Chapitre VI

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- Méthée -

L’odeur de brûler et de cendres me réveille en sursaut. Mon cœur cogne si fort qu’il menace d’exploser. Dehors, la nature semble se déchaîner. Le tonnerre gronde, déchirant le ciel, entrecoupé de hurlements…

Des hurlements ?

Cette fois, je saute hors du lit. Pieds nus sur un parquet grinçant, je ne perds pas une seconde à m’habituer à la pénombre et fonce dans le couloir. Ma mémoire musculaire me guide à travers l’obscurité… mais quelque chose cloche.

Le sol sous mes pieds n’a rien à voir avec les dalles glaciales du manoir. Il est rugueux, irrégulier, ondulant – des planches mal taillées, jamais cirées.

Un frisson me traverse. Le couloir se distord, les murs semblent s’étirer. Et soudain, je sais : je ne suis plus chez moi.

Des voix au rez-de-chaussée m’arrachent à mes pensées et m'ancrent dans l’urgence. La fumée monte, sourde menace rampante. Une écharde se loge dans la plante de mon pied. Je grimace, mais pas le temps de m’arrêter. Je ne peux pas. Je n’ai pas le droit.

Mes poumons hurlent. Les cendres et le carbone tapissent ma gorge. Chaque respiration est une supplice.

Méthée ! crie une voix masculine à travers les murs.

J’ouvre la bouche… rien. Mes cordes vocales grincent dans un pitoyable glapissement. Aucun son. J'accélère. Je martèle le plancher, enfonçant l’écharde toujours plus profondément. La douleur, d’abord futile, se répand dans toute ma jambe.

Etait-ce seulement une écharde ?

Je n’ose pas regarder.

Et pourquoi ce couloir est-il si long ?

Je n’ai pas le temps. Le fracas des pierres qui s’écroulent dehors résonne à l’intérieur. Le monde semble se déchirer au-delà des murs, comme si une guerre avait éclaté. L’écho du métal qui s'entrechoque résonne tel un glas funeste.

— Méthée !

Mon palpitant s’apaise à la vue de cet homme sans visage.

Pourquoi ?

Il enjambe les dernières marches d’un bond et m’enlace fermement, comme pour s’assurer que je suis bien réelle. Ses grandes mains glissent sur mes épaules, me tiennent à distance. Il m’observe.

Ses traits sont flous, obscurs. Tout ici m’est familier, pourtant je ne reconnais rien. J’ai la tête qui tourne… Faites que ça cesse !

Dans l’entrée, une femme aux cheveux flottants, luisant d’un éclat irréel sous la lueur sinistre des flammes, nous appelle. Sa voix s’éteint presque dans les crépitements et la tempête.

L’homme me soulève, me serre contre son torse. Près de lui, je me sens en sécurité.

— Vite ! Yendra, on doit partir avant qu’elle n’arrive !

La jeune femme s’active dans la pièce voisine avant de réapparaître, mais sa silhouette se dilue dans l’épaisse fumée. Plus je plisse les yeux, plus ses contours se fondent. Ma veine pulse douloureusement sur ma tempe. Je ne comprends plus rien…

Où est Olga ? Qui sont ces gens ?

La porte vole en éclat. La chaleur du brasier s’engouffre dans le vestibule, portant une odeur nauséabonde qui me soulève le cœur.

Une femme en armure apparaît dans l’embrasure. Des copeaux sont encore accrochés à ses chaussures en cuir. Un bandeau en tissu couvre ses yeux – pourtant, elle regarde dans notre direction.

L’inconnu me dépose doucement sur le sol et s’interpose, bras tendu comme une barrière. D’un geste ferme, il me pousse légèrement en arrière. Yendra se place à ses côtés et lui tend une grande épée.

— Vous n’êtes pas obligées de faire ça, Callie !

— Je fais ce qui doit être fait, pour la paix, répond-elle.

Des larmes de sang teintent son bandeau grisâtre d’un rouge sombre.

— Ce massacre, n’a rien à voir avec la paix ! Priam ne vous…

— Et où est-il, votre Protecteur ?

Un sourire mauvais étire ses lèvres. Le visage de Callie m’apparaît clairement, contrairement à celui de mes deux protecteurs. Yendra glisse ses doigts tremblants entre ceux de son compagnon.

Pour notre fille, Herick, murmure-t-elle sans le regarder.

Pour notre fille, répète-t-il en écho.

Leurs mains se quittent. Des flammes bleues jaillissent des paumes de Yendra, mais Callie a déjà disparu.

