Les morcelés

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  La petite Sarah avait vécu des heures sombres au collège. Un mauvais garçon, qu'elle connaissait bien puisqu' était dans la même classe que lui. Elle l'avait trouvé sympa les premières semaines. Sur la cour il semblait un peu solitaire. Elle s'était dit que la solitude qu'elle ressentait pourrait rejoindre la sienne. Petit à petit elle avait fait des pas vers lui. Une question sur un devoir à faire, l'endroit où se trouve une salle. Des riens du tout qui permettent de se parler et de se dévoiler un petit peu. Sarah s'était sentie en confiance. Le garçon ne lui plaisait pas plus que ça, physiquement, mais il paraissait gentil. Elle avait donné son compte Insta et d'autres comptes sur des réseaux sociaux.

  Sur la photo, on voit Sarah sur un cheval. C'est son père qui a fait la photo. Sarah est fière. Elle monte depuis quasiment toute petite. Sur son compte Insta, il y a plein de photos. Elle a laissé son compte en mode public. Elle s'était dit que comme cela, elle aurait plein d'abonnés. Que sa passion du cheval, d'autres la partageaient.

  Un jour, elle a vu des commentaires étranges, de personnes qu'elle ne connaissait pas. Des phrases obscènes. Des insultes. Des phrases pour démolir. Elle lisait ces phrases blessantes tout le temps, aux récréations, à la cantine, dans le bus, tard le soir. Même lorsqu'elle montait son cheval, lorsqu'une notification sonnait l'alerte, elle saisissait l'appareil et recevait une flèche empoisonnée. Le garçon l’attendait à la sortie du collège. Lui promettait de manger le trottoir. La menaçait parfois avec un seul regard. Les années collèges se sont terminées pour Sarah dans l’angoisse et les larmes.

  Sarah est au lycée à présent. Elle est scolarisée dans un grand établissement, plus de 2 400 élèves. Comme noyée dans une masse qui va la protéger. Elle apprend un métier. Elle a aperçu au loin le garçon, un jour, par hasard, dans une file d’élèves qui attendaient leur tour pour aller déjeuner à la cantine. Curieusement, elle n'a rien ressenti. Elle l’a regardé un peu longuement. Lui bougeait d’un pied sur l’autre, discutant avec le garçon à côté de lui. Il a tourné son visage vers elle, un bref instant. Sarah a pensé qu’il la dévisageait, surpris de la voir là. Mais peut-être qu’il ne l’a pas reconnue. Elle n’a pas oublié. Mais la peur a quitté les lieux. Elle est convaincue qu’elle a changé de vie, du haut de ses quinze ans.

  Lilian est dans la même classe que Sarah. Un garçon parmi les autres. Il aime les heures d’atelier à faire des montages. Avec son BAC PRO, il espère se mettre à son compte, être tranquille et mener sa barque. L’an passé, dans le même établissement, il était en CAP. La même filière. Le même métier. Mais en CAP, c’est différent. D’abord la classe est plus réduite, il y a moins d’élèves. Et souvent les parents vivent des situations financières plus modestes. Lilian vit seul avec sa mère. Son père, le corps déjà rongé par l’alcool, ne travaille plus. Lilian est passé de CAP au BAC PRO contre l’avis du directeur. Il avait le niveau, des bonnes notes et largement les moyens de poursuivre les études. Mais lors d’un entretien, il lui a dit que ce serait mieux d’aller ailleurs, que sa vie serait plus facile s’il s’inscrivait dans un établissement où personne ne le connaît.

  En CAP, lorsqu’un professeur faisait l’appel en début du cours et qu’il lisait son prénom sur la liste, il entendait Lilou. Ce prénom qu’on lui avait donné à la naissance et qu’il avait déjà abandonné auprès de ses copains depuis des années. Lilou, il n’y avait que son père pour l’appeler comme ça, lui qui ne comprenait rien. Il se souvenait de ce professeur qui lui avait dit qu’il aimait bien son prénom : Lilou lui rappelait ce film de Luc Besson, « Le cinquième élément » et cette actrice, Milla Jovovich. Ce professeur, il l’avait dans son emploi du temps. Ce professeur l’appelait désormais Lilian. L’année scolaire avait bien commencé. Personne ne le connaissait d’avant dans la classe. Ses professeurs savaient. La plupart comprenaient qu’il fallait faire attention. D’autres semblaient découvrir la planète Mars. Il y avait eu au lycée général un précédent qui s’était merveilleusement bien déroulé. Un garçon entré en seconde devenu une fille en terminale.

  Quelques mois après la rentrée, des questions avaient commencé à surgir. Des élèves avaient vu sur les réseaux des photos de Lilou qui s’appelait pourtant Lilian. Une certaine confusion régnait dans les têtes. Il fallait clarifier les choses. Avec Lilian. En apparence, sa transition semblait être une chose comprise par toutes et tous. En apparence. Le prof principal avait expliqué avec ses mots à lui. Lilian s’était dévoilé. Sarah est celle qui avait le mieux compris ce que pouvait ressentir le garçon.

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