Chapitre V

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- Méthée -

Sac de sel sur l’épaule et sacoche pleine d’épices à la ceinture, je regagne le manoir sous les lueurs déclinantes du crépuscule. Le sentier se rétrécit à mesure que j’atteins les hauteurs du flanc montagneux. En contrebas, le précipice rugit contre les parois, comme un avertissement du sort qui m’attend si je manque de vigilance.

Une alternative… Une autre façon de fuir cette vie que je n’ai pas choisi. Et soudain, le vide paraît étrangement séduisant.

Un pas, et cet enfer pourrait prendre fin.

Je ne serais plus prisonnière de l’amour d’une mère qui m’a oublié. Celle pour qui je ne suis plus qu’une erreur désormais. Une déception. Une pâle copie de ce qu’elle a perdu autrefois.

Je n’aurais plus peur du monde ni de l’inconnu qu’il recèle. Dans cette autre vie, je serais sans doute avec Mirabelle aux Trois Flocons ; nous ririons entre deux services à la taverne, nos pas rythmés par les cris de son mari. Elle aurait été ma force, mon soleil. Une mère aimante. Elle… Elle aurait su m’aimer et m’épargner une existence de manque et de vide.

Les vingt kilos de cristaux de sel pèsent sur mes épaules, m’ancrant au sol alors que mes pas effleurent le bord du chemin. Mes orteils flirtent avec la ravine, un vertige me saisit. Le même que tout à l’heure, lorsque Mirabelle m’a proposé de quitter Olga pour venir travailler chez elle.

L’angoisse s’enroule autour de mes tripes comme un parasite, indélogeable. C’est la peur de ce qu’aurait pu être ma vie – si j’avais accepté. Ou si je sautais.

Une liberté que je m’interdis depuis des années. Parce que lorsque je croise le regard d’Olga, cette femme esseulée et recluse, je me souviens d’une époque où la déception ne voilait pas encore ses iris ombragés… Et ma poitrine se serre. Un regret discret, douloureux : celui d’une petite fille qui n’a jamais été assez. Une enfant qui veut seulement revoir le sourire de sa mère.

J’aime Olga. Du plus profond de mon âme… Mais les années de secrets et de non-dit ont fini par fissurer ce lien, jusqu’à ne laisser entre nous un terrain jonché de ressentiments. J’aimerais tant pouvoir revenir en arrière, retrouver ce temps où les mots ne nous blessaient pas.

Je soupire, la gorge serrée, puis recule d’un pas. Deux. Je réajuste le sac sur mes épaules et poursuis mon ascension sous les yeux d’Henaé – comme chaque nuit, les deux lunes m’observent dans l’ombre de la troisième. Des nuages violacés teintent couvrent partiellement le ciel, dissimulant les pics en leur sein.

Le bruissement léger de la lisière de la forêt m’apaise sans parvenir à alléger mon cœur.

Le hululement d’une chouette m’accueille alors que je pénètre dans la cour du manoir. Aucune lumière ne filtre des fenêtres. La partie de la demeure encore debout me paraît plus sinistre que les ruines elles-mêmes. Les ombres du vieux chêne dansent sur sa façade de pierres claires.

Une maison qui n’a rien d’un foyer. Ces murs portent le deuil et la froideur de la mort. Je déteste le Manoir Mölgnav. Je ne me souviens pas d’un seul instant où je m’y sois sentie chez moi, derrière cette porte grinçante.

Mon regard glisse vers les lueurs vacillantes qui s’échappent à travers les carreaux de l’annexe. Olga n’a pas bougé : toujours enfermée dans son laboratoire, hors d’atteinte. Les runes protectrices dressées entre nous comme des barrières infranchissables.

Elle m’a abandonné à l’obscurité… Pourquoi ?

Toujours les mêmes questions, toujours sans réponses. Toutes naissent d’un simple « Pourquoi ? »

Je me tasse sous le poids des vivres. Le pas traînant, je m’éloigne de la lumière pour les ténèbres de la réserve. Une petite porte de service me permet d’accéder à l’arrière-cuisine. Je ne m’y attarde pas.

Je n’ai pas envie d’embrasser l’air glacial de ma chambre. Alors, je regagne les graviers, dehors.

Un coup d'œil vers l’annexe. Un réflexe. Le vestige d’un espoir que j’aurais dû abandonner depuis longtemps.

Rien.

Je ravale ma salive et m’engage sur le chemin de terre qui s’enfonce dans le bosquet voisin. La pénombre m’enveloppe aussitôt. Les rayons lunaires se perdent contre les feuillages denses, incapables de percer ce fragment de forêt.

Alors me revient en mémoire un vieux texte, datant d’avant la Guerre Écarlate. Une époque révolue, quand Intylhaë n’était pas encore déchirée. Avant les frontières. Avant la terreur. Avant la haine.

Tous les peuples, aussi différents soient-ils, prospéraient côte à côte. Une idylle. Il n’y avait ni traque des Nécromanciens, ni massacres aux confins. Les Humains n’étaient pas divisés par la naissance des Ivanys.

