Chapitre 7- Sous l'Ombre de Vammilia

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Malgré la brume. Malgré les Veilleurs.
Nous avons avancé avec la caravane sans encombre.

Je n'ai pas cherché à comprendre pourquoi.

Quand la brume se dissipe enfin, la grande porte de la capitale apparaît devant nous.

Mission accomplie.

Je m'avance devant le groupe et marche droit vers les deux gardes en armure postés à l'entrée.

Pendant que Starzk parle aux gardes, je reste avec Naé.
Elle n'a encore jamais vu la capitale Vammilia.
Et elle a toujours cette façon de se tenir, comme si tout ce qui est arrivé était sa faute.

— Ne t'en fais pas... ils vont revenir.

Je gonfle un ballon entre mes mains.

Il prend la forme de Corvin.
Sévère. Trop droit. Trop sérieux.
Mais au fond, trop gentil pour son propre bien.

Un autre apparaît.

Ansel.
Toujours ailleurs.
Mais jamais lâche.

Puis Calliope.
Douce. Timide.
Celle qui parle le moins... et qui dit le plus.

Cassian surgit dans mes doigts en petite flamme colorée.
Enflammé. Bruyant.
Mais incapable d'abandonner qui que ce soit.

Kami arrive ensuite.
Bras croisés.
Carapace bien fermée.

Ranvia prend forme avec des oreilles trop grandes et un regard trop lucide.
Fidèle à ses instincts. Toujours.

Et enfin...

Riven.

Sourire forcé.
Regard ailleurs.
Comme s'il essayait de tenir un mur qui s'effrite à l'intérieur.

Je les fais tourner autour d'elle.

— Tu vois ? On est toujours là.

Naé laisse échapper un petit rire.
Timide. Presque fragile.

— Merci, Milo...

J'ai gagné un sourire.

Un vrai.

Je relève les yeux.

Les grandes murailles de Vammilia dominent tout.
Et là-bas, Starzk parle toujours aux gardes.

Je connais bien cette ville.

Trop grande pour être bien protégée.
Trop proche du cratère.

Et ici, les gardes ne voient presque jamais personne assez stupide pour arriver à pied par la grande porte plutôt que par le port.

Sauf nous.

Ils savent qui nous sommes.

Et pourtant, ils me bloquent le passage.

— Halte. Vous devez payer une taxe. Et nous devons vous fouiller.

La grande pancarte derrière eux — "Interdit aux monstres" — leur donne le droit de fouiller à peu près n'importe qui.

Je leur tends le sauf-conduit.

Ils l'ouvrent.
Commencent à lire.

— Par l'accord de l'empereur Karamas, j'autorise l'Arpenteuse Caravane à circuler librement dans les villes de l'Empire et de ses alliés...

Je laisse parler.

Toujours les mêmes mots.
Toujours la même voix qui change.

Accord. Autorise. Protection.
Un tas de phrases bien rangées pour dire : laissez-les passer.

Pour moi, ça reste du bruit.

Du blabla.

Le garde continue de lire avec sérieux, comme si chaque syllabe pesait son poids.

Je fixe la porte derrière lui.

— Vous savez très bien que personne ne viendrait à pied jusqu'ici, dis-je en le coupant. Vous savez qui nous sommes. On peut entrer ?

— Il nous arrive de voir des personnes qui vien—

Je le coupe encore.

— Nous sommes l'Arpenteuse Caravane. Le sauf-conduit nous autorise à entrer dans chaque ville de l'Empire et de ses alliés. Mes gens sont fatigués. La route a été longue.

Un silence.

Le garde soupire.

— Bien... bien. Nous attendions votre venue.

Il s'approche légèrement et me donne un coup discret dans les côtes pour murmurer :

— Où est la célèbre Calliope ? Je ne l'ai encore jamais vue. On dit qu'elle est magnifique.

Je me tourne vers lui.

Je le regarde sans sourire.

