat, la zone où le sol devrait éclater. Il doit y avoir une faille, une faiblesse, un détail invisible à première vue. Quelque chose que je pourrais détourner, ne serait-ce qu'une seconde.

Une larme glisse sur la joue de Kami.

Je n'ai rien.

Puis le sol se tait.

Il n'y a pas d'impact.

Je relève les yeux. La masse suspendue tremble, comme retenue par une volonté étrangère. Elle ne recule pas sous une force visible ; elle recule comme une réplique mal placée qu'on aurait décidé d'effacer.

Une silhouette se découpe dans la poussière retombante. Droite. Immobile. Le vent change de direction avec la discrétion d'un rideau qu'on referme.

Je le reconnais avant de m'autoriser à le croire.

L'homme du massacre.

L'homme à l'éventail.

— Pandore... ?

Kami prononce son nom, et le son résonne dans l'air comme un écho.

Il n'attaque pas. Il ne se précipite pas. Il observe la créature avec une attention presque désinvolte, comme un illusionniste examinerait une imitation grossière de son propre art.

La créature frappe.

Je fixe le point d'impact.

Les fleurs rouges ne naissent pas.

À leur place, des cartes surgissent, innombrables, surgies de nulle part et de partout à la fois. Elles se déploient dans l'air avec la précision d'un éventail qu'on ouvrirait au ralenti. Des centaines. Puis des milliers. Elles redessinent l'espace, comme si le cratère n'avait jamais été qu'un décor mal éclairé.

Je cligne des yeux.

Pandore semble plus loin. Puis plus proche.

Je cherche le mouvement, le pas qui expliquerait la distance.

Je ne le trouve pas.

Il n'a pas bougé, et pourtant l'espace autour de lui s'est déplacé.

La créature disparaît au moment où il la touche. Pas détruite. Pas repoussée. Remplacée. Son corps se fragmente en une pluie de cartes qui retombent lentement sur la terre noire, comme les restes d'un tour trop ambitieux.

Alors je comprends.

Ce n'est pas qu'il est plus rapide.

Ce n'est pas qu'il est plus puissant.

C'est que la scène lui appartient.

— Pandore... ?

Je me relève lentement. La poussière retombe encore autour de nous. Je sais qu'avec lui nous sommes en sécurité. Je le sais comme on sait qu'un fil tiendra sous son poids.

Son profil est plus affûté que dans mon souvenir. Ses épaules semblent porter quelque chose d'invisible, et pourtant il se tient sans effort, comme si la gravité avait appris à négocier avec lui.

— Tu n'étais pas mort ?

Il se tourne vers moi.

Et, pendant une seconde, je retrouve celui que je connaissais.

Il m'attire contre lui.

Son étreinte est ferme. Trop calme. Comme si rien autour de nous n'avait jamais été dangereux.

— Kami... tu as grandi.

Sa voix est douce. Presque identique. Presque.

Il me relâche.

Ses yeux se posent ensuite sur Riven.

Un silence.

— Mourir est une mise en scène comme une autre. Quand on est une incarnation.

Un léger sourire.

— Certains spectateurs y croient plus que d'autres.

Je ne sais pas s'il me répond à moi ou s'il s'adresse à Riven.
Riven ne parle pas.
Je ne parviens pas à savoir s'il est terrifié... ou en colère.

De toutes les Voies offertes par le cirque, parmi toutes les stèles que j'aurais pu effleurer sans conséquence, il avait fallu que je choisisse la sienne.

La même.

Celle de l'homme qui a détruit mon village.

J'avais voulu croire qu'une Voie n'appartient à personne, qu'elle n'est qu'un outil, qu'un art peut être séparé de celui qui l'a maîtrisé avant vous. Mais face à lui, cette distinction s'effondre.

Je refuse ce lien. Je le rejette avec une violence silencieuse, comme on tenterait d'arracher une écharde trop enfoncée pour être retirée sans douleur.

Et quelque chose cède.

Kami se tient devant lui, droite, encore trop proche. Pourtant, l'espace derrière elle se modifie subtilement. Ce n'est pas brutal. C'est presque séduisant. Le cratère cesse d'être un gouffre de poussière et de cendres. La terre se couvre d'un vert fragile, d'une herbe souple que le vent effleure avec délicatesse. Même la Tour, dans cette altération, ne pèse plus comme une menace. Elle s'élève avec une pureté presque irréelle.

Je cligne des yeux.

La poussière revient.

Le vert disparaît.

Mais la sensation ne s'efface pas.
Elle glisse derrière moi.
Tout près.

Une voix, si basse que je pourrais croire qu'elle m'appartient.

— Il est seul.

Je me fige.

Le vent ne change pas.
Pandore ne bouge pas.

— Il cherche l'absolu, pas la cohésion.

Les mots ne résonnent pas dans l'air.
Ils résonnent en moi.

Je comprends alors que ce n'est pas le cratère qui vacille.
C'est ma perception.

Je recule d'un pas. La vision se déchire. Les cendres reprennent leur place.

— Kami, ne t'approche pas de lui ! Il a tué mon village !
Ma voix tremble.

Je ne sais plus si je viens d'entendre un avertissement...

Je recule presque malgré moi.

C'est impossible.

Pandore n'est pas ainsi.

Et pourtant le doute s'installe, discret, corrosif, comme une fissure invisible dans un verre encore intact.

L'air change.

Un pas résonne — sans toucher le sol.

Je tourne la tête.

Ansel avance comme si la gravité n'était qu'une convention polie qu'il acceptait parfois d'ignorer. Ses pieds ne frappent pas la terre ; ils la survolent, traçant dans l'espace une ligne droite, tendue, presque parfaite.

Il vient se placer entre Pandore et moi.

Sans hâte.

Sans menace.

Comme on ajuste un équilibre qui menace de céder.

Pandore ne bouge pas.

Ansel non plus.

Leurs regards se croisent.

Je comprends alors que le danger n'est plus la créature disparue.
Il est là.

Dans le silence.
Dans la distance exacte qui les sépare.
Dans cette tension invisible, tendue comme un fil qu'aucun des deux ne veut rompre.

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