DANS LES CORDES

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Malgré ses titres et ses lunettes rondes cerclées d’argent, le professeur Hawkins paraissait encore assez jeune. Cet homme de taille moyenne, au visage banal comme le reste de sa personne présentait néanmoins une particularité : ses iris bleu marine étaient entourés d'un anneau doré. Cette hétérochromie envoûtait tous ses interlocuteurs et surtout ses interlocutrices. Il reçut Luna dans un petit espace attenant à la salle de conférences. Gaspard assistait également à l’entretien.

Après les politesses d’usage, la jeune femme alla droit au but. Elle lui raconta d’un trait, son parcours, depuis le début de son existence en surface jusqu’à sa descente accidentelle dans le monde souterrain. Elle lui expliqua également dans les grandes lignes, les mésaventures que Gaspard avait vécues, d’un univers à l’autre. Finalement, son débit se tarit et le physicien put enfin prendre la parole. Il leur expliqua son parcours scientifique et le début de ses recherches sur les mondes parallèles. Quand là-haut, on le faisait passer pour un hurluberlu, quelques physiciens prirent ses travaux au sérieux et collaborèrent avec lui. Mais tout ça, Luna et Gaspard, le savaient déjà puisqu’ils avaient dévoré toutes ses publications. Pour les souterrains, l’existence d’un autre univers ne pouvait plus être mise en doute : ils avaient tous vécu le passage entre les deux mondes.

Bill Hawkins insista sur le fait que les deux univers n’étaient pas de même nature, et donc en théorie, ils étaient incompatibles. Il ne pouvait exister d’interactions entre ces deux continuums, en théorie toujours…. Alors Luna évoqua leurs allées et venues d’un univers à l’autre. Comment avaient-ils pu réussir cette prouesse ?

— Je ne peux encore rien affirmer, mais j'ai ma petite idée là-dessus… Avança le savant. Si j’ai bien compris, vous avez réussi à interagir tout en étant chacun dans votre univers respectif…

— Oui c’est bien ça. Confirma Luna. On s’est même retrouvé ici quand Gaspard était dans le coma en Algérie et puis que moi j’étais là ! Parfaitement lucides, on était ! On a les mêmes souvenirs. Ça se peut ?

— C’est vrai, j’étais là-bas, cloué au lit, à l’hôpital, enchaîna Gaspard, pourtant j’ai pu rencontrer Luna… Je me souviens parfaitement du voyage délirant que j’ai fait, sous la terre… En draisienne, en métro…

— J’ai déjà travaillé sur cette possibilité, au début de mes recherches. Je me disais que, sans aucune possibilité d’interaction entre les univers, ça ne me servait à rien de plancher sur mes équations... Il était vain, même d’en parler. Et puis j’ai fini par imaginer plusieurs hypothèses pour faire communiquer les deux mondes. J’ai retenu une solution comparable à la théorie des cordes, des particules infiniment plus petites que les quarks, jusque-là, les plus petits objets observables.

— Et ce serait quoi ces particules ? Interrogea Gaspard, incrédule.

— Pour moi, ce sont des particules émises par la conscience. Des particules mentales, ou plutôt, des « neuroparticules » Comment pourrait-on les baptiser ? Plus rapides que les photons, elles pourraient voyager au-delà de la vitesse de la lumière ! Elles auraient la faculté de franchir la matière, ainsi que les frontières entre les univers. Je ne vais pas vous faire un cours de physique quantique, mais je pense avoir effleuré une des solutions envisageables.

— Franchement, vous êtes passionnant professeur ! S’enthousiasma Luna. Et… Vous pensez qu’il pourrait y avoir encore beaucoup d’autres dimensions ? On en connaît deux, pourquoi pas une troisième ? Mon père qui était ici avec moi, un jour, a soudain disparu… On m’a dit que c’est parce que plus personne ne pensait à lui, là-haut… Il était tombé dans l’oubli, dans le néant.

