LA VIE CONTINUE

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Avril 1959, Après avoir quitté son travail au service d'assainissement, contrairement à ses habitudes, Gaspard, s'aventura dans un café, du côté de la place Blanche. Alors qu’il rentrait chez lui rue Lepic, un air d'accordéon et des éclats de rire dans un café attirèrent son attention.

Ce n'est pas qu'il était du genre à se laisser entraîner dans les farandoles, mais ce soir-là, il était d'humeur plus enjouée que de coutume… Allez savoir pourquoi… Les senteurs printanières qui descendaient de la butte peut-être... Les filles vêtues plus légèrement depuis quelques jours… Elles marchaient gaiement par les rues, comme si elles allaient se mettre à danser, graciles comme des papillons sur le point de s'envoler.

Tout en sirotant une citronnade, Gaspard lorgna vers une table où bavardaient joyeusement quelques filles. Elles étaient quatre, mais il n'en vit qu'une. Elle avait les traits merveilleusement fins et les cheveux châtains coupés en carré, elle portait un blue-jean et une marinière ; évidemment, il fut frappé aussitôt par sa ressemblance avec Luna. Ses yeux noisette et son air espiègle le ramenèrent cinq ans plus tôt… Était-ce Luna elle-même ou une apparition ? Elle écoutait ses amies en buvant distraitement un coca avec une paille. Gaspard se demanda comment on pouvait avaler cette abominable boisson apportée par les Américains. Soudain, il surprit le reflet de la jeune fille dans une glace murale. Elle le fixait intensément… L'aurait-elle reconnu ? Alors l'imagination du jeune homme partit à la dérive… Qui donc était cette fille ? Était-ce vraiment Luna ? Et si elle avait survécu après sa chute dans l'égout ? Assommée, elle serait devenue amnésique… Incapable de révéler son identité, elle aurait erré toute seule dans Paris… Pendant toutes ces années ? Serait-ce possible ? Il était sur le point de quitter sa table pour aller vers elle quand tout à coup un groupe d'une dizaine de permissionnaires en goguette fit irruption dans l'établissement. Cela provoqua un tel charivari que les consommateurs durent se lever pour réorganiser leurs tablées. Dans la confusion générale, Gaspard perdit de vue les jeunes filles… Il se redressa d'un bond et inspecta fébrilement la salle du café à la recherche des étudiantes… Il finit par les débusquer sur le trottoir, à l'entrée du bistrot. Elles discutaient tranquillement, mais à sa grande déception, elles n'étaient plus que trois… La jolie fille aux yeux noisette s'était volatilisée.

Timidement, il osa s'approcher des filles et les questionna à propos de la « pseudo Luna ». Il s'enquit de son prénom, il apprit qu'elle se prénommait Sélène… Étrange… Quand il s'enhardit à demander si elles savaient où elle habitait, elles lui révélèrent qu'elle était étudiante en droit à Assas et qu'elles n'en savaient pas plus… Elles lui apprirent aussi qu'elles ne la connaissaient pas auparavant… Le café étant bondé, elles lui avaient demandé la permission de partager sa table, Sélène avait volontiers accepté… Pour s'excuser du dérangement qu'il leur causait, Gaspard leur avoua qu'il avait cru reconnaître une camarade qu'il avait perdue de vue depuis plusieurs années. Ce qui était parfaitement vrai au demeurant. Depuis ce soir-là, on vit souvent traîner Gaspard vers le Panthéon… En fait, depuis trois semaines, quasiment tous les soirs après sa remontée des égouts, il se douchait et se changeait prestement pour aller arpenter les rues des universités, à la recherche de sa disparue. Ses parents s'inquiétaient de plus en plus de ses escapades tardives. Une fois revenu à la maison, il les embrassait, avalait un léger souper puis allait se coucher… Exténué, il s'endormait immédiatement pour une nuit sans rêve. Les soirées de Gaspard étaient toutes programmées ainsi, depuis sa rencontre avec les étudiantes.

Le lendemain, pendant qu'il descendait le Boul'mich' * , une voix féminine l’interpela :

— Hé ! Bonsoir !

Gaspard leva la tête, il reconnut Sélène, assise nonchalamment devant la fontaine Saint-Michel. Elle agitait les bras pour attirer son attention. Il avança vers elle, incrédule :

— Bonsoir… Sélène… C'est bien ça ?

— Oui, tu connais mon prénom ?

— L'autre jour au café… Je l'ai demandé à tes copines…

— Ah oui, c'était pas vraiment des copines… J'avais remarqué que tu me regardais. Alors comme ça, tu voulais savoir mon prénom ?

