Les décalés
Il est transparent. On ne le voit. Tous ignorent qui il est. Il ne parle presque pas. Il fait son entrée dans la salle de classe sans se faire remarquer. Il fait son affaire, 55 minutes, la durée règlementaire. Puis il repart. Enchaîne dans un autre lieu. Il parle peu. Juste le nécessaire. Un mur semble épais entre lui et les personnes qui l'entourent.
Il traverse la cour sans s'attarder. Il habite dans le coin. Il ne semble être lié à personne. Quelqu'un de passage. C'est un décalé. Comme dans ces films où l'on parle d'autres dimensions ou de voyages dans le temps. Il n'est que de passage. Il prendra son dû et ira voir ailleurs.
Il ne marquera personne. Juste cette étrangeté à peine perceptible. Cette bizarrerie qui donnera à untel l'envie d'imaginer des situations tragiques. On parle de plus en plus de santé mentale. Voilà un cas à étudier certainement.
Durant l'année, il semble fuir les occasions de célébrer quelque chose de beau. Lors de la rituelle assemblée de fin d'année pendant laquelle le directeur remercie les professeurs en situation précaire et qui risquent de ne plus être dans l'établissement à la rentrée, le décalé n'est plus présent. Il s'est déjà envolé.
Il aura décroché son Bac et ne viendra pas en personne chercher son diplôme l'année suivante. Ses années lycées auront été celles d'une espèce de fantôme, collectionnant les injonctions à participer en classe sur ses bulletins scolaires.
Les décalés. Ceux qui ne font pas partie de la famille. Ceux pour qui l'expression "communauté éducative" demeurera une chose sans la moindre importance. Ceux qui refusent d'être sur les photos. Ceux qui n'ont pas envie. Ceux dont on a oublié le visage et plus sûrement le nom. Ceux qui feront mieux ailleurs.

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