Les assoiffés
Un lycée professionnel niché dans les anciens bâtiments d'une menuiserie, entre deux villes. Une salle de classe, des élèves, 15 ans tout au plus, en majorité des garçons comme c'est souvent le cas dans les filières industrielles. Eux se destinent à devenir un jour des électriciens. Du moins c'est ce qu'ils s'imaginent.
Un garçon, Sébastien, se lève de sa chaise et s'approche du tableau. Il a un regard un peu étrange, des yeux marron foncé, des cheveux blonds et bouclés. Il demeure souvent silencieux, à écouter les autres répondre à mes questions, ignorant mes sollicitations. Sébastien efface le tableau. Il le fait de sa propre initiative, comme bravant des interdits. Je n'ai pas fini. J'ai encore des explications à donner, des mots à écrire. Mais Sébastien a décidé qu'il fallait effacer le tableau. Nous parlerons à sa mère, nous lui dirons avec délicatesse le trouble, les voix dans la tête de Sébastien qui lui disent de faire des choses. Le jeune garçon partira, pour des soins psychiatriques. Je ne l'ai jamais revu.
Une autre salle de classe. Une petite pièce remplie de 10 garçons. Du bruit, des bavardages, des hyperactifs et des paumés. Une classe de dévorés du collège et de terrorisés de la vie active, tous projetés dans une classe où on les forcera à faire des stages. C'est la fin du premier trimestre. Je leur ai donné à manger : des installations électriques, des outils et du matériel dernier cri, des lampes qui affichent des ambiances bleues ou jaunes. Pierre, quand c'est son tour et que les lampes colorées affichent des tons sympas sur son montage lève les bras au ciel, crie, roule des yeux et affiche sur son visage le sourire du vainqueur. La joie occupe le petit espace de la classe et Pierre en est le soleil. Je n'ai jamais eu d'élève aussi expressif dans son bonheur de réussir. Si nous pouvions tous exprimer notre joie ainsi !
Un hiver en Bretagne, c'est souvent des mois de pluie et de grisaille. Des températures qui descendent peu et une humidité qui pénètre dans les maisons. Pourtant, cette année-là, la neige est venue, jusque sur le sable d'une plage près de Brest. Du jamais vu. Je suis arrivé au lycée. Même pas en retard. Souvent j'habite près de mon lieu de travail. L'établissement plonge alors dans une ambiance de fin du monde. Les transports scolaires ont déclaré forfait. Des professeurs n'ont pas réussi à venir. Les quelques élèves présents habitent à quelques kilomètres. Une poignée avec qui passer la journée. Difficile de leur dire de rentrer chez eux. Personne ne décidera de fermer le lycée. On rassemble des élèves de classes différentes. On improvise. On fait du rangement, du bricolage. Quand on est prof d'atelier comme moi, on trouve toujours quelque chose à faire. On discute de tout et de rien, on en profite pour mieux se connaître. On apprend quand même. On ne perdra pas son temps. Dehors tout semble arrêté. Aux récréations, on fait des boules de neige. On n'a pas fait ça depuis tellement d'années. À la fin, quand chacun rentre chez soi, des élèves demandent ce qu'il y aura demain. On ne sait pas. Mais on a quand même passé une belle journée.
Un autre lycée. La camionnette est arrivée en trombe sur le parking réservé aux professeurs. Le parking jouxte la cour de récréation. Un lycée professionnel de petite taille, familial dirait-on. On est à la fin des années quatre-vingt-dix. La porte arrière de la camionnette s'ouvre dans un claquement. Deux individus cagoulés et armés en sortent, s'avancent rapidement vers le centre de la cour. Des grappes d'élèves occupent l'espace. Certains n'ont encore rien vu, d'autres commencent déjà à fuir. Le seul surveillant présent sur les lieux observe la scène, mutique. Il hurle un truc à destination des élèves mais le message vient à contretemps, inutile. Un des deux individus cagoulés se jette sur un élève et le frappe violemment au visage. Très vite, le sang se met à couler. Le chauffeur est manifestement resté au volant tout le temps qu'a duré l'opération. Les deux individus cagoulés attrapent le gamin et le traînent jusqu’à la camionnette. Les portes claquent. Les pneus projettent des cailloux dans leur sillage et la camionnette disparaît du lycée.
À cette époque-là, une certaine quiétude régnait. Il n'y avait pas eu d'attaque, aucune violence médiatisée à grands bruits. Les avions ne s'étaient pas encore jetés sur les tours. Des gamins. Des gamins qui avaient vu ça dans un jeu vidéo ou un film et qui s'étaient dit qu'ils allaient reproduire la scène. Grâce à la plaque d'immatriculation de la camionnette, la gendarmerie a mis la main sur les auteurs. Deux élèves de Bac Pro électricien et deux élèves de Bac Pro commerce. De fausses armes, du faux sang, un élève kidnappé de son plein gré, juste pour amuser la galerie. Des gamins. Une autre époque.
Un autre lycée. On doit parler de nos sentiments. C'est même la journée des sentiments et des émotions. Pas facile de parler de soi, de se dévoiler devant les autres quand on a 15 ans. Il y a des cartes avec des mots qu'il faut expliquer. Si possible en racontant un épisode personnel.
— Blessé. C'est quand la dernière fois que tu t'es senti blessé ?
Je dis ça, je pose des questions à la classe, parfois je raconte un truc. Je fais partie de la classe. Et puis je sens qu'il faut amorcer le jeu avec des histoires.
— Quelqu'un raconte une fois où il peut dire qu'il a été particulièrement joyeux ?
C'est ma classe. Je suis leur prof principal. J'ai déjà eu certains parents au téléphone. Je sais déjà que deux garçons ont été particulièrement harcelés au collège. Je fais attention. Je suis attentif. Je me mets en position de capter les signaux éventuels. Il me faut créer une ambiance.
— Et avec ce mot, fort, qui pour me raconter quelque chose ?
L'un se lance. D'autres ajoutent leur récit. Peu à peu l'ambiance est détendue. Et quand il faut passer à l'activité mime, les volontaires sont nombreux. Même si mimer certains mots pose quelques difficultés. Je vois Naulan se proposer pour un faire un mime. Naulan qui s'est montré tellement timide depuis le début de la rentrée. Quelque chose est en train de se produire. La vie d'une classe.

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