Gaspard était embarrassé. Devait-il lui dire qu'elle lui rappelait son amie disparue ? Ce n'était pas la meilleure des options. Alors pourquoi un garçon regarderait-il une fille qu'il ne connaissait pas et pourquoi voudrait-il connaître son prénom ? Parce qu'il la trouvait jolie ? Certainement... Il se défila.

— Toi aussi, tu m'observais, je m'en suis rendu compte… Dans la glace…

— C'est vrai… Tu étais mignon avec ta tignasse blonde et tes yeux noirs… Tu m'as fait penser au petit prince de St Exupéry. Enfin… Comme je me le représentais quand j'étais petite...

— Et… Tu fais quoi là ?

Sélène eut un petit rire mutin :

— Ça se voit pas ? Disons que je t'attendais… Tu t'appelles comment ?

Gaspard était quelque peu intrigué :

— Je m'appelle Gaspard… Comme les rats*. Gaspard Lechat. Tu savais que je passerais par-là ?

— Forcément, en fait je viens souvent à la fontaine pour me détendre. C'est sympa, y a du monde…

Elle aussi venait de se défiler. Le jeune homme l'invita à prendre un café. Ils remontèrent un peu le boulevard jusqu'au Cluny où ils s'installèrent en terrasse.

— Tu fais des études de droit à ce qu'on m'a dit ? Tu veux devenir avocate ?

— Je sais pas encore… Pas forcément, peut-être conseillère juridique… Et toi Gaspard, qu'est-ce que tu fais ?

— Fonctionnaire au service d'assainissement. Je travaille dans les égouts. Je suis égoutier.

Sélène, pas dégoutée le moins du monde :

— Y a pas de sot métier.

— C'est assez risqué pour la santé, mais c'est très intéressant. On ne risque pas de s'ennuyer. Il se passe des choses incroyables en dessous.

— Il paraît qu'il y a des crocodiles…

— C'est ce qu'on raconte, mais moi j'en n'ai pas encore rencontré ! Il y a plus de deux mille kilomètres de galeries alors…

— Oui je sais…

— Tu sais ? Tu t'y connais en égout ? Ça te dirait que je te fasse visiter ?

Sélène éluda la question et enchaîna :

— Je trouve qu'il fait trop beau pour aller là-dessous ! Je préférerais qu'on aille sur la tour Eiffel… Il y a plus d'air là-haut !

À sa manière, Sélène venait de proposer à Gaspard une sortie avec elle. Bien sûr, le garçon s'empressa de trouver l'idée excellente.

— Il sent très bon ton parfum Sélène. On dirait un bouquet de fleurs. C’est quoi ?

— Arpège de Lanvin… Tu apprécies ?

— Beaucoup… Tu vis à Paris ?

— Tu veux connaître mon adresse, on dirait. Oui je vis à Paris, chez des amis de mes parents. Je ne te dirai pas où, car je ne peux pas recevoir. Je suis hébergée, tu comprends ?

— Je comprends… Moi, j'habite rue Lepic à Montmartre, chez mes parents. Si tu veux venir voir le quartier…

— Oui ! Dès que possible Gaspard, mais là, je dois rentrer, j'ai du travail par-dessus la tête !

Ils se quittèrent sur la promesse de bientôt se revoir, sur la tour Eiffel ou sur la place du Tertre, peu importe, Gaspard était heureux et plein d'espoir. C'était son premier rendez-vous avec une jeune fille depuis la disparition tragique de Luna. À part quelques rencontres un peu sordides sur Pigalle, il n'avait plus eu de relation avec la gent féminine.

La bonne humeur de Gaspard allait s'assombrir, car de retour chez lui, une mauvaise nouvelle l'attendait. Mireille, sa mère, lui remit une lettre officielle. C'était une convocation pour le conseil de révision en vue de son incorporation sous les drapeaux, autrement dit, il devait se préparer à partir faire ses dix-huit mois de service militaire. Le repas du soir eut du mal à passer, c'était un peu la soupe à la grimace. Il se rendit donc à la mairie le jour prévu pour passer sa visite médicale en compagnie des gars de sa classe, tout le monde à poil, à la queue Leu leu devant le médecin-major, la toise, la pesée, les dents, présence des testicules, test d'intelligence, etc. Et puis passage obligé devant l'officier d'orientation concernant l'avenir du futur conscrit au sein de l'armée. On demanda quand même son avis à Gaspard. Il émit le souhait d'être dans l'aviation…

Malheureusement, l'armée avait besoin de biffins pour combattre en Algérie. Probablement, qu'il ferait ses quatre mois de classe en France et qu'il serait incorporé à un régiment affecté au maintien de l'ordre, quelque part de l'autre côté de la Méditerranée. Il chercha à revoir rapidement Sélène pour la prévenir de son départ imminent pour l’armée. Comme convenu, il la retrouva à la fontaine saint-Michel, puis ils allèrent à la tour Eiffel ; au troisième étage, il osa lui voler un baiser. Il y avait beaucoup de vent, Sélène riait comme une enfant émerveillée, ses cheveux lui balayaient le visage… Le timide bécot, bien vite, se transforma en un baiser passionné.