— Tu serais déçu. Elle est immonde.

Je montre mon visage.

— Une cicatrice qui lui couvre toute cette partie. Et elle viendra plus tard. Préviens-nous à l'arrivée des autres.

Il recule, un peu déçu.

Puis ils ouvrent la grande porte.

La porte se referme derrière nous.

Ça claque.

L'air change.

Sel.
Poisson.
Goudron.

La rue descend.

On suit.

Du monde partout.
Trop de monde.

Marchands.
Marins.
Des gamins qui fixent les roulottes.

Je garde l'allure.

Les tours montent haut.

Trop haut.

Pas mon problème.

En haut, les bâtiments sont plus propres.
Plus espacés.

Pas pour nous.

On descend.

Le port apparaît.

Grand.

Mâts.
Cordages.
Navires énormes.

Je vérifie que tout le monde suit.

— Aux quais.

Je lève les yeux une seconde.

La Tour est là.

Plus proche.

Je serre la mâchoire.

Je n'aime pas ça.

Starzk marche comme si la ville était un couloir.

Moi, je regarde.

Les tavernes débordent déjà sur la rue.
Des voix fortes.
Des rires trop lourds.

J'entends un mot revenir.

Cratère.

Encore.

Toujours.

Un marin jure que les Veilleurs ont disparu pendant deux nuits.
Un autre dit que c'est un signe.
Un troisième prétend avoir vu une lumière bleue au large.

Ils parlent fort.
Mais ils boivent plus fort encore.

Plus loin, des enfants jouent avec des morceaux de bois.
L'un tient une branche au-dessus de sa tête.

— Je suis le Géant !

Un autre tombe volontairement.

— La Tour va tomber !

Ils rient.

Je souris malgré moi.

Ils jouent à la fin du monde.

Personne ne leur a dit que ce n'était pas un jeu.

Je lève les yeux vers les hauteurs.

Des balcons propres.
Des vitres intactes.
Des silhouettes bien habillées qui ne descendent jamais ici.

En bas, les murs sont fissurés.
Des familles serrées sous des auvents.
Des mains trop sales pour toucher les portes du haut.

Eux ne monteront jamais.

Pas sans spectacle.

Pas sans miracle.

Je sens déjà le poids.

Il y a du travail ici.

Beaucoup.

Je fais apparaître un petit ballon au-dessus d'un enfant qui nous regarde passer.

Il éclate en pluie d'étincelles.

Il rit.

Oui.

Il y a du travail.

Une fois près des quais, je commence à monter les tentes avec les autres.

Milo amuse déjà les enfants.

C'est la première fois que je le vois aussi... populaire.

Je n'aime pas ce mot.

— Naé. Viens aider. Arrête de broyer du noir. Travailler, ça aide.

Elle obéit.

Mais je vois bien que ce n'est pas pour elle.

C'est une corvée.

Je tends les cordages.

Vérifie les piquets.

D'habitude, les stèles restent séparées.

Pas cette fois.

Je vais les rassembler dans ma tente.

Plus simple à surveiller.
Plus simple à défendre.

Je relève la tête en redressant la toile principale.

Je les reconnais tout de suite.

Robe ample.
Coupe droite.
Silhouette trop propre pour les quais.

Le culte d'Exior.

Ils restent à distance.

Ils observent.

Du moment qu'ils ne sont pas hostiles, ils peuvent regarder.

Je serre un peu plus fort la corde.

Mais ça me rappelle de mauvais souvenirs.

Je fais mine de ne pas les voir.

Je gonfle un ballon.
Je le transforme en poisson.
Puis en oiseau.

Les enfants rient.
Les parents s'approchent.

Je suis étrangement populaire aujourd'hui.

Trop populaire.

Vammilia est habituée aux étrangers.
Habituée aux cirques.

Mais pas à ça.

Pas à un accueil aussi facile.

