Le dénoncé

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  C'est un cri qui a traversé la cour de récréation. Un cri qui se voulait moqueur, quelques mots qui n'auraient jamais dû faire de mal en soi. "Chris du 47". L'adolescent ne cessait de répéter ce pseudo qu'un autre que lui avait repéré sur une application. Autour de lui, d'autres adolescents riaient et observaient à l'autre bout de la cour un professeur, guettant ses réactions. Le petit groupe avait la certitude d'avoir pris au piège celui qui leur donnait des cours de math, le mardi de 14 h 25 à 15 h 20.

  Les conversations tournaient autour de ça depuis l'arrivée des élèves, bien avant le début des cours de la matinée. Comme une obsession. Le Guennec, le prof de math, c'est un pédé, il y a sa photo sur une appli. Il s'appelle Chris du 47. Comme une trainée de poudre. Comme la nouvelle la plus importante. Sur les téléphones circulait sa photo de profil. Il n'y avait aucun doute. Tout était venu de Marley. Un pote à lui avait vu. Ou bien c'était autrement. Cette fille vaguement lesbienne qui l'avait balancé ? Très vite on ne sut plus comment toute cette affaire avait commencé et cela n'avait plus aucune espèce d'importance. Tous voulaient voir le pédé. Même ceux qui ne le connaissaient pas. Certains racontaient qu'il avait touché des garçons. D'autres disaient qu'il fallait appeler la police. Tout un tas d'histoires ont surgi du néant. La majorité complètement fausse.

  Très vite, le directeur est informé. Il fait venir son adjoint. Il faut vérifier. Tout cela est grave. Le directeur parle de la réputation de l'établissement et de protéger les enfants. D'ordinaire, il n'emploie jamais ce terme pour parler des élèves. Ils ont tous au moins 14 ans. Ce ne sont plus vraiment des enfants. Le directeur télécharge l'appli sur son Smartphone. Il est obligé de créer un profil. Cela le rebute. On lui demande ses préférences sexuelles. Il coche des cases sans savoir à quoi cela correspond. En tapant le pseudo de Le Guennec, il le trouve tout de suite. C'est bien lui. Il n'y a rien de particulier dans son texte de présentation. Le directeur s’attendait à du croustillant. Des mots et des phrases obscènes. Il est déçu. L'adjoint dit qu'on le tient comme si on avait attrapé le renard qui bouffe les poules la nuit. Il n'aimait pas Le Guennec. Trop intelligent, trop sympa avec les élèves, trop apprécié d'eux. Tout l'inverse de ce qu'il est. Cela cache quelque chose. Il a toujours imaginé que Le Guennec ne faisait pas son boulot correctement. Maintenant tout est clair.

  9 h 00. Le Guennec entre dans sa classe. Il s'installe derrière son bureau tandis que les élèves trouvent leur place. Le bruit des conversations masque le raclement des pieds des chaises sur le carrelage. Le Guennec a entendu les cris peu après 8 h 00. Son sang s'était figé quand il avait entendu le nom de son profil. Il s'était senti démasqué. Milieu hostile. Directeur peu tolérant. Adjoint homophobe. Un précédent lui vint immédiatement à l'esprit. Xavier, le surveillant. L'adjoint l'appelait Zaza. Un prof faisait sur lui des commentaires déplacés, dégueulasses. Xavier s'en foutait. Contrat précaire. Il n'avait pas l'intention de rester faire carrière dans ce bahut. Il rêvait de Paris ou de Nantes. Une grande ville où vivre sa sexualité et rencontrer plus facilement d'autres garçons comme lui. Le Guennec commence son cours en écrivant des choses au tableau. Un besoin fou de remplir l'espace blanc de lignes, sans fin. Le marqueur bleu frotte la surface devant lui, comme une ligne de vie qui le sauve. Car lorsqu'il n'y aura plus rien à écrire, Le Guennec devra se retourner et recevoir en pleine face ces regards qui veulent savoir : est-il un pédé, oui ou non ?

  À midi, le directeur et l'adjoint ont reçu Le Guennec dans un bureau. Comme les élèves, ils voulaient savoir. Tout était-il vrai ? Les mêmes regards inquisiteurs. Un tribunal. Une cascade de questions personnelles auxquelles Le Guennec ne répond pas. Ou alors par des pirouettes. Il est venu avec une représentante du personnel. Au cas où. Erreur fatale. La présence de cette femme achèvera de le rendre indésirable aux yeux de la direction. "On est entre nous" dira le directeur avec le sourire du requin qui va dévorer un surfeur.

  Au fil des mois, les choses finissent par se tasser. Les élèves passent à autre chose. Le Guennec ne parlera jamais de cet épisode à Marley. Il ne lui en voudra même pas. L'année suivante, la fermeture annoncée d'une formation dans le lycée pousse Le Guennec vers la sortie. Il ira enseigner ailleurs. Jamais rien ne lui sera reproché. Il passera la majeure partie de sa carrière à cloisonner sa vie privée au travail. Plus personne ne saura. Il en retirera souvent des frustrations. Surtout quand il aura en face de lui des élèves dont il aura su qu'ils étaient homosexuels. Ne rien dire, le prix de la tranquillité. Le prix à payer pour ne pas perdre un boulot qu'il aime passionnément. Ce qui ne l’empêchera pas de se montrer tolérant et exemplaire. Ni d’agiter le chiffon rouge lorsque les limites seront franchies.

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