Chapitre IV
- Ksander -
J’aime pas ça.
Pourquoi Gelen nous a convoqué dans son atelier ?
Les Ishaëls ne nous reçoivent jamais dans leurs appartements privés.
Malgré ma posture droite aux apparences statiques, j’ai les mains moites. Je lutte pour garder une respiration profonde et régulière, mais les battements rapides de mon cœur ne me facilitent pas la tâche. Alors, j’essaie de me focaliser sur la sensation du sol plat et dur sous mes semelles, cherchant à m’enraciner dans les dalles de l’entrée.
Dans mon dos, mes doigts se tordent, s’accrochent, se lâchent, se cherchent. Et une goutte de sueur finit par perler sur ma tempe : pourquoi fait-il si chaud dans cette pièce ? L’air est dense, suffocant. Chaque inspiration gratte au fond de ma gorge.
Et elle ? Elle reste calme. Imperturbable. Comment fait-elle ?
Ses boucles rousses, indisciplinées, contrastent avec son visage froid et impassible ; un masque de porcelaine clairsemé de taches de rousseurs. Derrière ses grosses lunettes rondes, ses yeux noisette fixent le mur vierge en face de nous. Parfaitement droite, rigide, elle patiente en vraie petite soldate.
À l’inverse, je ne tiens plus en place. Mes pieds me mènent au centre du vestibule malgré tous mes stratagèmes pour calmer l’angoisse de la situation.
Aurora me suit du regard, tandis que je commence à faire les cent pas devant elle, essuyant mes mains humides sur mon pantalon. Sa langue claque, agacée par mes allées et venues.
Qu’est-ce que Gelen Ishaël attend de nous ?
— Tu veux bien arrêter, Ksander ? Tu me donnes mal au crâne, peste-t-elle.
Je m’immobilise pour lui faire face, interloqué :
— Tu trouves pas ça bizarre, toi ?
Elle remonte ses lunettes qui glissaient sur son nez légèrement retroussé. Puis un soupire las franchit ses lèvres pulpeuses.
— Les ordres sont les ordres. Je ne les discute pas. Tu devrais faire de même, Ksander, dit-elle, le ton dur.
Elle n’a pas tort.
En temps normal, j’obéis, docile, en bon toutou ou chien limier selon ce qu’on attend de moi. Mais là, j’ai beaucoup de mal avec le caractère inhabituel de cette convocation.Trop de facteurs inconnus, je déteste n’avoir aucun contrôle sur ce qu’il se passe.
— Les émotions sont superflues. Elles…
— Altèrent le jugement, la coupé-je d'un ton monocorde.
Un air satisfait brise son masque impénétrable. J’ai rarement connu plus fière que cette fille.
— Exactement, Aurora.
Je sursaute. Elle se redresse, comme s’il était possible d’être plus droite encore. Et moi j’essaie de regagner une posture décente.
— Ksander Renfrir. Aurora Lahska. Merci d’être venus, annonce Gelen la voix étouffée par son masque d’argent.
Comme si nous avions le choix.
Les portes se rabattent derrière lui dans un bruit sourd. Mon cœur bat dans mes tempes. Je déglutis difficilement, la bouche sèche.
— Maître Gelen, s’incline Aurora, les joues assorties à ses cheveux.
Lèche-cul.
Il nous passe devant sans un regard, comme si nous n’en valions pas la peine. Puis, il disparaît dans la pièce attenante. Ma camarade lui emboîte le pas sans attendre. Je pourrais presque voir la queue remuer joyeusement derrière elle, malgré sa démarche mécanique.
Je la suis, abandonnant mes doutes dans le vestibule.
Je débouche sur une grande salle circulaire qui n’a rien à voir avec la précédente. Là où l’entrée paraissait sobre et épurée, ici tout respire l’armurerie et la forge.
Au centre, je découvre l’origine de la chaleur étouffante qui règne ici : un imposant brasero encore rougeoyant. Un alliage de zinc et d’acier fond lentement dans la cuve, propageant une odeur âcre et corrosive. La fumée noire s’accumule sous le plafond, m’irritant la gorge. Chaque déglutition est un supplice, mais je m’efforce de ne rien laisser paraître, la salive lacérant ma trachée.
Aurora, imperturbable, ne cille pas. Sa peau reste sèche, son masque de marbre intact, alors que mes vêtements me collent déjà à la peau.
Mon regard accroche les murs : couteaux, hallebardes, épées, toutes alignées. Les gravures minutieuses qui ornent chaque lame respirent le Nihlm. Pas étonnant qu’Aurora admire tant Gelen, le Forgeron. Il est la seule personne, en dehors des Hégirs à maîtriser ce savoir-faire.
Derrière lui, des mannequins de bois et de paille portent des armures, donc certaines frappées du soleil des Holéax, l’armée chargée de maintenir l’ordre hors du Sanctuaire.