Ça conviendrait plus à Calliope, ce genre d'attention.

Moi, je devrais être celui qu'on observe de loin.

Un des parents s'approche davantage.

Une femme aux mains trop propres pour les quais.

— Vous restez longtemps ? Où sont les autres membres de la caravane ?

Je ris.

Un peu trop fort.

— Ils sont occupés. Mais quand ils seront là, on vous fera un merveilleux spectacle.

Elle sourit.

Un sourire poli.

Pas chaleureux.

Ses yeux, eux, ne rient pas.

Ils cherchent derrière moi.

Je laisse éclater une poignée de confettis dorés pour distraire les enfants.

Les parents ne regardent pas les confettis.

Ils regardent les tentes.

Et ça...

Ça ne me plaît pas.

Quand je finis de monter les tentes, le soleil est déjà bas.

Le vent marin devient plus froid.

Je serre les derniers cordages.

— Milo. Je vais boire un coup. Surveille les stèles.

Je ne lui laisse pas le temps de répondre.

La taverne est déjà pleine quand j'entre. Le bruit me frappe d'un coup : voix graves, éclats de rire, chopes qui s'entrechoquent. L'odeur du sel se mêle à celle de l'alcool et du bois humide. Rien d'hostile. Rien à surveiller.

Je commande une pinte et m'assois enfin, le dos contre le mur, là où je peux voir la porte sans avoir à y penser.

La première gorgée est froide. La mousse reste un instant sur mes lèvres avant de disparaître. La bière descend lentement, et avec elle, la tension des cordages, des piquets, des regards sur les quais.

Je ferme les yeux une seconde.

Juste une seconde.

Pour ne plus être le Gardien.
Pour ne plus penser aux stèles.
Ni au cratère.
Ni aux silhouettes blanches.

Je savoure le silence intérieur que ça laisse.

Puis le banc grince.

Quelqu'un s'assoit à côté de moi. Sans demander.

Je reconnais le tissu avant même de tourner la tête.

Robe ample.
Blanche.

Le culte d'Exior.

Je garde les yeux sur ma bière.

Je bois une autre gorgée.

— Les nobles ne vous apprécient pas.

Sa voix ne change pas. Toujours aussi calme.

Je garde les yeux sur ma bière.

— Et moi, je ne vous apprécie pas. Mais tant qu'on s'ignore, on peut vivre ensemble.

Il ne répond pas tout de suite.

Le brouhaha de la taverne continue autour de nous. Personne ne fait attention.

Puis :

— La monstrueuse Calliope a vexé plus d'un noble avec ses chansons.

Monstrueuse.

À cause de sa cicatrice ?

Je sens la chaleur monter plus vite que la bière.
Il n'y a que moi qui peux parler d'elle comme ça.

Je serre ma chope.
Je bois encore.

— Venez-en au fait.

Il incline légèrement la tête.

— Il paraît qu'un ensemble de villages a été attaqué dans le royaume. Les nobles cherchent un responsable. Et votre sauf-conduit... est ancien. Trois siècles. Certains souhaitent le remettre en question.

Il marque une pause.

— Après tout, Calliope et d'autres... entachent la réputation des nobles. On peut comprendre leur mécontentement. Cette chose qui chante—

Je ne le laisse pas finir.

Ma main attrape son crâne chauve avant même que je réfléchisse.

Je frappe.

Une fois.

Le bois du comptoir claque.

Deux fois.

Le bruit se perd dans les voix de la salle.

Trois fois.

Le sang éclabousse le rebord.

Le silence, lui, ne vient pas.

Personne ne bouge.

Je relâche sa tête. Elle retombe lourdement contre le bois.

Je reste une seconde immobile.

Je ne sais pas si j'ai pris la bonne décision.

Mais je sais qu'il n'avait pas le droit.

Je laisse quelques pièces sur le comptoir.

Puis je repars.

Mort ou vif.

Ce n'est plus mon problème.

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