Chapitre 8 - Sous la Chute Dorée

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Le Cérvidé ne nous cherche pas. Il ne nous attaque pas. Il passe simplement, immense et silencieux, comme s’il traversait un décor trop petit pour lui. Sa présence plie l’air sans effort, et je comprends, sans qu’il ait besoin de le montrer, que nous n’avons aucun poids ici.

Les jours suivants, nous l’apercevons encore. Jamais de près. Toujours à distance, à la frontière de la brume violette, comme une idée qui refuse de se laisser saisir. Il apparaît, traverse un pan de brouillard, puis disparaît. Indifférent. Il ne protège rien. Il ne poursuit rien.

À mesure que nous avançons, le terrain se dérobe plus souvent sous nos pas. Les fissures s’élargissent, la terre sonne creux comme une coque vide, et l’air devient sec, presque minéral, comme si la chaleur n’avait jamais appris à rester ici. Le violet s’épaissit parfois jusqu’à donner l’impression qu’il nous observe, qu’il nous ralentit exprès, qu’il teste notre patience

Calliope fatigue.

Elle ne se plaint pas. Elle ne le fera jamais. Elle tiendra ,puis elle sourira comme si ce n’était rien. Mais je le vois : son souffle se raccourcit, son pas perd quelque chose, une fraction d’assurance que je connais trop bien. Alors je ralentis l’allure sans donner d’ordre. Je change de trajectoire sous prétexte d’éviter une fissure. Je fais mine d’observer le brouillard alors que je n’observe qu’elle. Personne ne le remarque. Ou plutôt : ils remarquent, mais ils me laissent faire, parce que c’est ce qu’ils attendent de moi. Maintenir l’axe. Garder la cohésion. Même si cela signifie mentir au groupe sur la vitesse à laquelle nous avançons.

Et c’est là que le doute s’installe, sans bruit.

Ai-je bien fait de séparer le groupe ?

Starzk est solide. Il encaisse. Il protège. J’ai confié le sauf-conduit à un homme qui résout les problèmes avec ses poings. Je lui ai confié les nôtres. Et je me surprends à compter les jours, comme si compter pouvait empêcher un drame d’arriver.

Ai-je trop freiné Ansel ?

Je l’ai recadré, encore et encore... Comme si je pouvais choisir, à sa place, jusqu’où sa Voie avait le droit de l’appeler. J’ai toujours cru que je protégeais le cirque .Mais depuis quand protéger ressemble-t-il autant à retenir ? Depuis quand la cohésion ressemble-t-elle autant à une cage ?

Depuis que j’ai pris la place de ma mère, très peu sont devenus des Incarnations. Très peu ont dépassé ce que je considère comme… raisonnable. J’ai justifié ça par la prudence, par l’équilibre, par la nécessité de survivre en tant que troupe. Et pourtant, une part de moi murmure quelque chose que je n’aime pas entendre : si le cirque ne grandit plus, est-ce parce que le monde a changé… ou parce que moi, je l’empêche de changer ?

Ma mère dirigeait d’une main de fer, même seule, même avec moi à élever. Elle ne doutait jamais devant les autres. Elle ne laissait jamais l’hésitation faire vaciller la structure. Moi non plus. Je n’ai jamais douté devant eux.

Mais je doute.

Seul.

Je m’arrête quand une forme se dresse devant nous, et l’air autour d’elle paraît soudain plus net, comme si le brouillard lui-même hésitait à la toucher. Une statue dorée… non. En or. Pas une teinte. Pas une illusion. L’or pur, massif, brillant malgré la cendre qui recouvre tout ici. Un homme figé en plein mouvement, un pas en avant, une main tendue. Fuite ou supplication. La peur est la même dans les deux cas.

Je m’approche. L’or n’est pas une couche. C’est la matière.

Je pose la main contre la surface. Le métal est glacé.

Je retire ma main lentement.

Je ne m’approche pas.

Je n’en ai pas besoin.

— Corvin.

Il tourne la tête.

— Il n’est pas mort.

— Vivant… à l’intérieur ?

Je ne quitte pas la statue des yeux. L’or ne reflète presque rien, comme s’il absorbait la lumière au lieu de la renvoyer. Aucun rapport n’en parle. Aucun survivant revenu d’expédition n’a jamais mentionné des statues… vivantes. On parle de disparitions. De silence. De groupes qui ne reviennent pas. Jamais de ça.

Je passe lentement en revue ce que je sais. Les nobles financent des expéditions année après année. Des hommes partent. Peu reviennent. Ceux qui reviennent parlent de brouillard, de Veilleurs, de monstres. Mais personne n’a jamais décrit…

Ou alors.

Je relève légèrement la tête, le regard perdu au-delà de la statue, vers les profondeurs du cratère.

— C’est peut-être pour ça qu’ils continuent les expéditions.

— Pour…

Ma voix s’accroche au silence.

Je déglutis.

— Pour les sauver ?

Le mot reste suspendu entre nous, fragile.

Je n’ai pas besoin de préciser ce que je veux dire.
Nous savons tous de quoi je parle.

Les statues.
Les expéditions.
Les hommes figés sous l’or.

Je sens déjà la réponse dans le regard de Corvin.

Mais je la pose quand même.

— Non. Pas pour les sauver.

Je garde les yeux sur la statue.

— Pour récupérer l’or.

Le silence se tend.

