LE VAL DE GRÂCE

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Le Val de Grâce était une belle abbaye datant du XVII siècle, transformée en hôpital militaire en 1796. Après avoir été un temps laissée à l’abandon, l’endroit devint « L’hôpital d’instruction des armées ». Quand Gaspard pénétra dans le lieu, il fut impressionné par l’imposant édifice et par la hauteur des plafonds voûtés, les immenses couloirs où tout résonnait, comme dans une église. On mit les soldats sur des brancards et les moins invalides sur des chaises roulantes, pour les transporter jusqu’à un grand dortoir d’une trentaine de places. Là, on leur attribua un lit en fer, peint en blanc, ils disposaient d’une petite tablette pour prendre leurs repas et poser une carafe d’eau. La majorité des lits du dortoir était occupée par des blessés rapatriés d’Algérie.

Pour Gaspard, la première nuit passée dans cet hôpital fut peuplée de cauchemars. Il fut si bouleversé en découvrant les jeunes soldats étendus sur leur lit qu’il voulut partir sur-le-champ. Dans leurs pansements, la plupart des gars ne pouvaient même pas bouger un orteil… Une infirmière lui souffla à l’oreille que dans cette salle, on avait regroupé les moins gravement blessés, que dans d’autres chambres, c’était affreux, des mômes défigurés, comme les gueules cassées de la guerre de 14-18… Et tout ça dans une épouvantable odeur d’éther.

Le lendemain, on l’emmena dans le service de cardiologie pour faire des examens complets. Électrocardiogrammes, etc. Enfin, le summum de la technologie médicale mis à disposition des armées. Le médecin-chef confirma le diagnostic fait à Alger. Il prescrit à Gaspard un traitement à base de dérivé de digitaline et un repos absolu en chambre pendant six semaines. Ensuite, retour à Verdun ; « repos ! Vous pouvez disposer ». Notre ami resta complétement abasourdi d’apprendre qu’il devait garder la chambre aussi longtemps, surtout dans le dortoir où on l’avait mis. En définitive, on lui attribua une chambre dans une autre aile de l’hôpital. Ce n’était pas une chambre individuelle, mais il y serait mieux et surtout, il pourrait bavarder et échanger avec quelqu’un. Son compagnon de chambre s’appelait Adrien, c’était un garçon sérieux qui avait lui aussi un problème cardiaque. Les cheveux coupés en brosse, il était roux, mais roux comme on voit rarement. Il faisait son service en tant que chauffeur de général. Comme il disait, il était le roi des planqués. Tant mieux pour lui, pensa Gaspard, au moins il ne connaîtra pas les joies des balades dans le Djebel et les délices des escapades dans les Aurès…

Dès qu’il le put, Gaspard se mit en quête d’un téléphone pour appeler ses parents. Grâce à une infirmière qui n’était pas insensible à son air candide, à sa blondeur et à ses yeux de noirs de jais, il obtint la possibilité de téléphoner gratuitement depuis un poste de soin. On imagine la joie de Mireille et Félix en entendant leur fils à l’écouteur. Immédiatement, ils demandèrent l’endroit où il se trouvait pour aller le voir, malheureusement Gaspard étant au repos absolu, les visites lui étaient interdites jusqu’à nouvel ordre. Il fallait prendre son mal en patience, c’était le cas de le dire. Les braves parents furent un peu dépités, mais rassurés de savoir leur fils à deux pas de la rue Lepic, entier et entre de bonnes mains. Le jeune conscrit, évidemment demanda des nouvelles de Sélène, il fut heureux d’apprendre qu’elle avait obtenu tous ses diplômes et qu’elle avait déjà postulé comme juriste au service des biens immobiliers de la ville de Paris. Avec ses parents, ils se mirent d’accord pour un rendez-vous au téléphone, rendez-vous que ces derniers communiqueraient à la jeune fille. Il avait hâte d’entendre le son de sa voix.

De son côté, Sélène était toute aussi impatiente de retrouver Gaspard. Elle dut se contenter de retrouvailles téléphoniques en attendant de pouvoir tomber dans ses bras. Elle s’imaginait déjà travestie en infirmière, se faufilant subrepticement dans le dédale des couloirs de l’hôpital jusqu’à la chambre de son amoureux et enfin lui sauter au cou… Attendre encore un mois lui semblait maintenant tout à fait insupportable ! Par chance, elle avait des copines à l’école d’infirmières, elles pourraient facilement lui procurer une tenue pour réaliser son fantasme, fantasme qui commençait à prendre la forme d’un projet. Sélène, qui avait de la suite dans les idées, mit rapidement son plan à exécution. Tout fonctionna à merveille, dans les couloirs du Val de Grâce, on vit notre nouvelle soignante se promener avec assurance en poussant un chariot vide qu’elle abandonna en arrivant près de la chambre de son militaire. Elle toqua à la porte.

