Les gonflés
Le directeur en impose. Il paraît intelligent. Il est grand et costaud. Manière diplomatique pour dire qu'il est ventru et que sa carrure ne donne pas envie de s'y frotter. Tout cela n'est que psychologique. Une carrure ne se transforme pas comme par magie en autorité. J'ai connu des directeurs imposant physiquement qui se cachaient dans leur bureau et développaient des stratégies pour éviter des conflits. Ne fâchons personne. Rien ne bougera mais chacun sera tranquille. Un directeur doit imposer, surtout dans un établissement de grande taille. Et puis l'idée que les profs sont des individus récalcitrants et rétifs à l'obéissance s'est répandue partout, y compris chez les directeurs qui sont pourtant les premiers observateurs de ce petit monde.
Le directeur est devant moi. Il m'a déjà demandé si tout allait bien. Je suis assis et nos regards se jaugent. Nous sommes dans la salle qui jouxte son bureau. Une salle de réunion qui offre une machine à café et sans doute quelques bouteilles dans un meuble bas. Un endroit pour discuter et prendre des décisions tout en avalant une boisson chaude. L'endroit et sympathique et le directeur me sert un café. Pourtant je sais que le moment passé avec lui sera tout sauf sympathique. Quand il me demande si "ça va bien" je vois poindre la menace.
C'est moi qui ai sollicité l'entretien. Je sais parfaitement pour quelle raison je suis là et le directeur l'a su à l'avance par un mail que sa secrétaire m'a demandé de lui envoyer. Il aura eu le temps de préparer des balles pour m'abattre. Voilà dix ans que je fais les mêmes classes et que je ne vois aucun changement. On le sait peu mais quand le travail devient répétitif, que l'on se trouve dans des classes entrantes comme c'est mon cas, on ne peut pas faire ce que l'on veut. Certains projets sont réservés à certaines classes. Celles que je n'ai pas. Il y a des classes plus intéressantes que d'autres. Alors je suis venu exprimer une frustration et un besoin de changement.
Le directeur peut-être odieux. Je le sais. D'autres avant moi se sont assis dans cette salle et l’ont quittée en pleurant. Cet homme est capable de retourner quelqu'un, de lui proférer les pires reproches, de mentir et de déguiser une histoire improbable en vérité indiscutable. Ce prof qui avait été filmé à son insu par un élève, alors qu'il se trouvait dans les toilettes du personnel ? C'était de sa faute, accusé pour le coup d'exhibitionnisme. Cette professeure d'anglais qui ne maîtrisait pas bien sa classe ? La voilà aujourd'hui en longue maladie après burn-out et harcèlement. Un directeur dans le privé peut faire la pluie et le beau temps. Lui fait la tempête. Et je sais que je vais essuyer un coup de tabac.
Le directeur peut faire croire qu'il est bienveillant. Le mot "tarte à la crème" qui est devenu au fil des années un leitmotiv au sein de l'éducation nationale et que personne n'est capable de définir avec précision. Il faut être bienveillant, dit-il souvent, comme le bourreau qui caresse la nuque du condamné avant de laisser tomber la lame de la guillotine. Elle va tomber sur moi cette lame. Je le sais.
L'entretien dure plus d'une heure. J'ai le sentiment d'avoir tenu bon la barre et d'avoir dit ce que j'avais envie de dire. Naturellement, cela n'a rien changé à ma situation. "Vous devez partir, je ne vois que cette solution". "Vos collègues vous trouvent chiant et n'ont pas envie de travailler avec vous". Une série de reproches venus de gens anonymes et relayés par le responsable de l'institution assis devant moi. Fermez le banc. Je n'ai pas pleuré. J'ai dit ce que je ressentais. J'ai bu son café de merde. Je suis parti. J'étais accompagné d'une représentante du personnel, censée me défendre et qui n'a pas prononcé un mot. Au fond, je n'attendais rien de cet entretien. Une joute verbale. Le constat d'un manque d'humanité.
Dans quelques années, trois tout au plus, le directeur partira et sera remplacé par un autre. Jusqu'au bout il emmerdera un certain nombre de personnes. Il écrasera les faibles, profitera de sa situation pour soutirer des informations sur tel ou tel. Ne reprendra pas l'année suivante un prof en situation de précarité. Certains lui trouvent sans aucun doute l'étoffe d'un grand chef. Et celui qui fera son discours de départ à la retraite usera de tous les qualificatifs pour le parer des plus beaux compliments. C'est ainsi.

Annotations
Versions