— Cette entrevue n’a jamais eu lieu, lâche notre hôte.
Sa voix étouffée par le masque d’argent résonne comme un ordre sans appel.
Il dégage un tabouret coincé sous une pile de moules en fonte, les soulève, comme s’ils ne pesaient rien. Les Ishaëls défient les lois de la nature…
Des aberrations immortelles, toutes puissantes. Il me tuerait sur le champ s’il entendait mes pensées. Je dois faire attention à ce qui traverse mon esprit lorsque sa sœur, Callie, est dans les parages…
— Entendus, Maître Gelen, acquiesçons-nous en chœur.
Il s’installe sur le siège beaucoup trop petit pour sa carrure imposante. Son regard bleu, tranchant comme une stalactite, s’ancre dans le mien. Ses yeux… la seule partie visible de son visage figé par le métal. Lorsqu’il s’exprime, les gravures spirulines semblent luire d’une teinte pâle.
— Aucun de mes frères ni de mes sœurs, encore moins mes oncles ou mon père ne doit apprendre ce qui sera dit ici. Suis-je clair ?
— Bien, affirme Aurora.
Un coup d’épaule discret me rappelle à l’ordre. Je ravale le goût du charbon.
— Compris, dis-je d’une voix ferme.
Gelen incline la tête.
— Parfait. Vous êtes les meilleurs traqueurs de la Milice de la Paix. J’ai besoin de vos compétences pour retrouver une… Mancienne.
Son hésitation me surprend. Il ne nous dit pas tout, mais je me retiens de poser la question. Mon rôle est d’exécuter les ordres, pas de les discuter.
— Une Pyromancienne, rectifie-t-il. Elle a votre âge. Cherchez Olga et vous trouverez la fille.
— Morte ou vive ? demande la rousse.
— Vive. Entière.
Elle opine en silence.
— Officiellement, vous êtes envoyés en soutien à la Congrégation dans la chasse aux Nécromanciens.
Les mots me brûlent la langue :
— Pourquoi autant de secrets ?
L’air s’alourdit aussitôt, grondant comme un volcan sur le point de s’éveiller. Les braises éclatent dans un grésillement sinistre. La température grimpe.
— Excusez-le, Maître Gelen, intervient Aurora, crispée. Ksander est épuisé à cause des dernières pleines lunes.
Gelen ne dit rien. Mais ses yeux, eux, ne me quittent pas. Avertissement muet. Je baisse la tête.
— Préparez votre départ, tranche-t-il. À l’aube, vous serez sur la route. Disposez.
Je ne me fais pas prier et quitte l’atelier à grandes enjambées. L’air brûlant accroche encore à ma trachée quand Aurora me saisit brusquement le bras. Je me dégage d’un mouvement sec.
— Tu cherches à crever !
Son visage est cramoisi, ses yeux étincellent. J’ai beau faire deux têtes de plus qu’elle, je sais qu’elle pourrait arrêter mon cœur sans le moindre effort.
— Pas la peine de hurler, Aurora.
— Tu te fous de ma gueule, Ksander ? Sans moi, il t’aurait carbonisé. On ne déconne pas avec les Ishaëls.
— Je sais, désolé… Mais avoue que c’est louche. La Milice est censée maintenir la paix instaurée après la Guerre Écarlate. Alors pourquoi nous envoyer chercher une gamine ? Dans le dos des autres dieux, en plus ! Tu crois que le père de Gelen nous épargnera s’il découvre la manœuvre ? Certainement pas. Et ton Forgeron ne lèvera pas le petit doigt pour nous sauver, terminé-je, à bout de souffle.
— Ça va, ça fait du bien ? T’as fini ?
Son ton sec et suffisant me hérisse. Je serre les poings.
— T’es chiante.
— Toi-même, rétorque-t-elle avec un sourire narquois.
Silence. Le couloir est désert, seulement nos pas qui résonnent vers les casernes.
— Pourquoi t’as pris ma défense, alors ? Je croyais que les émotions altéraient le jugement, pour toi.
Elle hésite. Juste une seconde, mais je le vois : une fissure dans son masque.
— T’es le plus qualifié pour pister avec ton flair. J’ai pas envie de passer trois ans dans les montagnes.
Je pourrais avaler son excuse, si elle ne fuyait pas mon regard. On a jamais été proche, on se supporte à peine. Pourtant, elle est toujours là, à couvrir mes arrières.
— Je vois... je suis juste ton chien de chasse, ironisé-je, mais merci quand même.
Elle hausse les épaules, impassible.
— Tu comptes prévenir, Rhéi ? Je pense le dire à El’, parce que…
— Tu veux bien la fermer ? T’es pas aussi bavard, d’habitude.
Sa langue claque sèchement contre son palais. Les prochains mois s’annoncent longs… très longs.

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