Gaspard avait toujours regretté de n'avoir pas pris le temps de présenter Luna à ses parents. Il ne voulait pas faire cette erreur une seconde fois.

— Il faut que je te présente à mes parents Sélène, tu vas voir, ils sont gentils comme tout !

Sélène était ravie de faire la connaissance des petits-bourgeois de la rue Lepic :

— Avec plaisir, quand tu veux… Dimanche midi ? Après la messe !

Elle éclata de rire :

— Je mettrai une belle robe et du rouge à lèvres !

Gaspard ne l'avait encore jamais vue autrement qu'en jeans et en basket.

— Au fait… C'est comment ton nom de famille ?

En faisant une petite révérence, tout en riant :

— Je me présente : Sélène Dupuis !

Le repas dominical fut fort agréable, Mireille et Félix furent charmés par l'aisance et le côté spontané de Sélène. Dès le début du déjeuner, son humour potache avait su briser la glace. L'après-midi en sa compagnie se prolongea assez tard si bien que la jeune fille fut invitée pour le souper, ravie, elle accepta avec enthousiasme ! Quand les parents de Gaspard prirent congé pour aller se coucher, les deux jeunes gens allèrent discrètement s'enfermer dans la chambre du garçon…

— Ils ont sympathiques tes parents Gaspard… Je les aime déjà ! Je suis heureuse de les avoir rencontrés.

Gaspard attira la jeune fille contre lui, ce qui se passa ensuite… Ne regardait plus qu'eux !

Après cette nuit de voluptés, le futur conscrit nageait dans le bonheur. Pour la première fois, il avait fait l'amour avec une fille dont il était amoureux. Il pouvait dès lors mesurer la différence avec ses précédentes expériences. Il n'était pas certain que Sélène partageait ses sentiments, que sa passion fût réciproque… Mais qu'importe, il venait de faire un grand pas dans la découverte de l'amour. Le lendemain, il emmena Sélène chez un photographe pour faire son portrait. Il tenait à emporter l'image de sa belle avec lui, là-bas en Algérie. Ils firent tirer plusieurs photos, dont leur préférée : tous les deux, côtes à côte sur un fond noir. Ils n'étaient pas vraiment fiancés, mais Gaspard voulait offrir une bague à Sélène, peut-être pour qu'elle pense à lui de temps en temps... Ils se rendirent dans une bijouterie renommée et le jeune homme laissa son amie choisir le bijou qui lui plaisait. Radieuse, Sélène jeta son dévolu sur un anneau en or blanc orné d'un petit saphir bleu du Cachemire… Le choix de cette pierre laissa Gaspard quelque peu pensif.

Puis vint le jour de l'appel sous les drapeaux. Avant de débarquer au pays des dattes, Gaspard devait effectuer une période en métropole pour faire ses quatre mois de "classes", lesquelles seraient effectuées à Verdun, dans la Meuse. Direction la gare de l'Est en famille, Sélène à son bras, le garçon ne se rendit pas vraiment compte qu'il partait à la guerre… Mais comme à vingt ans, on pense être fort et immortel, il se dit que le service ne serait juste qu'un mauvais moment à passer.

Ses parents, eux, avaient parfaitement conscience de la gravité de la situation. Félix avait la gorge nouée et Mireille cachait comme elle pouvait des larmes qui s'obstinaient à déborder. Sélène, livide, affichait une anxieuse dignité, son visage d'habitude mutin et pétillant, s’efforçait de sourire. En la regardant on ne pouvait plus douter de ses sentiments pour Gaspard.

Après avoir glissé à son petit ami un mot avec son adresse à Paris :

— Tu vas m'écrire Gaspard ?

Il jeta un rapide coup d'œil sur le petit papier :

— Bien sûr, maintenant que j'ai enfin ton adresse ! Ah… Tu habites boulevard Haussmann ? C'est incroyable ça…

— Pourquoi donc ?

— Pour rien… Juste que je connais bien les égouts de ce quartier-là…

— On aurait pu se croiser alors ?

