Chapitre 4 - Ceux Qui Veillent

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Une semaine de marche s’écoule sans incident notable.

Chaque soir, nous montons le camp avec la régularité d’un rituel ancien. Kami part chasser. Cassian menace de transformer le dîner en brasier artistique. Et le cirque, malgré tout, tient debout.

Je n’ai pas oublié.

On ne laisse pas derrière soi un village en cendres comme on quitte une mauvaise auberge. Le massacre me suit. Simplement, il ne me paralyse plus à chaque pas. Corvin m’assure qu’on enquête. Que Vammilia n’est pas une destination choisie au hasard. Alors je marche, avec cette confiance fragile qu’on accorde à ceux qui semblent savoir où ils vont.

Plus je progresse à leurs côtés, plus je comprends que le cirque ne se limite pas aux porteurs de Voie. Il y a ceux qu’on applaudit. Et puis il y a les autres. Ceux qui installent les lanternes, redressent les toiles, ajustent les décors. Ceux dont le travail disparaît dès que la lumière frappe la piste.

Néa fait partie de ces silhouettes discrètes.

Elle marche près de moi depuis plusieurs jours. Elle parle doucement, sans chercher à remplir le silence. Sa présence n’exige rien. Elle apaise. Et, détail non négligeable, elle ne lance pas de couteaux pour vérifier mes réflexes.

La voix de Corvin interrompt mes pensées.

— On se rapproche du cratère.

Il ne crie pas. Il n’en a pas besoin. Sa voix tombe, lourde, comme une pierre qu’on laisse choir dans l’eau.

— Resserrez les rangs. Kami, arrête la chasse.

Le mouvement est immédiat. Ranvia rappelle ses bêtes d’un sifflement bref. Ansel prend de la hauteur, presque par instinct. Cassian se place à ma gauche, Calliope à ma droite. Starzk et Corvin ouvrent la marche, solides comme deux piliers.

Je reste au centre.

Au début, je ne sens rien.

Puis le vent change.

Il ne souffle plus vers nous.

Il descend.

Comme s’il tombe dans quelque chose d’invisible.

Je me penche légèrement vers Kami.

— Je sais que le cratère est immense… mais pourquoi se resserrer ? Il y a un danger ?

Ce n’est pas elle qui répond.

Cassian parle sans me regarder.

— Si ce n’était qu’un trou, les nobles l’auraient déjà traversé.

Un silence suit.

— Ils ont envoyé des expéditions. Beaucoup.

Il marque une pause.

— Très peu reviennent. Et celles qui reviennent… auraient mieux fait de rester là-bas.

Je lève les yeux.

Au loin, l’horizon semble avoir été entaillé.

Pas une montagne.

Pas une falaise.

Une absence.

Et le vent continue de tomber.

Plus nous approchons, plus le vent devient froid.

Un froid sec.

Pas celui de l’hiver.

Celui d’un endroit où la chaleur ne reste pas.

Un brouillard violet s’épaissit autour de nous, avale les formes, efface les distances. On ne distingue plus que la silhouette immédiate devant soi.

— Suivez la personne devant vous.

La voix de Corvin ne tremble pas.

Nous n’avons pas le choix. Pour atteindre Vammilia, il faut longer le cratère. Les routes terrestres ont disparu depuis longtemps. Même les marchands les plus avides préfèrent contourner par la mer.

Calliope cesse de chanter.

Le silence qui suit pèse plus lourd que ses mélodies.

— Si vous voyez un Veilleur, ne le regardez pas plus d’une seconde.

Personne ne pose de question.

Les bêtes de Ranvia grognent presque au même instant.

Un grondement bas.

Retenu.

Instinctif.

Je me retourne aussitôt.

Il est là.

Au milieu de la troupe.

Personne ne l’a vu entrer.

Je le sens avant de le voir.

Mes bêtes aussi.

Un froid brutal.

Une absence dans l’air.

Je lève les yeux.

Néa est figée.

Son regard fixé devant elle.

Horrifié.

Elle tremble.

Je ne réfléchis pas.

— Sabre. Attaque !

Le sabre bondit.

Un éclair de muscles et de crocs.

Il traverse le Veilleur.

Le déchiquette.

Le manteau noir se déchire.

La forme se disperse.

Pas de sang.

Pas de chair.

Seulement une poussière sombre qui se dissipe dans le brouillard violet.

— Naé… combien de temps tu l’as regardé ?!

Elle est accroupie au sol, les mains plaquées sur son visage.

Elle tremble.

La douce fleur pleure toutes les larmes de son corps.

Je comprends.

Elle l’a fixé trop longtemps.

— Ils vont revenir ! Ils vont s’en prendre à Naé !

La chaleur monte dans mes paumes.