Comment décrire la tête que fit Gaspard en découvrant la jeune aventurière dans sa tenue d’infirmière ? Il bredouilla sur le coup de la surprise :

—Sélène ? C’est toi ? Qu’est-ce que…

—Chut, je suis entrée en cachette, j’avais tellement envie de te voir ! Comment tu me trouves dans mon costume ?

Elle s’approcha du garçon qui s’était redressé en faisant grincer son lit.

—Tu es encore plus jolie que dans mes rêves. Et là, euh… Tu fais plus vraie que nature dans ta blouse blanche. Fais attention qu’une vraie infirmière déboule, elles frappent jamais avant d’entrer.

Sélène se jeta littéralement sur lui et se mit à l’embrasser fougueusement. Voyant cela, Adrien le voisin de chambre, s’éclipsa pudiquement pour faire une petite promenade dans les couloirs. Le jeune homme qui avait du savoir-vivre, contrairement à la jeune fille qui avait quelque peu oublié le sien à l’entrée de la chambre. Dans un voluptueux abandon, Gaspard était sur le point de se laisser aller… Alors Sélène, soudain redevenue plus sage, se détacha de son bien-aimé qui put enfin reprendre une attitude plus morale. À sa décharge, il faut lui reconnaître qu’il n’avait pas approché une fille depuis son unique permission et que l’image de Sélène le hantait depuis, jusqu’au plus profond de ses rêves les plus torrides. Ayant terminé sa balade, Adrien regagna la chambre. Gaspard profita de son entrée pour faire les présentations. N’étant plus seuls, nos deux amoureux dès lors, se tinrent comme de jeunes personnes bien convenables.

—J’ai mille choses à te raconter Sélène. Si tu savais ce que j’ai vu là-bas.

—Et ta santé ? s’inquiéta la jeune fille, comment tu te sens ? Tu vas pouvoir sortir dehors ? Tu n’as pas bonne mine.

—Non, mais ça va de mieux en mieux… Je crois que je vais pouvoir descendre dans le parc pour m’aérer, dans quelques jours… Je voudrais bien profiter un peu de l’été. On pourra s’y retrouver plus facilement… Après, ils vont me donner une permission de vingt-quatre heures. J’ai hâte de revoir les rues de Paris !

—Terrible ! Répondit-elle, en attendant, je vais garder encore un peu la blouse blanche. On passe partout avec ça dans un hôpital. Tu me raconteras tes aventures… Je dois pas trop m’attarder ici, tu risquerais d’avoir des ennuis, je vais aller voir tes parents pour leur raconter tout ça !

—Tu les embrasseras bien fort pour moi… Dis-leur surtout que je vais très bien, ils s’inquiètent toujours...

Ils bavardèrent encore quelques minutes pendant qu’Adrien faisait le guet pour les prévenir d’une arrivée inopinée. Sélène donna des détails sur sa nouvelle situation professionnelle, elle parla de l’appartement qu’elle comptait obtenir par la ville, puis elle s’éclipsa comme elle était arrivée. Un dernier baiser et hop ! Sa svelte silhouette, déjà, avait disparu. Gaspard aurait bien gardé sa petite amie un peu plus longtemps avec lui, et surtout, il aurait aimé évoquer avec elle le sujet qui le préoccupait, mais il n’avait pas trouvé comment aborder la question. Il craignait qu’elle ne s’effraie en le prenant pour un psychotique en phase aigüe. Comment allait-il s’y prendre ? Le copain Adrien, qui avait regagné son lit, flatta la fierté de Gaspard en faisant l’éloge de la beauté de Sélène tout en applaudissant l’audace et sa démonstration amoureuse. Tout gonflé d’orgueil, le cœur du jeune montmartrois loupa au moins trois battements.

En repartant, toujours déguisée en infirmière, Sélène traversa le parc de l’hôpital à la recherche d’un buisson afin de se changer à l’abri des regards. Elle se cacha derrière un buis et sortit de son sac de toile de quoi s’habiller en « civile ». Elle troqua rapidement sa blouse blanche contre une petite robe d’été dont les motifs à fleurs attirèrent immédiatement les abeilles et autres insectes butineurs volant aux alentours. Les hyménoptères, déçus de s’être laissés abusés par des fleurs imprimées, finirent par la laisser tranquille et s’en allèrent butiner ailleurs. De sa démarche souple et dansante, Sélène se dirigea vers le métro avec l’intention d’aller sans tarder raconter son entrevue à Félix et Mireille. Les parents de Gaspard, impatients d’avoir des nouvelles de leur fils unique, fermèrent la mercerie. Mireille servit du thé et des gâteaux et le couple couvrit de questions la jeune fille. Sélène leur assura que Gaspard allait bien quoiqu’elle lui trouvât l’air un peu fatigué, les examens cardiaques étant très rassurants, on pouvait espérer une permission dans peu de temps. Elle était un peu optimiste, car rien n’avait été arrêté, encore, quant à la date de cette permission.