— Possible, mais tu sais quand je travaille… Dans les galeries, moi, je regarde pas les jolies filles ! Y en a très peu !

Ils s'amusèrent ensemble de cette répartie.

Les trains qui s’en vont, ont toujours leur lot de drames plus ou moins romantiques. Celui de Gaspard n'échappait pas à la règle. Il était chargé de conscrits et de permissionnaires qui se rendaient à leurs casernes, vers l'est de la France ou vers l'Allemagne. Aux fenêtres des wagons, les appelés agitaient les bras vers leurs proches qui eux-mêmes agitaient leurs mouchoirs, dérisoires petits étendards pour les adieux déchirants.

Les trains finissent toujours par partir et souvent, ils arrivent. Celui de notre jeune égoutier fit un arrêt en gare de Verdun vers onze heures, le temps de se délester d'environ deux-cents conscrits de la classe 08/59. Là, les attendaient les Simca bâchés à destination des casernes. C'était un peu le bazar autour des camions, car à Verdun, il y avait deux casernes bien distinctes pour accueillir les gars : le quartier Maginot et le quartier Niel. Chacun cherchait son bahut, son ordre de conscription à la main. Les capos aboyaient déjà sur la bleusaille qui tournait en rond. C'était plutôt marrant.

Enfin, tout s'arrangea et les équipages démarrèrent pour effectuer les trois ou quatre kilomètres qui séparaient la gare des casernements. À peine la moitié du chemin effectuée, le camion dans lequel se trouvait Gaspard tomba en panne. L'essence n'arrivait plus aux carburateurs dès que la route montait trop, à cause de la gravité… Le Simca —Qui en fait était un Ford qui ne disait pas son nom— avait sûrement été conçu et fabriqué dans un pays où les routes ne montaient jamais et où elles ne descendaient que très rarement. Un Berliet, qui était un camion plus fiable, car il ne se désamorçait jamais, fut relié au Simca par un câble conséquent et le tira jusqu'au sommet de la côte. Le Berliet avait dû être fabriqué dans un pays plutôt montagneux…

Arrivée dans la cour de la caserne Niel… Les bleus sautèrent des camions, les capos les firent s'aligner, il y eut l'appel par ordre alphabétique, il manquait quelques conscrits, on les chercha et puis on les trouva. Ensuite, ce fut la routine de l'incorporation. Remise du paquetage, des uniformes, tonte des tignasses, attribution des chambrées, etc. Les recrues furent triées par compétences et dirigées vers leurs compagnies d'attribution. Gaspard, qui voulait piloter un avion, fut casé avec les chauffeurs de camion… Il fut très déçu… Mais comme on utilisait très peu d'aviateurs dans l'infanterie… Néanmoins, il passerait son permis de conduire à moindres frais. C'est ainsi qu'à l'appel de son nom il fut dirigé vers la compagnie de commandement et de services, parmi les autres conscrits de cette compagnie, il y avait des plombiers, des électriciens, des comptables, des coiffeurs, des camionneurs, des téléphonistes, des radiographistes, des postiers, des tailleurs, des… Mais pas d'aviateurs, pas plus d'égoutier !

Gaspard se trouva donc un lit dans la chambrée destinée aux futurs conducteurs. Il rangea soigneusement ses affaires dans l'armoire en tôle grise, à côté de son lit en métal peint en gris également et qui pouvait servir de cendrier si le besoin s'en faisait sentir (On démontait le bouchon au bout d'un des pieds du lit, ça faisait facilement quatre cendriers, à condition que le lit possédât quatre pieds). Comme tous les soldats le font, Gaspard, qui ne fumait jamais, colla la photo de Sélène au dos de la porte de son armoire, en regardant le sourire de sa belle, le cœur du garçon se serra… Un aboiement indistinct l'arracha à sa contemplation. C'était le sergent de semaine qui invitait à sa façon les conscrits à se rendre au réfectoire :

"Fixe ! Tout le monde en bas ! Au pas derrière moi ! Direction l'ordinaire ! Han deux Han deux !" Et il mena à la cantine son lot de troufions marchant derrière lui comme des canetons malhabiles.

Le temps des classes est du temps long. Les journées s'étirent sans jamais craquer. Entre les marches plus ou moins forcées, le maniement des armes, les gardes et les soirées bière au foyer, les soldats s'ennuient… Dans toutes les armées du monde, la plupart du temps, le soldat s'ennuie... L'interdiction, qui était faite aux bleus de sortir en ville le soir, n'arrangeait rien… Gaspard profitait de son temps libre pour écrire à Sélène. Il n'avait pas grand-chose à raconter alors il lui recopiait des poèmes qu'il trouvait sur de vieux almanachs. Moyennant un petit bakchich, Gaspard s'était débrouillé pour téléphoner à la boutique de ses parents à partir du local des transmissions. Il n'avait rien de spécial à leur dire non plus, à part que ses rangers lui faisaient mal aux pieds, mais il était content de les entendre, ils allaient bien et c'était tout ce qui comptait pour lui… Que tout le monde aille bien.

