Chapitre 6 - Sous le Voile Violet
◯
Nous nous éloignons des Veilleurs, assez pour que le brouillard violet cesse d'épaissir l'air et que je puisse enfin distinguer clairement ceux qui tiennent encore debout.
Je fais arrêter la caravane.
— On fait le point.
Personne ne discute.
Je passe chacun en revue, sans me presser.
Starzk est stable. Sa respiration est régulière, son axe intact. Il encaissera ce qu'il faudra.
Milo est trop silencieux. Quand il ne parle pas, c'est qu'il réfléchit à quelque chose qu'il ne comprend pas encore.
Calliope écoute. Elle ne regarde pas le cratère, elle écoute l'air autour de nous. Si quelque chose dérive, elle le sentira avant moi.
Cassian fixe l'horizon. Il a déjà décidé d'y retourner.
Ranvia serre les dents. Ses bêtes refusent d'orienter leur museau vers le centre. Instinct pur. Je note.
Je recompte.
Il manque un point d'équilibre.
— Où est Ansel ?
Ranvia baisse la tête, ses oreilles se baissent.
— Il est parti.
Je ne hausse pas la voix.
— Depuis quand ?
— Avant les Veilleurs.
Je serre la canne, légèrement en colère.
Je regarde Ranvia.
— Tu l'as laissé passer ?
Elle relève les yeux.
— Je n'ai rien laissé. Il n'était déjà plus là.
Je hoche la tête.
Ça, je le comprends, Ansel ne "part" pas.
Soudain, tout fait sens dans ma tête : les Veilleurs apparaissent au milieu du groupe, sans que personne ne les repère. Ansel est celui qui aurait dû les sentir arriver, ou les bloquer... mais s'il n'est déjà plus là... Cassian hurle.
✹
— Allons fumer ce traître d'Ansel !
Ma voix claque plus fort que je ne le veux.
— À cause de lui, Naé ne fait que pleurer ! Elle tremble, elle vide toutes les larmes de son corps... Elle pense que c'est sa faute ! Qu'avoir regardé le Veilleur trop longtemps déclenche tout ça !
Je sens la chaleur monter dans ma poitrine.
Ma Voie de magicien parle de sagesse.
De contrôle.
De maîtrise.
Je ne suis jamais très doué pour ça.
Je bouillonne.
— Je vais cramer ces Veilleurs.
Les mots sortent sans filtre.
— J'ouvre un passage. On récupère les deux jeunes.
Un battement.
— Et qu'on laisse pourrir ce vieux fou d'Ansel.
Mes poings se serrent.
Je suis prêt.
◯
Je soupire en l'écoutant.
Il parle des « jeunes »...
mais lui aussi est jeune.
Je les observe un à un.
Cassian est un feu trop intense pour le groupe.
La plupart sont terrifiés. Aller au centre du cratère n'a rien d'une rixe ou d'une bagarre de taverne.
Et si Cassian dévie de sa Voie là-bas... nous aurons un problème bien plus grave que les Veilleurs.
Je frappe ma canne contre le sol.
Le son impose le silence.
— Nous sommes une famille.
Je prends le temps de regarder chacun d'eux.
— Si l'un d'entre nous a un problème, nous allons l'aider. Qu'il soit avec nous depuis dix ans... ou deux semaines.
Un temps.
— Ceux qui ont peur rejoignent Starzk. Il mènera le reste du groupe vers la capitale.
Je fixe Cassian.
— Et personne ne brûlera Ansel. Il fait partie de cette famille.
Un battement.
— Tu comprends, Cassian ?
Il ne m'a jamais désobéi.
J'espère que ce ne sera pas aujourd'hui que ça changera.
Je me tourne vers Starzk.
Je sais qu'il aurait préféré venir avec nous.
Mais il est le Gardien du cirque.
Il protège ceux qui n'ont aucune Voie.
Tous les porteurs de Voie s'avancent.
Sauf Milo.
Je ne lui en veux pas.
Milo n'est pas lâche.
Mais le cratère n'est pas un terrain de jeu.
Nous ne savons pas ce qui nous attend vers le centre.
J'espère seulement que ma décision ne nous coûtera pas une tombe de plus.
Calliope me rejoint la première.
Je le savais.
Elle est toujours la première à s'avancer quand il faut tenir.
Cassian hésite une seconde.
Puis il vient aussi.
Parfait.
Je ne finirai pas carbonisé aujourd'hui.
Ranvia nous rejoint à son tour, rappelant ses bêtes dans son ombre. Elle a déjà compris ce que j'attends d'elles là-bas.
Nous sommes quatre.
Trois au stade de Manifestation.
Un initié.
Mais en termes de puissance brute, le Magicien reste le plus dangereux d'entre nous.
Je regarde Starzk.
Je lui tends le sauf-conduit.
— Starzk. Milo. Je ne sais pas quand nous reviendrons. Prenez soin des nôtres. Chacun d'eux compte.
Il acquiesce sans discuter.
— Oui, Corvin. On se rejoint à Vammilia.
C'est alors que je me tourne vers Ranvia.
— Appelle Azura. On va en avoir besoin.
⌁
J'appelle Azura.
Elle arrive en sortant de mon ombre.
Vingt mètres de plumes, de griffes et d'orgueil.
En théorie, elle peut porter quatre personnes.
En pratique, elle ne laisse personne toucher à ses plumes turquoise irisées.
Même moi, je dois mériter le droit de l'approcher.
Je pose ma main contre son bec noir mat.
Chaud.
Vivant.
Je me souviens.
La première fois que je la vois, elle arrache une maison d'un seul coup. Bois éclaté. Poussière partout. Les humains crient.