Les flammes répondent aussitôt, fines, nerveuses.

Mais tout va trop vite.

Je le vois avant les autres, et pendant une fraction de seconde je crois que nous sommes sauvés. Riven est le plus rapide. Son illusion se déploie presque sans geste, comme si le réel accepte de se plier à lui. Les traits de Naé glissent sur son visage, précis, fragiles, et déjà elle porte les siens. L’échange est instinctif. Pas réfléchi. Vital.

Mais le brouillard se déchire.

Ils arrivent.

Pas en courant.

Pas en criant.

Ils émergent du violet comme une marée silencieuse, silhouettes noires aux contours incertains, trop nombreuses pour être comptées.

Cassian libère ses flammes, et le feu éclate autour de nous, éclaire les manteaux rapiécés, les dévore parfois.

Certains Veilleurs se dispersent en poussière sombre.

Mais la majorité avance encore.

Intacts.

Implacables.

Trop nombreux.

L’un d’eux saisit Naé — non, Riven.

Je lance mon couteau avec toute la précision que ma Voie me donne. La lame traverse le manteau sans rencontrer de chair, sans résistance, comme si je frappe une ombre dense.

Le Veilleur tourne la tête vers moi, lentement, et la lueur bleue de ses yeux s’intensifie, non comme une flamme, mais comme une braise qu’on attise.

Un autre est déjà près de moi.

Je ne le vois pas arriver

puis quelque chose me saisit

Mes doigts se crispent par réflexe, mais je n’ai plus la force de refermer ma main.

La tension me quitte.

Lentement.

Comme si l’on tire un fil invisible hors de moi.

Mes genoux ploient sans que je puisse les retenir.

Je voudrais crier.

L’air refuse de passer.

La lueur bleue se rapproche.

Elle n’avance pas vraiment — c’est moi qui m’enfonce vers elle.

Je comprends.

Je l’ai regardé.

Trop longtemps.

Le sol n’existe plus sous mes pieds.

Le brouillard violet se dilue, se mélange à ma vision qui se trouble.

On me soulève — je le devine plus que je ne le sens — et mes jambes ne m’appartiennent déjà plus.

La lumière bleue devient une tache.

Puis un point.

Et le monde s’efface.

Je me réveille comme on émerge d’une noyade.

Ma gorge est sèche, râpeuse, saturée d’un goût de cendre.

Chaque respiration me brûle légèrement les poumons.

Pendant quelques secondes, je ne sais plus si je suis encore en train de tomber ou si le monde cesse simplement de tenir droit.

Kami est allongée à côté de moi.

Immobile.

Je me redresse avec lenteur, comme si l’air lui-même résiste à mes mouvements.

Et je les vois.

Ils sont des centaines.

Une marée de Veilleurs se déploie dans le cratère.

Leurs manteaux noirs rapiécés suspendus dans un vent invisible.

Leurs silhouettes ne touchent presque pas le sol.

Sous leurs capuches, la lueur bleue pulse faiblement.

Mais aucun ne nous regarde.

Leurs yeux sont tournés ailleurs.

Je suis leur regard.

Et je comprends.

Au-delà d’eux, le sol est envahi.

Des formes gigantesques rampent dans les profondeurs du cratère.

Des masses organiques et difformes.

Membres trop longs.

Excroissances luisantes.

Carapaces fissurées d’où s’échappent des filaments rougeâtres.

Certaines avancent à quatre pattes.

D’autres se traînent en laissant derrière elles une trace sombre, visqueuse.

Leur simple présence déforme l’air.

Les Veilleurs leur font face.

Immobiles.

Lanternes levées.

Et la lueur bleue dans leurs yeux s’intensifie par vagues, comme un battement collectif.

Entre eux et ces créatures, le sol est jonché de statues.

Des centaines.

Peut-être plus.

Des silhouettes humaines figées dans l’or.

Dorées par la pétrification.

Certaines tendent les bras vers le ciel, doigts crispés dans une supplication éternelle.

D’autres sont figées en pleine fuite, une jambe levée, un cri muet ouvert sur un visage figé.

Quelques-unes semblent avoir tenté de se couvrir les yeux.

Leur expression est intacte.

Leur peur aussi.

Le sol sous mes paumes est noir, calciné, comme si quelque chose brûle ici depuis des siècles sans jamais s’éteindre.

Je secoue Kami.

— Réveille-toi…

Ma voix est à peine un souffle.

Devant nous, la guerre silencieuse continue.

Les Veilleurs ne nous ont même pas remarqués.

Leur guerre est ailleurs.

Mais au-delà d’eux, quelque chose cesse de ramper.

Une masse immense.

Lentement…

elle lève la tête.

Son corps se tord.

Ses membres se déploient dans un craquement organique.

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