Si ces statues sont réellement composées d’or massif… alors le cratère n’est pas seulement un mystère. C’est une mine. Une richesse inépuisable, si l’on accepte le prix.

Ça expliquerait pourquoi certaines capitales proches du cratère se sont développées si vite. Trop vite.

Mais ça n’explique pas le phénomène lui-même.

Je reprends, plus bas :

— Si le cratère est rempli de statues comme celle-ci… faites d’explorateurs… alors personne n’a intérêt à ce que ça s’ébruite.

Un scandale éclaterait.
Les expéditions cesseraient.
Le commerce autour du cratère s’effondrerait.

Et surtout… la valeur de l’or chuterait brutalement dans les royaumes qui ignorent son origine.

Je redresse légèrement la tête.

— On ne cache pas un phénomène pareil seul.

Ça demanderait une entente.
Une alliance tacite entre royaumes.

Filtrer l’information.
Contrôler les survivants.
Transformer les disparitions en légende.

Le brouillard devient presque secondaire.

Il ne reste qu’une question.

— À quelle fréquence ?

Je regarde la statue.

— Si le simple fait de rester ici suffit à finir ainsi… alors nous devrons rebrousser chemin.

Même si cela signifie abandonner Kami et Riven.

Le mot me brûle la gorge.

Non.

Les royaumes continuent d’envoyer des expéditions.
Ils le font encore.

Donc il doit exister un moyen.

Un rituel.
Un passage.
Une condition à respecter.

Personne n’investit autant pour un suicide certain.

Je serre la canne.

— Il y a une règle.

Et nous ne la connaissons pas encore.

— On ne va pas rebrousser chemin maintenant !

Ma voix claque plus fort que je ne le voulais.

— On marche depuis combien de jours ? Combien ?

Le sol craque sous mes bottes quand je fais un pas en avant.

Je confronte Corvin.

Il me regarde.

Et, pendant une fraction de seconde, je vois ce que je n’ai jamais vu chez lui.

De l’hésitation.

Pas longue.

Pas visible pour tous.

Mais moi, je la vois.

Et ça m’agace.

Je ne suis pas stupide.

Je sais ce qu’on risque.

Je sais que chaque pas nous rapproche peut-être d’une fin absurde, figée dans l’or.

Rien ne nous dit que Kami et Riven ne sont pas déjà comme ça.

Ou pire.

Détruits par un Veilleur.

Dévorés par une chose qu’on n’a même pas encore vue.

Je serre les poings.

La chaleur monte malgré moi.

— Mais on n’est pas venus jusqu’ici pour spéculer.

Ma voix baisse, mais elle brûle encore.

— On est venus les chercher.

Super. Il bouillonne. Et moi je dois choisir.

Continuer d’avancer, au risque de les voir tous finir figés dans l’or. Rebrousser chemin, et peut-être finir carbonisé par un magicien vingt-cinq ans plus jeune que moi. Je dois parler. Maintenant.

Je regarde Calliope. Elle retient quelque chose, comme toujours quand Cassian élève la voix. Elle attend que je tranche.

Je tourne la tête vers Ranvia.

Et je vois une fleur.

Dorée.

Elle touche son bras.

Je cligne des yeux. Non. Impossible. Une seconde plus tôt, il n’y avait rien. Mon esprit s’accroche à l’image sans parvenir à la comprendre. Une autre tombe. Puis une autre.

Azura hurle. Un cri bref, tranchant. Puis plus rien.

Je lève les yeux.

Ce n’est pas de la pluie. Pas des cendres. Des pétales. Ils tombent lentement — pas du ciel, mais de la Tour.

Statues. Or. Expéditions. La chute. Les pétales.

Les pensées se percutent, se superposent. Ce n’est pas le temps. Ce n’est pas une malédiction invisible. C’est matériel. Ça descend. Et nous sommes dessous.

Je n’explique rien.

Je n’ai pas le temps.

— Fuyez !

On part tous dans la même direction.

Je cours.

Mais quelque chose ne va pas.

Mon bras.

Il devient lourd.

Pas douloureux.

Lourd.

Comme si le sang s’y figeait.

Je baisse les yeux.

La peau brille.

Une fine pellicule dorée rampe sous la surface.

Je le sens.

Ça monte.

Lentement.

Trop vite.

Au même instant, je sens Sabre et Azura revenir dans mon ombre. Pas en panique. En retrait. Comme si quelque chose les rappelait.

— Merde.

Je relève la tête vers Cassian.

Je ne ralentis pas.

— Ça se propage.

— Coupe.

Il me fixe.

Je soutiens son regard.

— Coupe le bras.

Le poids augmente. Les doigts répondent déjà moins.

— Je ne finirai pas en statue.

Un souffle.

— J’ai encore trop à faire.

Quoi ?

Elle veut que je lui coupe le bras ?

Maintenant ?

On court. Les pétales tombent. Le sol craque. Personne ne comprend ce qui se passe.

Je tourne la tête vers elle.

Son bras brille.

Ce n’est pas une illusion.

Je sens la chaleur monter dans mes paumes malgré moi.

Couper.

Je pourrais.

Je l’ai déjà fait.

Pas comme ça.

Je lève les yeux vers Corvin.

Dis quelque chose.

Un ordre clair.

Un oui.

Un non.

Je peux brûler.

Je peux trancher.

Mais je ne décide pas ça seul.

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