Au bout d'un mois, Gaspard se consacra à sa formation de chauffeur poids lourd. Ce n'était pas une chose aisée d'apprendre à conduire sur un vieux GMC, surplus de l'armée américaine… Le passage des vitesses était un peu aléatoire et la direction pas très souple. L'engin qui datait de 1941 consommait allégrement ses trente-sept litres d'essence aux cent kilomètres… Mais il ne désamorçait jamais ! Toutefois, notre élève camionneur préférait nettement conduire les Jeeps. C'était beaucoup plus simple à manœuvrer. Il obtint facilement son permis militaire en effectuant le tour de la cour de la caserne à vitesse réduite et en marche avant… Les marches arrière étant réservées aux futurs conducteurs d'élite, car dans l'armée française, on trouve des conducteurs d'élite presque autant que des tireurs d'élite. Après un autre mois à tourner en rond dans la caserne, Gaspard bénéficia d'une permission de quarante-huit heures. Par téléphone, il se débrouilla pour que ses parents puissent prévenir Sélène de sa venue.

Il faisait encore beau temps en cette fin septembre, les jeunes tourtereaux allaient pouvoir profiter pleinement de ce congé éphémère. Ils se retrouvèrent donc avec Félix et Mireille, rue Lepic, pour les embrassades de rigueur puis disparurent main dans la main. On les aurait vus vers St Germain des prés… Au quartier latin… Sélène, qui s'était une nouvelle fois habillée en jeune fille, portait une robe bleu pâle et des souliers blancs à talons hauts. Sous son béret bleu, Gaspard avait fière allure dans son uniforme. Ils étaient beaux et heureux. Après une longue balade dans Paris, ils prirent une chambre dans un hôtel de standing, il fallait bien que les corps exultent… Le lendemain, ils retournèrent à Montmartre pour déjeuner avec les parents du garçon, dans un petit restaurant de la place du tertre, Sélène donna un bouquin à son amoureux : "C'est l'arrache cœur, de Boris Vian, lis-le" ; puis bien vite vint l'heure des adieux, gare de l'Est. Toutes les permissions se terminent ainsi, on a le cœur un peu gros, mais on se sourit quand même, on s'embrasse, on ne retrouve plus son billet… Enfin, on le retrouve et le train commence à partir. "Au revoir chéri… J'ai mis ton linge propre dans le sac… Avec du café et des gâteaux ! Sois prudent, appelle-nous !"

Il était tard quand le train déposa les soldats sur le quai de la gare de Verdun. Il n'y avait plus d'autocar ni de camion pour regagner la caserne, il fallut donc marcher dans le noir sur une route en mauvais état. Les chaussures de sortie faisaient souffrir les pieds des troufions. L'ordinaire était fermé depuis longtemps alors les gars se débrouillèrent avec les victuailles apportées de chez eux. Une fois les estomacs bien calés, toutes les chambrées se mirent à ronfler en chœur !

Le lendemain à six heures, réveillés par le sergent de semaine, les conscrits se dépêchèrent de sauter dans leur treillis de travail, direction le rassemblement pour l'appel. Il ne manquait personne. Exceptionnellement, le colonel du régiment était présent pour annoncer une mauvaise nouvelle aux appelés. Pour eux, la période de classes allait prendre fin prématurément… Ils devaient partir pour le maintien de l'ordre en Algérie. Là-bas, on avait besoin de renfort et on comptait sur eux… Le colonel leur recommanda de prévenir, si possible, leurs familles et de se préparer au départ prévu pour le surlendemain. Après ça, la compagnie se dirigea au pas vers la cantine pour prendre le petit-déjeuner. Il va sans dire que le café et les tartines eurent du mal à passer ce matin-là. Gaspard ne prit pas son petit déj' et fila aux transmissions pour appeler ses parents, il leur annonça, la voix tremblante, qu'il devait partir pour l'Algérie. Mireille, à l'autre bout du fil se figea, complétement dévastée. Son bébé devait partir faire la guerre ! C'est affreux pour une mère de voir partir son fils à la guerre.

* Boul'mich' : le Boulevard Saint-Michel.

* Gaspard, comme les rats :  En argot, on emploi le mot Gaspard pour désigner le rat.

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