CHAPITRE 1 - Le Spectacle Commence

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J’étais au sol.
Mes parents étaient devant moi, inertes.
Ma mère avait encore la main ouverte.
Comme si elle avait voulu me protéger.

Le sang s’était répandu sous eux. Il s’étirait jusqu’à mes mains.
Je sentais la chaleur à travers mes doigts.

Ils avaient encore les yeux ouverts.
Fixes.
Vides.

Je ne comprenais pas pourquoi ils ne clignaient pas.

L’odeur métallique me brûlait la gorge.
Je respirais trop vite.
Ou pas assez.

Chaque seconde semblait durer une éternité.
Le bois de la maison craquait encore, quelque part au-dessus de moi.

Pourtant, rien dans ma tête n’était clair.

Aujourd’hui était une journée calme, paisible. Je venais d’avoir dix-huit Automnes. Rien ne présageait une scène aussi tragique. La caravane devait arriver pile le jour de mon anniversaire. J’avais toujours rêvé de la voir, et mes parents se faisaient une joie de me payer les places pour pouvoir admirer le spectacle.

Ce n’était pas possible. Ce n’était pas aujourd’hui.
La caravane devait arriver.

Ils allaient se relever.
Ils devaient se relever.
Ce n’était qu’un mauvais tour.

Pourtant, au milieu des décombres, je le voyais debout.

Un éventail à la main, il admirait le spectacle de mes parents morts. Rien dans sa droiture ne laissait paraître ne serait-ce qu’une envie de les sauver.

Il se tourna vers moi. Ses yeux rouges cernés me regardaient fixement. Il avait un léger sourire aux lèvres, qui semblait vouloir dire : « Tu es en vie ? » Pas comme quand on est heureux de voir un survivant, mais comme un sourire sadique.

Il s’avança vers moi et s’accroupit, tenant son éventail devant moi. Ses ongles noirs, le tatouage sur le bras qui tenait l’éventail et ses boucles d’oreilles, d’où pendait un papier dans une langue inconnue, tremblaient, tandis qu’une fumée noire sortait de sa bouche longue et fine avant qu’il ne parle.

Il ouvrit lentement l’éventail.
Le froissement coupa le silence.
Il prit son temps.

— Tiens donc… tu as survécu ?
— Je vais finir le travail. On ne laisse pas un témoin quand le rideau tombe.

À ce moment-là, je frissonnai. Pas de froid. De peur. Ma gorge était sèche, collée. Mes doigts glissaient dans le sang sans que je puisse les retenir.

Je compris qu’il voulait me tuer. Ça ne peut pas être la fin.
Pas aujourd’hui.
Pas maintenant.

Je voulais hurler à l’aide, mais je n’en avais pas la force.

Puis j’entendis quelqu’un claquer des mains et crier.

Il tourna son regard vers le bruit.

— Ils sont là ! On décampe !

On venait d’arriver. On avait à peine posé le pied dans le village que je sentis qu’on venait de remuer la merde. Je détestais quand ça arrivait.

Toutes les maisonnettes étaient détruites, sans la moindre exception. Les villageois étaient morts, alignés de façon cérémonielle. Le sang coulait là où, d’habitude, on sentait la boue sous nos bottes.

Ce n’était pas de la colère.
C’était une signature.

De la fumée. Intéressant. Trop noire. Pas naturelle à première vue.

Je le jure au nom du Grand Colosse : tout cela était une mise en scène. Ceux qui avaient fait ça voulaient être vus.

Que ma déesse m’en protège… J’espérais que ce n’était pas notre cirque qu’ils voulaient voir.

Sinon, la bande d’abrutis que je « dirige » voudrait se venger. Et ça ne promettait rien de bon. Ni pour eux. Ni pour nous. Je n’ai pas le temps d’enterrer les miens aujourd’hui.

Calliope cria de sa voix claire :

— Ici ! Un survivant !

Je m’avançai avec Starzk, notre gardien.

Le gamin ne devait pas avoir plus de dix-huit Automnes. Il tremblait. Trop pour mentir. Ses yeux bleus débordaient de larmes.

— Respire. Regarde-moi. Qui t’a fait ça ?

Il ne répondit pas. Il était ailleurs.

— Ne t’en fais pas. Nous sommes l’Arpenteuse Caravane.

Il toussa, crachant une fumée noire.

Fumée noire.

— J’ai vu… un homme aux yeux rouges… avec un éventail… et des ongles noirs…

Je fronçai les sourcils.

Soit il délire.
Soit on a affaire à quelque chose de plus grave.

— Où est-il parti ?

Il ferma les yeux et cria :

— Mes parents… ils sont en vie ?!

Je regardai Calliope. Elle secoua la tête.

Je ne voulais pas le lui dire. Mais si ce n’était pas moi, qui le ferait ?

— Non. Ils ont rejoint la Déesse Elyne.

??

Quand Corvin demanda à Starzk de porter le jeune homme, le silence s’épaissit autour de nous.

Je ne trouvais aucun mot capable de réparer ça.

Alors je fis ce que je savais faire.
Je laissai ma voix respirer à ma place.

Quoi qu’il se passe, j’obéissais aux ordres de Corvin.

Je portais le gamin. Je ne savais pas si un survivant d’un tel massacre était anodin. Corvin avait dit de le porter. Alors je le portais.

Je ne réfléchissais pas beaucoup. Corvin le fait pour nous.

Je marchais en direction du camp. Dix minutes.

C’est là que j’entendis Calliope ouvrir sa voix.

Elle n’était pas très belle. La cicatrice qui balafrait son visage la rendrait repoussante pour n’importe quel homme sensé.

Mais sa voix…

Même les esprits mineurs s’allumaient autour d’elle.
Je les avais déjà vus s’éteindre quand elle se taisait.
Je les avais vus se lever quand j’étais tombé.
Ils m’avaient remis debout.

« Un pas…
Un souffle…
Le monde tient encore…
Le fil ne rompt pas…
Le vent ne ment pas…
Le cœur bat… encore… »

Sa voix ne montait pas.
Elle glissait.

J’étais sur le dos de l’homme qu’ils appelaient Starzk. Il semblait pouvoir porter n’importe quoi… Après tout, il était immense.

Une fois dans leur camp, je sentis l’odeur du cuir, le feu qui réchauffait les tentes, les quelques lanternes qui éclairaient les roulottes alors que le soleil se couchait.

Les esprits mineurs qui tournaient autour de moi commencèrent à faiblir quand Calliope s’arrêta de chanter.

Starzk me posa près du feu, là où se trouvait une couchette. Je levai les yeux vers le ciel.

La grande tour était là. Elle semblait plus proche ce soir.
Et le Géant la tenait à bout de bras.
Comme toujours. Depuis ma naissance.

L’homme qui semblait être le chef du groupe me demanda alors, entouré de trop de monde pour que je les voie réellement à cet instant :

— Gamin… tu as repris tes esprits. Maintenant, dis-nous ce que tu sais.

Je pointai la tour du doigt.

Certains la regardèrent.
D’autres me fixèrent droit dans les yeux.

Je posai ma main contre ma poitrine.
Je me souvenais de son sourire.

— Ils savaient…
Que vous viendriez.

Leur chef de groupe ne souriait plus.

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