J’ai souvent rêvé de ce monde que je n’ai jamais connu. Je les ai imaginés, les Jardins de Nërha et les différents plateaux qui le composent. Une terre divine, luxuriante d’émerveillements, surplombée par la demeure des Dieux Originels.

Et parmi les différents niveaux de ce jardin ascendant, il y avait Sombres Cimes. Une forêt aussi dense et glaciale que celle que je traverse à présent. Ni soleil ni lunes n’en traversaient le feuillage. Pourtant la lumière ne manquait jamais : la faune et la flore s’étaient adaptées, baignant les sous-bois d’éclats bleus, turquoise, rougeoyants, parfois d’un violet irréel.

Un monde de bioluminescence, vivant et magique, qui nourrissait mes rêves d’enfant.

Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un désert aride et sans âmes, là où la Déesse de la Vie Originelle avait jadis tout créé…

C’est peut-être pour ça, que j’aime tant ce bosquet.

De petites lucioles et des papillons aux ailes luisantes dansent au ras des fougères, comme une réminiscence fragile de ce monde perdu. L’humidité accroche la lumière et en dédouble la beauté. Les reflets bleutés, éthérés, se réfractent contre l’écorce des conifères et des cyprès, fusant depuis le sol en éclat d’aurore boréale.

Un peu plus loin, j’aperçois la clairière. Cernée de pierres, de buissons et d’arbres, mon havre de paix se dévoile. Les rayons argentés et mauves des lunes donnent vie à la fine brume qui flotte, hésitante, au-dessus de l’herbe.

J’avance jusqu’à l’arbre couché, le vent soulevant mes cheveux à chacun de mes pas.

La forêt murmure, timide, comme si elle savait que je cherchais un refuge pour mon âme.

Je reste là, debout, le souffle court. Le fog se dissipe à mes pieds, révélant une herbe jaunie, calcinée par endroits. Un tourbillon déferle à l’intérieur de ma tête.

Ma peau ne garde aucune trace des plaies infligées par Olga. Pourtant, les blessures sont toujours là, acides, amères. Je suis faible. Insignifiante.

T’aurais dû mourir, Méthée.

Cette pensée me ronge depuis le premier jour.

Mes parents biologiques m’ont abandonnée, livrée à moi-même. Sans l’Anémancienne, je serais probablement morte de faim ou de froid… peut-être même dévorée par un Croc Givre. Une fin à la hauteur de mon existence misérable.

Personne ne t’aimera jamais, Méthée.

Je déteste celle que je suis. Je baisse les bras sans même tenter de lutter, comme si l'échec était une évidence gravée en moi. Que ce soit pour prendre mon avenir en main – s’il m’en reste un – ou pour apprendre à contrôler mes pouvoirs, je renonce avant d’essayer. Je laisse les flammes me consumer, me fondant dans un écran de fumée tissé de haine et de déception.

Celle que je déçois n’a jamais été ma mère adoptive. Elle n’a toujours été que le miroir. La véritable déception… c’est moi.

Je lève les yeux embués vers les étoiles.

J’en ai assez, soufflé-je d’une voix tremblante.

De cette vie. De ce que je suis – quoi que je puisse être.

Les larmes quittent mes cils sans jamais ruisseler. Elles s’évaporent au contact de ma peau brûlante. Je ne cherche plus à retenir les flammes.

Ici, je ne blesserais personne…

Sous mes paupières, les reliefs de la morsure que mes flammes ont laissée sur la chair d’Olga se dessinent, vifs et cruels. Un rappel. Une douleur sourde.

Cette fois, je ne la refoule pas.

Des volutes d'azur s’élèvent au-dessus de ma tête et glissent le long de mes bras, comme la tendre caresse d’une mère absente. Quand je libère mon Nihlm, un reflux de souvenirs engloutit mon subconscient, trop fuyant pour que je puisse les saisir. Une mémoire oubliée, qui pulse dans l’ombre.

Les mites virevoltent, hésitantes, attirées malgré elles par la lumière. Une tentation mortelle gravée dans leur instinct. J’observe leur danse macabre vers la cendre.

Si seulement ces flammes pouvaient me consumer…

L’odeur de brûlé, que je connais trop bien, me pique les narines. Je plisse mes yeux asséchés, tandis que le feu converge vers mes poings serrés.

Des filets incandescents s'échappent, serpentins lumineux, reposant mes phalanges pour donner naissance à deux orbes dans le creux de mes mains. À la fois denses et volatiles, les sphères bleues bondissent avec agilité sur ma pulpe de mes doigts.

Je les sens en moi – vives, presque joyeuses – comme une extension naturelle de mon âme.

En paix, mes épaules se détendent, délestées du poids de la culpabilité. J’inspire profondément, oubliant le vide qui perce ma poitrine. Il n’y a plus que les yeux ouverts d’Henaé, grand ouvert au-dessus de ma tête, luisant en nébuleuse sur les feuillages aux côtés des dernières lucioles.