— Chère Luna, ceux qu’on appelle ici, les surfaces font partie de la dimension de niveau un, c’est le niveau d’où nous venons… Ici, nous sommes dans la dimension de niveau deux. Vous me suivez ? Les lois physiques sont différentes, mais désormais, on a quasiment la preuve qu’elles peuvent parfois interagir, donc elles ne sont pas totalement incompatibles… Vous me suivez toujours ?

— Ok, on vous suit professeur… Répondit Luna, captivée.

— En théorie, on avait soupçonné la probabilité d’un niveau trois. Mais sans rien pouvoir démontrer. Déjà, faire admettre la possibilité d’un autre univers, ce n’était pas gagné, alors révéler l’existence des multivers… Vous imaginez ? Si on veut entrevoir le niveau trois, on va devoir revenir à nos neuroparticules. Je les baptiserais bien : les particules conscientes. Qu’en dites-vous ?

Les deux amoureux approuvèrent la dénomination.

— Et aussi, comment expliquer que parfois, j’ai pu être vue des surfaces ? Tu te souviens Gaspard ? On m’avait vue à ton mariage…

— Oui, et au cimetière, une fois je t’avais vue aussi !

— Peut-être s’agissait-il d’une projection de votre image… Tenta d’expliquer Hawkins, une sorte d’hologramme mental, créé ici, à partir de votre conscience.

— Pourtant mon image pouvait voir et sentir la scène, comme dans la réalité. Précisa Luna.

Le professeur Hawkins continua :

— Pour le moment, je ne peux pas expliquer ce phénomène… Il reprit : il y a des physiciens de grande qualité chez les souterrains… J’aimerais qu’on puisse travailler ensemble… Je vais me rapprocher d’eux.

— Vous me donnez beaucoup d’espoir professeur, répliqua Luna en soutenant le curieux regard du savant, je veux découvrir la dimension qui a avalé mon père… S’il le faut, je me ferai oublier de tout le monde et j’irai le chercher toute seule !

— Essayez plutôt de faire en sorte que les surfaces se souviennent de lui, ça pourrait aider à le faire revenir, conseilla-t-il à l’impétueuse jeune femme, on ne sait jamais…

— On va trouver un moyen ! Assura Gaspard, il faut recontacter Sélène. Elle pourrait agir plus efficacement que nous, de là-haut !

Après un long entretien sur la probabilité des multivers, Luna et Gaspard, prirent cordialement congé du professeur Hawkins. Avec insistance, ce dernier les pria de garder le contact avec lui.

—T’en penses quoi de Bill Hawkins, Luna ? S’enquit Gaspard après le départ du professeur.

— Il est fascinant ! Je suis certaine qu’on va retrouver papa ! Je vais rédiger un mail pour Sélène. Demain, j’irai le transmettre directement chez elle. J’ai un nouveau boîtier émetteur compatible. Il doit être plus efficace que l’ancien. Enfin… J’espère. Il faut écrire le texte maintenant. Après ce sera impossible, j’ai pas d’écran…

— Tu veux que je t’aide ? Proposa Gaspard.

— Je veux bien. Par quoi commencer ?

— Il faut lui expliquer tout le topo, qu’elle comprenne bien…

— Oui, ben elle est pas sotte ma sœur, pas besoin de faire un roman non plus ! On peut pas transmettre beaucoup de mots…

— Elle doit trouver le moyen de mobiliser des gens capables de se souvenir de votre père, il doit bien en rester encore quelques-uns en vie ?

— Si elle remonte à l’époque de l’accident, elle trouvera que des centenaires !

— Du moment qu’ils ne souffrent pas d’Alzheimer…

Remontés à bloc, les deux complices décidèrent d’aller faire trempette dans le jacuzzi. Dès l’entrée du couple dans le bassin, les poissons qui avaient survécu à leur dernier bain, prirent leurs jambes à leur cou et ne revinrent plus jamais !

A suivre

***

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