L'ENTERREMENT

3 minutes de lecture

La pauvre femme avait immédiatement prévenu le SMUR. L’ambulance venant de l’hôpital de Honfleur, mit moins de vingt minutes pour arriver sur les lieux. Tout était fini pour Gaspard, il avait succombé à une ultime crise cardiaque. Sélène laissa repartir le véhicule de secours et rentra seule chez elle, le chat dans les bras. Réalisant alors qu'elle aimait beaucoup plus son mari qu'elle ne le pensait, elle s’effondra dans le canapé de cuir beige et pleura infiniment. Son petit animal lui donnait des petits coups de langue râpeuse dans le cou comme pour la consoler. On aurait dit qu’il mesurait l’immensité de son désespoir. On n’a jamais vu de chat pleurer, ça non ! Sauf que ce soir-là, les yeux du petit matou brillaient bien plus que d’habitude.

Sélène ne comprenait pas qui pouvait avoir posté le message fatal sur son ordinateur. Luna étant morte depuis si longtemps, c’était forcément quelqu’un qui l’avait connue, mais qui ? Qui avait signé pour elle ? Qui pouvait lui avoir envoyé cette annonce qui semblait surgir d’outre-tombe ? Gaspard ne lui avait jamais parlé de ses connivences avec les « souterrains », elle ignorait tout de ce qui se tramait sous ses pieds. Toute la nuit, elle se tortura pour trouver un début de réponse à cette énigme ; épuisée, comme engourdie, elle finit par sombrer dans un sommeil glacé. Alors que le jour commençait enfin à poindre, le chat la rejoignit et se pelotonna au bout du lit, entre ses pieds.

À son réveil, elle se leva péniblement, elle avait le ventre trop noué pour prendre un petit-déjeuner. Son teint frais de vieille dame qui défiait le temps, avait pris soudain un aspect gris et parcheminé. Elle tenait difficilement sur ses jambes. Avec peine, en se tenant aux murs, elle atteignit la salle de bains. Son reflet dans la glace, était celui d’une vieille femme aux traits marqués par la douleur. Ses yeux rougis par les larmes, détaillaient de nouvelles rides sur son visage. Sélène, qui parvenue merveilleusement fraîche à l’orée de ses soixante-dix printemps, en paraissait désormais quinze de plus.

Le pire quand on est dans la peine, quand on a perdu un proche, son compagnon, son mari, sa femme, le pire, c’est la solitude. Cette lourde solitude qui s’abat brutalement sur les êtres. Sélène n’avait plus personne auprès d’elle pour la soutenir. Il y avait bien le chat, mais lui aussi était si triste désormais… Alors, Adrien le vieux compagnon de route de Gaspard était venu de Paris afin d’épauler son amie et l’aider à préparer l’enterrement ; sa présence la réconforta énormément. Lui aussi avait beaucoup de peine. La mort de son fidèle copain, une amitié de cinquante ans, vous pensez… Pour lui aussi, c’était un désastre. Les bons moments de la vie où ils avaient été heureux ensemble, les luttes communes pour arracher ce à quoi ils avaient droit, les rires, les disputes et les chansons, les banquets, les mariages, enfin tout ce qui fait une vie.

Adrien ne s’était jamais marié, trop investi dans ses activités politiques, il n’avait jamais jugé nécessaire de convoler. Ses relations amoureuses étant bien trop mouvementées, il avait eu la lucidité de ne pas se hasarder à fonder de famille. De toute façon, il n’aurait jamais eu le temps de se consacrer à l’éducation d’un gamin. Mais bon… Il avait d’autres générosités.

Les enterrements, Gaspard les avait toujours détestés… Probablement depuis celui de sa grand-mère, lorsqu’il avait cinq ans. Alors qu’il avait voulu se jeter dans son caveau. Il n’avait pas oublié les affreux croque-morts ! Ils l’avaient enfermé dans le cercueil de la vieille dame, pendant qu’elle reposait encore sur son lit de mort. Eh bien là, sur le chemin du cimetière, le Gaspard, il était au premier rang… Il pouvait voir qui était derrière lui ! Les meilleurs ! Les derniers encore vivants. Et le chat lui aussi, dans le cortège… Il suivait le convoi en se demandant si Gaspard était mort ou vivant dans sa boîte, ou bien les deux à la fois…

Durant les soirées qui suivirent, Sélène et son camarade parlèrent longuement de la suite des événements, à Saint-Jean. Était-ce bien utile que la retraitée restât toute seule dans ce village quasi-désert, recluse derrière son ordinateur ? Avec son chat ? Sélène la parisienne, n’allait vraisemblablement pas survivre longtemps à un tel isolement. Elle devait revenir à Paris. Adrien en était convaincu et il se fit fort de la convaincre à son tour.

Même si l’immobilier était hors de prix dans la capitale, avec la vente de la maison et l’héritage que Mireille et Félix avaient laissé à leur fils, Sélène pourrait acheter un logement correct. Et puis à la mairie, elle avait encore d’excellents contacts qui pourraient lui présenter de très bonnes affaires. Elle prit la décision de vendre et de repartir à Paris. Le chat quant à lui, ne décida rien et s’établit définitivement au cimetière, sur la tombe de Gaspard.

***

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 12 versions.

Vous aimez lire Bruno Jouanne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0