Elle ne ralentit même pas.
Je la suis.
Trois mois.
Sans dormir correctement.
Sans la quitter des yeux.
À sentir ses traces dans l'air.
◯
— Parfait. Elle nous laisserait la monter ?
— Non.
Sec.
Je m'en doute. Azura est fière, et sa maîtresse encore plus fière d'elle. Mais je ne compte jamais sur une monture. Ce n'est pas mon plan.
— Elle pourrait au moins survoler les zones que nous traversons et attaquer les Veilleurs avant que nous ne les croisions ?
Ranvia observe longuement la grande bête, comme si la réponse ne dépend que d'elle, puis elle me regarde.
— Oui. Mais au moindre problème... elle partira.
Cassian tape du pied, visiblement agacé.
— Très bien. Je ne lui en demande pas plus.
Je me tourne vers Calliope.
— Tu peux chanter et éclairer notre route ?
— Oui...
— Alors allons-y.
Je fixe l'horizon noir du cratère. Nous ignorons encore ce que font exactement les Veilleurs, mais les rapports sont clairs : ils ne tuent pas les humains. Pas directement. Il nous reste à comprendre où ils les emmènent.
Le cratère fait environ deux cents kilomètres de diamètre. Dans un scénario optimiste, il nous faut douze jours pour atteindre le centre. J'espère qu'ils ne sont pas allés jusque-là. Plus on s'enfonce, plus les terres se noircissent, et plus la nourriture se fait rare. Si, en plus, ils se trouvent à l'opposé de notre position, la traversée devient un enfer logistique.
Je serre la canne.
Calliope peut compenser le manque, au moins un temps... mais si quelque chose lui arrive, nous perdons bien plus que de la lumière.
Je me redresse.
— Ranvia.
Elle lève les yeux.
— Rappelle Sabre. Fais-le chasser. Nous ne pouvons pas dépendre d'un seul atout.
Elle acquiesce sans discuter. Sabre apparaît dans un grondement sourd.
Deux bêtes en même temps.
C'est sa limite.
Nous avançons.
♪
Plus nous avançons dans le cratère, plus le sol devient instable.
Sous nos pas, la terre se fissure parfois en silence, comme si elle hésite à nous porter. Mes esprits mineurs éclairent notre chemin à travers le brouillard violet, leurs lueurs douces et familières dessinant un passage fragile dans cette immensité trouble.
Mais d'autres lumières apparaissent parfois.
Plus lointaines.
Plus froides.
Elles s'allument puis disparaissent sans que nous puissions savoir d'où elles viennent, ni à qui elles appartiennent.
Le sol reste irrégulier, traître par endroits, mais rien ne peut encore nous déséquilibrer. Nous avançons prudemment. Concentrés.
Puis soudain—
Azura hurle au-dessus de nous.
Un cri long.
Perçant.
Pas un appel.
Un avertissement.
✹
Mon cœur se met à battre.
Irrégulier.
Le cri d'Azura résonne encore dans l'air quand mon corps agit avant moi.
Je me jette derrière un arbre.
Par réflexe.
Je ne suis pas le seul.
Chacun se met à couvert lorsque le hurlement retentit.
Plus personne ne parle.
On écoute.
⌁
Je me jette dans un buisson.
À plat ventre.
Instinct.
Je le sens.
Ce n'est pas un Veilleur.
C'est autre chose.
L'air est trop lourd.
Trop vivant.
Mon souffle ralentit sans que je le décide.
Je comprends.
Cette fois, je ne suis pas la traqueuse.
Je suis la proie.
◯
Je me glisse avec Calliope derrière un arbre au moment même où la bête apparaît dans le brouillard. Elle cesse de chanter sans que je le lui demande, et la lumière de ses esprits mineurs s'éteint aussitôt. Le brouillard reprend possession de l'espace autour de nous, plus dense, plus lourd. C'est préférable. Mieux vaut ne pas être vus.
La chose avance lentement.
Colossale.
Un corps de cervidé, oui... mais trop vaste, trop ancien pour appartenir au monde naturel. On dirait qu'elle a toujours été là, comme si le cratère l'a façonnée plutôt que l'inverse. Ses bois ne sont pas de simples ramures : ils se déploient en branches pâles, coralliennes, torsadées vers le ciel comme une forêt morte surgissant d'un crâne immense.
Elle marche sans hâte. Sans bruit.
Et c'est cela le plus inquiétant.
Aucune agressivité apparente. Aucun grondement. Aucun souffle. Pourtant, la réaction d'Azura suffit à me rappeler que nous faisons face à quelque chose qui dépasse les Veilleurs.
Quelque chose qui n'a pas besoin de se montrer hostile pour être dangereux.
Puis elle souffle.
Ce n'est ni un rugissement ni un cri, mais un souffle lent, profond, presque tranquille. Pourtant, à son passage, le brouillard se déchire devant elle comme un rideau qu'on écarte avec une main invisible. La brume recule en larges vagues concentriques, découvrant la terre noircie sur plusieurs dizaines de mètres : racines mortes, pierres éclatées, fissures béantes — tout apparaît soudain à nu.
L'air change.
Plus sec.
Plus froid.
Je sens la pression se modifier autour de nous, comme si le cratère lui-même inspire.
À côté de moi, Calliope retient sa respiration.
Nous ne sommes plus dissimulés par le voile violet.
Nous sommes exposés.
La bête ne tourne pas la tête vers nous. Elle ne semble même pas chercher quoi que ce soit. Et pourtant, le simple fait qu'Azura, au-dessus de nous, se taise suffit à me rappeler que quelque chose vient de s'imposer à tout ce qui vit ici.

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