Chapitre 9 - Le Rideau se Ferme

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Pandore se tient face à moi.

Droit.

Immobile.

Ses yeux rouges écarlates plongent dans les miens sans détour.
Les cernes.
Le tatouage courant le long de son bras.
La finesse presque excessive de ses traits.

Tout cela est nouveau.

Je l’ai vu intervenir d’en haut.

Quand il a sauvé Kami.
Quand il a remodelé le cratère comme une scène qu’il possédait déjà.

Mon objectif en venant ici était simple.

Voir la Tour.

Comprendre comment l’atteindre.
Comprendre comment dépasser la limite.

Quand j’ai vu Pandore apparaître, je me suis dit que tout irait bien.
Qu’avec lui ici, malgré les Veilleurs, malgré les créatures du cratère, ils étaient en sécurité.

Mais Riven était pâle.
Trop pâle.

La sueur froide sur son front n’avait rien d’un simple choc.

Il vacillait.

Et ce détail a suffi à fissurer ma certitude.

Alors je me suis placé entre eux.

Non pas pour attaquer.
Mais pour équilibrer.

Pandore me foudroie du regard.

— Kami, recule. Va rejoindre Riven. Il oscille entre crise d’angoisse et perte de contrôle.

Kami hésite une fraction de seconde.

Pandore tend la main pour la retenir.

Je bloque son geste avant qu’il ne l’atteigne.

Simplement en avançant d’un pas.

— Joli tatouage, dis-je sans quitter ses yeux.
Tu te l’es fait quand tu as quitté le cirque ?

Un silence.

Il sourit à peine.

— Ansel… je te respecte plus que n’importe qui. Plus que Corvin, même.
Mais si tu me gênes…

Je ne recule pas.

— Tu sais que je suis une Incarnation depuis bien plus longtemps que toi Pandore.

Je ne hausse pas la voix.

J’ai l’estomac noué.
Des vertiges me prennent sans prévenir.
Je transpire à grosses gouttes.

Je me souviens.

Je ne pourrai jamais effacer de ma mémoire les relents métalliques qui pénétraient dans mes narines.

Je sens encore le sang sur mes mains.
La chaleur.
La viscosité.

La sensation hante mes pensées.

Elles sont propres maintenant.

Mais je le sens encore.

J’aurais dû mourir à leur place.

Je cours vers Riven.

Derrière moi, quelque chose d’autre se joue entre Ansel et Pandore.
Une tension silencieuse. Plus dangereuse que les monstres du cratère.

Mais je ne m’arrête pas.

Je le vois.

Et je reconnais trop bien cette réaction.

Il m’est arrivé d’avoir la même… après la mort de mes parents.

Le regard vide.
La respiration brisée.
Le corps encore debout, mais l’esprit déjà ailleurs.

Il murmure.

À peine audible.

— J’aurais dû mourir avec eux…
— Pourquoi avoir survécu… si je suis sur la même Voie que cet homme…

Les mots me frappent plus fort que n’importe quel coup.

Je ne réfléchis pas.

Je le prends dans mes bras.

Il est glacé.

— Tout va bien… ce n’est pas ta faute.

Je répète.

Comme on me l’a répété autrefois.

Pour moi, Pandore a longtemps été comme un grand frère.
Un modèle.
Un pilier.

Et pourtant…

En voyant l’état de Riven, il ne fait plus aucun doute qu’il a commis un crime.
Un crime qui ne peut pas être maquillé en mise en scène.

Je serre Riven un peu plus fort.

Et pour la première fois…

Je ne sais plus de quel côté je me tiens.

— Ce n’est ni le lieu ni le moment pour s’affronter.
Laisse-les partir, Pandore. Ça vaut mieux.

Il éclate de rire.

Pas un rire franc.
Un rire qui se casse en deux.

Il se tient la tête comme si quelque chose grondait à l’intérieur.

— Tu te souviens de ce jour… Vous avez choisi de les tuer les parents de la jeune Kami ?
Toi. Corvin. Milo. Calliope.
Le jour où tu as accepté de devenir une Incarnation.
Quand ils sont devenus des Nérim.

Le mot tombe.

Nérim.

Je fronce les sourcils.

Je ne comprends pas où il veut en venir.

— Corvin ne t’a rien dit, apparemment.
Pas étonnant. Il cache tellement de choses.

Son bras fend l’air sans prévenir.

Je n’esquive pas.

Je le bloque.

Un fil invisible retient son mouvement avant qu’il ne m’atteigne.
Le vide se tend autour de lui.

Un combat entre porteurs de Voie ne se gagne pas par la force.
Il se gagne par l’information.

Lire la trajectoire.
Lire l’intention.
Lire la faille.

Mais nous nous connaissons.

Il ne lancerait pas une attaque qu’il n’est pas certain de pouvoir conclure.

Je recule d’un pas.

Juste assez.