Une semaine passa tranquillement pour nos deux conscrits au repos. Ils s’occupaient comme ils le pouvaient en jouant aux cartes avec les malades des chambres voisines. Adrien avait déjà l’autorisation d’aller dans le parc, mais il restait la plupart du temps avec Gaspard, il lui parlait beaucoup de politique, lui expliquait pourquoi on ne pouvait pas échapper à la décolonisation. Pour lui, il fallait rendre leur indépendance aux territoires administrés par les puissances étrangères, il fallait que les autochtones puissent gérer comme bon leur semble les ressources de leur pays… Gaspard, qui avait vu de près les événements d’Algérie, était bien d’accord sur le principe, mais comme évidemment ça tournait toujours en massacre généralisé, il hasarda qu’il pourrait exister une solution alternative avant l’indépendance brutale, l’autonomie sur le social et une cogestion pour les questions économiques, ne serait-ce pas viable ? Il faut dire que notre bave Gaspard avait un petit penchant pour les utopies.

Les deux compères, occupés à une partie de 4.21, sur le moment ne virent pas apparaître Sélène dans l’encadrement de la porte. Elle les avertit de son arrivée par un pétillant et malicieux « salut les gars ! ». Adrien se précipita à son poste de garde dans le couloir, pendant que l’intrépide se jetait amoureusement sur Gaspard. Mais trop tard ! Au même moment, l’infirmière qui s’occupait de l’étage, arriva dans la chambre pour prendre les températures ! A la vue de Sélène, elle s’étonna de trouver une soignante inconnue dans son service et demanda des explications. Notre audacieuse amie ne se démonta pas le moins du monde. Prévoyante, elle avait appris par cœur le nom et la fonction de chaque médecin du service et crânement elle construisit un improbable scénario pour justifier sa présence : le docteur B… Qu’elle connût personnellement, l’avait chargée de se renseigner discrètement sur les occupations des malades de l’étage à la demande du docteur Y… Et qu’elle devait remettre son rapport au docteur H… Qui le transmettrait enfin au docteur B… ! Déconcertée, l’infirmière fit mine de comprendre cette fumeuse explication et sans chercher à en savoir plus, elle sortit ses thermomètres en priant les deux militaires de les insérer dans leur fondement. Sélène jugea le moment opportun pour disparaître.

Les amoureux, pour leur rencontre suivante, jugèrent plus sage de se retrouver dans le parc. Sélène, qui avait prudemment évité de mettre sa robe à fleurs, portait un maillot rayé bleu et blanc, un blue-jean à revers et des baskets. Habillée ainsi, elle affichait son allure habituelle de petit gavroche qui avait séduit Gaspard à leur première rencontre. Assis sur un banc, ils se bécotèrent tendrement en se fichant pas mal du regard oblique des passants honnêtes… Enfin, bon… Ils se bécotèrent quoi ! Enfin, Gaspard se décida à la questionner sur sa famille, pourquoi elle ne vivait pas avec les siens, il avait besoin d’en savoir plus à son sujet. Les mystères, ça va un temps, mais au bout d’un moment ça devient pesant.

—Tu ne les vois plus du tout tes parents ?

—Non, ma mère et moi, nous sommes fâchées depuis longtemps et mon papa est parti. Il ne s’entendait plus avec elle. Je veux dire qu’elle ne l’aimait plus.

—Et… Tu as des frères ou des sœurs ? Sélène laissa un temps avant de répondre :

—Non. Je crois que ma mère a eu d’autres filles avec un type, mais je ne les connais pas.

—Tu cherches pas à les connaître ?

—Non, je suis pas très « famille »…

Jusque-là, son histoire pouvait coller avec les dires de Marcel, le papa supposé. Gaspard n’osa pas la questionner plus de peur de passer pour un inquisiteur. De crainte que la jeune fille ne s’interroge sur le but de ce qui pouvait ressembler à un interrogatoire. Il se contenta de la demander en mariage !

Folle de joie, elle accepta sa demande à sa façon, en se blottissant contre lui et en faisant semblant de ne pas pleurer.

—On aura une maison à la campagne ? Et des chats ? Plein de chats ! Envisagea-t-elle.

—Et des enfants… Continua-t-il.

—Mais les enfants… Tu sais, c’est peut-être pas nécessaire… Les enfants, c’est dangereux.

—Peut-être pas tous… Hasarda-t-il, soudain inquiet. Si tu es d’accord, on peut annoncer la nouvelle à mes parents ?

—Yes ! Alors, on va se fiancer ? Quand ? En applaudissant, Sélène sautilla sur place comme une petite fille.

—On pourrait fêter nos fiançailles dès que je serai sorti ! Donc, très bientôt… Qu’est-ce que tu dis ?

—Je suis la fille la plus heureuse de la terre ! Répondit-elle, son magnifique visage rayonnant d’allégresse.

Gaspard se rassura, visiblement Sélène était vraiment amoureuse. Il n’y avait pas en douter. Et puis, malheureusement, sonna l’heure du départ. La future madame Lechat se détacha de son promis et se résigna à quitter l’hôpital. Il la regarda s’éloigner dans l’allée en admirant la souplesse de son allure et la légèreté de sa démarche de ballerine.

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