Tout recommencer
Tout recommencer. C'est ce que Nathan se disait en regardant la mer au loin et les falaises autour de lui. Le ciel était d'un bleu pur, un de ces ciels que l'on ne contemple qu'à la sortie de l'hiver et dont l'éclat apporte une espèce de côté rassurant, quand les semaines qui venaient de s'écouler n'avaient été qu'une longue litanie de journées pluvieuses. Tout recommencer, Nathan s'était prononcé cette injonction si souvent. Quand le travail devient un poids quotidien. Quand la vie amoureuse n'est plus qu'un océan de doute. Quand plus rien n'a de saveur.
Il avait longuement réfléchi à sa vie professionnelle. Tous les ans, ses élèves de troisième lui demandaient comment il était devenu prof et pourquoi il continuait à faire ce métier. Ils cherchaient à savoir quelles études étaient nécessaires, entendaient parler de BAC + 5, eux qui n'aspiraient qu'à une chose : quitter l'école le plus rapidement possible. Et puis ils avaient envie de savoir si leur prof les supportait assez pour ne pas arrêter. Dans d'autres classes, surtout celles qui étaient plus loin dans la scolarité, des terminales par exemple, la question de l'argent revenait tout de suite. Comment pouvait-on faire ce métier dont on disait qu'il était mal payé s'il n'y avait pas des compensations. Les vacances par exemple.
Nathan s'était parfois dit qu'il aurait mieux fait de travailler ailleurs, d'avoir eu une autre vie. Au fil des années la possibilité d'une autre carrière était devenue un fantôme. Quand on est prof de math, un autre emploi devient vite inaccessible. Il n'avait pas la plus petite idée de ce qu'il pouvait faire. Une chose était certaine, cette jeunesse qu'il retrouvait en face de lui chaque jour avait teinté son monde à lui d'une couleur étrange. Quasi surnaturelle. Le contraste était pour lui saisissant entre ces heures, ces jours, ce temps passé en compagnie de gamins et de gamines qui avaient toujours 15 ans, avec sa vie à lui subissant les outrages du temps qui passe. Sa mère avait vieilli puis était morte. Il avait eu deux enfants. Un garçon et une fille. Des enfants d'abord, puis des adolescents. Un temps, les mêmes allures que sa classe de troisième. Puis son fils et sa fille ont suivi les mêmes traces que sa classe de première. Après les études supérieures de l'une et de l'autre, le trou noir a commencé à envahir l'espace. Les gamins dont il s'occupait toute la journée ne vieillissaient plus. Mais ses enfants, eux, formaient des couples, partaient loin en vacances et finissaient par procréer à leur tour. Nathan se sentait peu à peu écartelé entre cette jeunesse bouillonnante, toujours renouvelée et la vie autour, l'EHPAD dans lequel sa mère a vécu quelques années, les endroits où il allait pour découvrir qu'autour de lui les adolescents avaient disparu.
Et puis un jour, la retraite, l'absence de travail auprès de ces jeunes qu'il aura côtoyés si longtemps, happé par leur langage, leurs habitudes de vie, leur musique, les drames de leur époque. Nathan a entendu maintes fois parler de ces profs qui, une fois à la retraite, continuent de s'occuper de jeunes, animent des ateliers d'écriture dans des structures sociales ou apprennent le français à des adolescents arrivé en Europe après un périple aussi dangereux qu'épuisant, du Mali ou d'ailleurs. À croire que lorsque l'on est enseignant, on doit le rester jusqu’à la mort.
Nathan observait quelques goélands à la dérive, porté par les différences de température de l'air. Comme eux, il avait été porté par son métier, au gré des réformes, tranquillement installé dans une entreprise où l'on s'occupe de votre emploi et du salaire qui va avec. Nul besoin de décrocher des entretiens d'embauche ni de changer de boîte dans l'espoir d'un meilleur traitement. Un couple de retraités, grands bâtons de marche en main, l’ dépassé sur le chemin côtier. Nathan s'était demandé s'il y avait d'autres métiers comme le sien, un métier où les personnes en face finissent par vous enfermer dans un monde qui n'est pas celui réel de zéro à 77 ans et plus. Lui était coincé dans la tranche 15-18 ans. S'il avait dû passer sa journée à former des gens de trente ans, il n'aurait pas su le faire. Il pensait aux personnels dans les maisons de retraite. Ces femmes et ces hommes qui s'occupent de faire vivre ceux qui vieillissent irrémédiablement et cheminent vers un ailleurs plus difficile. Mais peut-être qu'il avait tort, c'est ce qu'il se disait souvent. Une chose lui paraissait certaine : ce travail allait lui manquer.
C'était plus tard, une fin d'été, à quelques jours de la rentrée. Nathan avait dépassé les 55 ans, l'âge fatidique auquel on commence à s'intéresser à des choses purement administratives, l'âge de départ à la retraite, l'argent que l'on pourra espérer toucher. Il préparait des nouveautés, assis devant son ordinateur, suivant un rituel bien établi. Sa femme avait fait une intrusion dans son bureau. Elle n'y mettait jamais les pieds. Son travail à elle ne collait pas avec les théories de Nathan. Elle travaillait dans une piscine municipale. Le genre d'endroit où toutes les générations finissent par faire une escale. Un peu comme quand on va au musée et que l'on passe d'une salle à l'autre, admirant des toiles de la période romantique avant de jeter un œil à l'art moderne. Au final, on aura picoré toutes sortes de plats sans devenir malgré soi un spécialiste de quoique ce soit.
— Il faut que je te dise quelque chose, voilà, j'ai décidé de partir. J'ai loué un appartement. Je pars.
Elle avait dit ces quelques phrases rapidement, comme une urgence. D'ordinaire, elle n'était pas très loquace sur le volet sentimental. Puis elle avait fait demi-tour.
Nathan n'avait pas su quoi dire sur l'instant. La perspective que sa femme le quitte ne faisait pas partie de ses réflexions. Lui, pourtant très cérébral, se posant mille questions sur mille sujets, des plus indispensables aux plus farfelus, n'avait jamais imaginé qu'elle parte comme ça. Naturellement, il s'était dit que tout n'était pas parfait entre eux, que des frustrations se cachaient chez elle comme lui-même en avait au fond de lui. Et par voie de conséquence, il n'était pas impossible qu'un jour leur couple vacille. Elle avait sans doute eu un amant et cela n'avait finalement rien changé.
Les premiers jours furent difficiles. Surtout le soir. En journée, il était avec ses gamins. Mais le soir, c'était compliqué pour lui de devoir manger seul et de se faire de la cuisine. Elle ne communiquait plus, ne répondait que par SMS. Sa femme l'avait largué sans qu'il sache pourquoi.
Un soir, c'était 3 semaines après la rentrée des classes, il était entré dans les chambres des enfants. Elles comportaient un lit, prêt à les accueillir lors de leurs visites. Visites qui s'étaient singulièrement espacées avec le temps. La maison devenait grande pour lui seul.
Un soir, un type est venu pour la chambre. Quelques centaines d'euros. Il faudrait partager la salle de bains. Un étudiant étranger, 20 ans, en provenance d'Allemagne. Nathan avait pris des cours de cuisine. Il préparerait à son locataire de bons petits plats. Il avait aussi changé son lit et refait sa propre chambre. L'endroit où il vivait avec son ex-femme, il avait décidé de lui donner un coup de jeune.

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