— Mon but est de monter dans la Tour.
Pas de te tuer, Pandore.

Ses yeux rouges brillent.

Pas de colère.

De conviction.

— Et moi, je veux détruire cette foutue Tour, Ansel.

Le silence s’alourdit.

— Nous sommes voués à nous affronter.
Ici.
Et maintenant.

Le vent s’arrête.

Je sens la hauteur au-dessus de moi.

Le combat qui se déroule sous mes yeux, pendant que je tente de maintenir Riven debout, est tout simplement terrifiant.

Le cratère semble se plier à la volonté d’Ansel. Le sol se tend sous ses mouvements, l’air lui-même se déforme autour de lui comme une toile qu’on étire trop loin. Chaque pas qu’il ne fait pas, chaque appui invisible qu’il prend, redessine l’espace.

Face à lui, Pandore ne reste jamais là où on l’attend. Il disparaît pour réapparaître à quelques mètres, puis plus loin encore, puis dans l’angle mort d’Ansel. On dirait qu’il déplace le décor plutôt que son propre corps, comme si le monde acceptait de se réorganiser autour de lui.

Ansel survole le cratère, porté par ces lignes invisibles que lui seul perçoit. Des fils tendus dans le vide, des trajectoires impossibles qui découpent l’espace en angles nets. Il projette les monstres contre ces lignes, les suspend, les rejette au loin comme de simples obstacles sur sa route.

Pandore les réduit en éclats.

Les créatures explosent en milliers de cartes qui se dispersent dans l’air noir, scintillent un instant avant de se recomposer ailleurs, déjà prêtes à servir. Il marche sur ces fragments comme sur un sol provisoire, grimpe sur ses propres illusions pour gagner en hauteur, pour combler la distance qui le sépare d’Ansel.

Une carte ne se disperse pas.

Elle file droit.

Plus basse.

Plus précise.

Je la vois entailler l’air à l’endroit exact où Ansel prend appui.

Un claquement sec résonne.

Un fil invisible cède.

Ansel vacille.

Pas longtemps.

Mais assez pour que le cratère semble reprendre son poids d’un seul coup.

Pandore réduit la distance d’un battement.

Une seconde carte frôle un autre fil. Celui-ci ne rompt pas, mais il tremble, vibrante cicatrice suspendue dans le vide.

La danse devient lutte.

Les Veilleurs, pris entre eux, ne sont plus que des silhouettes balayées par leurs affrontements. Certains sont tranchés net par les lignes tendues d’Ansel, d’autres pulvérisés dans des gerbes de cartes. Ils ne sont plus des adversaires.

Seulement des dommages collatéraux.

Je serre Riven contre moi, sentant son souffle irrégulier contre mon épaule.

Leur duel dépasse tout ce que nous avons connu. Ce n’est plus une question de force. C’est une lutte de principes, de directions opposées, qui s’entrechoquent au-dessus de nos têtes.

Et puis quelque chose change.

Quelque chose tombe.

Ce n’est ni de la cendre, ni de la poussière.

Ce sont des pétales.

Fins. Dorés.

Ils descendent lentement, en silence, comme si le ciel lui-même avait décidé d’intervenir.

Pandore lève les yeux au moment où les premiers pétales dorés commencent à tomber.

Il comprend avant moi.

Il referme lentement son éventail. Le claquement sec résonne étrangement dans l’air devenu trop calme.

Moi, je ne vois que la Tour.

Les pétales en tombent.

De la Tour.

Ils descendent comme une bénédiction.

Ou une sentence.

Et plus je les regarde, plus le désir grandit en moi.
Si elle peut laisser tomber cela… alors elle peut être atteinte.
Touchée.
Gravie.

Pandore tourne légèrement la tête vers moi. Sa voix, quand il parle, semble venir d’un endroit plus profond que le cratère lui-même.

— Le rideau se ferme…
Mais vous feriez mieux de partir avant que ces choses ne vous touchent.

Il ne menace pas.

Il constate.

Puis il disparaît.

Pas en courant.
Pas en fuyant.

L’espace se replie simplement sur lui.

Je reste une seconde immobile.

Une pétale tombe près de moi. Elle effleure le sol et laisse une fine trace dorée là où elle touche.

Puis une autre.

Puis plusieurs.

L’averse s’intensifie.

Ce n’est plus une chute isolée.

C’est une pluie.

Je sens l’air changer.

Je détourne enfin le regard de la Tour.

Kami et Riven.

Je descends.

Mes fils se tendent autour d’eux avant même que mes pieds ne touchent le sol. Je les saisis tous les deux et les soulève sans effort, les portant par des lignes invisibles qui nous arrachent au sol noirci.

Les pétales tombent plus vite maintenant.

Je ne les regarde plus.

Mais je sens leur présence.

Et malgré le danger…

Une part de moi sait déjà que je reviendrai.

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