Un craquement.

La magie s’évanouit.

Je me tourne brusquement, les flammes vacillent. Je tends l’oreille en direction du bruit.

Il bruisse à travers les arbres, comme un froissement discret. N’importe qui l’aurait confondu avec le simple murmure des feuilles bercées par la brise nocturne. Mais cette subtilité n’échappe pas à mon ouïe.

L’instinct m’avertit avant la raison : quelque chose ne va pas.

Aux aguets, j’envoie un de mes orbes vers la lisière. Il glisse dans l’air et se stabilise à quelques centimètres du sol, pulsant au rythme affolé de mon cœur. La lumière se faufile entre les troncs, s’étire comme une lame vers l’obscurité… et dévoile une silhouette fine et élancée qui avance comme une marionnette désarticulée, secouée par des fils invisibles.

Un frisson me parcourt l’échine. Je plisse les yeux, tous mes sens en alerte. Ce n’est pas un animal, et aucun braconnier ne s’aventure si haut dans les montagnes.

Je ne perçois qu’un souffle lent, régulier. Malgré sa progression saccadée et brinquebalante, aucune brindille ne cède sous son passage. Pas une seule.

Aussi tendue que la corde d’un arc, ma concentration ne tient qu’à un fil tandis que les secondes s’étirent, poisseuses, interminables. Mes flammes frémissent, impatientes, et je lutte pour les contenir – au moindre faux pas, elles jailliront.

La nature semble, elle aussi, retenir son souffle. Le vent en stase, je n’entends plus les murmures du ruisseau, pourtant proche. Ni le hululement distant de la chouette. Ou alors… peut-être que l’écho assourdissant des battements contre ma cage thoracique étouffe le reste ?

L’ombre franchit enfin le halo de lumière. Un éclair azur glisse sur une chevelure poivre et sel – et mon attention se relâche, l’espace d’un battement. Une fraction de seconde suffit : les flammes jaillissent, dévorant l’intruse.

OLGA ! hurlé-je à m’en déchirer les cordes vocales.

Les larmes se déversent sans retenue, dévalant sur mes joues. Je suffoque dans une marée d’eau salée et de morve.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

Qu’est-ce qu’elle faisait là ?

Pourquoi… Pourquoi ? POURQUOI !?

L’air me manque. La gorge me brûle. Mes pensées se bousculent dans un chaos infernal.

— C’est… c’est un cauchemar. Je vais me réveiller… murmuré-je, hébétée.

Je titube vers les flammes, trébuchant sur mes propres pieds, désespérée. Mais une violente bourrasque me fauche et m’écrase contre le tronc couché. À peine le temps de me protéger le visage que des branches et des arbrisseaux s’abattent autour de moi.

Des vents contraires s’entrechoquent dans une valse majestueuse, dispersant les flammes menaçantes.

— Tu y étais presque, Méthée.

Ma mère adoptive se tient face à moi, droite, la main posée sur sa canne. Mais son regard me fuit. Elle observa les traces dans l’herbe, suit des yeux le vol incertain des dernières lucioles de la clairière, comme si elles seules méritaient son attention.

Et moi… moi, je l’observe elle. Saine et sauve. Sans la moindre brûlure.

— Tu n’as rien…, constaté-je, soulagée.

Mes jambes cèdent et je me laisse tomber contre l’écorce rugueuse du chêne déraciné.

— Tu as trouvé un bel endroit, Méthée. Je comprends que tu viennes aussi souvent ici.

Elle savait. Bien sûr qu’elle savait…

Je…

— Ce n’est pas un reproche.

Ses prunelles croisent enfin les miennes. Ce ne sont plus ces yeux froids et sévères qui m’ont tant de fois jugée. Non. Ce soir, j’y vois une douceur inattendue, une bienveillance que je pensais ne plus jamais voir.

Mais sous cette surface fragile, quelque chose affleure – de la mélancolie ? Du regret ? Je n’en suis pas certaine.

Tu ne devrais pas avoir peur. Tu es merveilleuse lorsque tu brûles, Méthée. Je… Je suis…

Désolée.

Sa voix s’éteint dans le silence, comme une malédiction qui nous hante depuis des années. Le gris de ses iris s’éclaire à la lumière des lunes. J’aurais aimé entendre ces mots jusqu’au bout. Même tronqués, j’en devine le sens – un aveu avorté. Un de plus.

— Est-ce qu’un jour, tu m’expliqueras, Olga ? osé-je demander, le regard fuyant.

— Si ça ne dépendait que de moi, tu saurais déjà tout, ma fille…

Elle me tourne le dos. Trois pas. C’est tout ce qui nous sépare. Et pourtant, c’est un gouffre.

Sa silhouette boiteuse s’éloigne vers le manoir, et je reste là, figée, le cœur tendu vers un lien qui se délite. J’espère qu’elle se retourne, que cette conversation ne s’achève pas sur ces demi-révélations. J’en ai assez des mystères, des questions.

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