La dernière marche de l’escalier derrière moi craque.

Tous ces efforts vains pour protéger votre enfant…

Un frisson d’effroi me parcourt l’échine lorsque son souffle s’abat sur ma nuque. Un éclat d’argent fuse au-dessus de ma tête et un bouclier azur se dresse juste à temps pour bloquer sa lame.

Herick prend le dessus et échange des coups d’épée si rapide avec son assaillante que mes yeux peinent à suivre.

J’assiste à ce chaos, figée, incapable de bouger ou d’agir.

Yendra s’accroupit à mon niveau et me caresse la joue – un geste d’une tendresse si profonde que les larmes me montent aux yeux. Ses lèvres bougent, mais je n’entends rien. Comme si sa voix me traversait. Une onde insaisissable. Elle me sourit et me pousse vers la porte dégondée.

Et sans comprendre pourquoi : je cours. Je cours aussi vite que je peux, aussi loin que possible.

Callie se dresse devant moi, l’épée dégoulinante d'un liquide trop épais pour une simple égratignure. Je ne me retourne pas. Je ferme les yeux pour l'exorciser de mes pensées.

Va, Méthée.

La voix de Yendra me parvient enfin dans le vacarme. Lointaine. Hors du temps.

Vis…


J’ouvre les yeux. Sa tête roule à mes pieds. Un cri – pas le mien.

Je suis paralysée sur le seuil. Les yeux grand ouverts, mais je ne vois rien. Rien qui ait de sens.

Herick se jette sur Callie, aveuglé par la rage. Son bras droit couvert de sang pend le long de son corps, pantin désarticulé. En face, l’assassin rit à gorge déployée. Cruelle. Apathique. Monstrueuse.

Il ne vaincra jamais. Je le sais au plus profond de moi.

Cours.

Mon corps répond enfin.

Cours !

Je fuis. Je cours à en perdre haleine, crachant mes poumons à cause de la fumée noire qui envahit les rues.

Cours.

Et je comprends l’origine de cette pestilence qui me donne la nausée : les corps calcinés, mutilés ou agonisant s'entassent autour de moi. La ville est un bûcher.

Cours.

Je n’aide pas ceux qui m’appellent

Cours.

Je refuse les abris qu’on m’offre.

Cours.

Je ne sais pas où je vais…

Tu cours vite, gamine.

Je hurle.

Un cri perçant fend le silence de ma chambre. J’halète, incapable de reprendre mon souffle. J’ai juste le temps de me redresser et de me pencher pour vomir sur le sol, épargnant de justesse le matelas.

Je tousse violemment, en quête de repère : le bureau dans l’angle, la petite étagère suspendue, la malle tirée au centre de la pièce. Mais mon rythme cardiaque refuse de ralentir.

Les paroles de Callie flottent toujours dans l’air, comme une mise en garde sinistre. L’odeur de brûlé persiste tout autour de moi, me dévorant lentement, comme si le cauchemar consumait la réalité.

J’agrippe mon chemisier d’une main, les draps de l’autre ; mon ancre dans l’instant. Chaque seconde m’arrache un peu plus à ce mauvais rêve et à l’emprise du démon qui le hante : Callie Ishaël – une des Nouvelles Divinités d’Intylhaë.

Une poudre granuleuse adhère à la sueur de ma paume. Je baisse les yeux et découvre, avec effroi, la suie qui recouvre le lit.

— Les flammes étaient bien réelles…

Soudain, des pas rapides et désordonnés résonnent dans le couloir. Un rai de lumière vacillante filtre sous la porte, étendant les ombres sur le mur opposé. Olga entre en trombe, le souffle court, sans canne, vêtue d’une longue robe de chambre immaculée.

— Tout va bien ?

Elle avance, peinant à lever les genoux, la démarche traînante, heurtée, presque saccadée, mais rapide malgré tout. Elle dépose sa lampe à huile sur ma table de chevet et vient s'asseoir à mes côtés. Ses yeux fouillent les miens à la recherche de réponse que moi-même j’ignore. Son attention s’attarde sur les vestiges de ma terreur nocturne.

Ses mains attrapent les miennes avec une délicatesse brûlante, inhabituelle. Un écho à l'étreinte d’une mère.

Yendra…

Qui est Yendra ? demandé-je, perdue.

Elle recule brusquement, comme piquée par ma question.

— Que… Comment connais-tu son nom ?

Je baisse les yeux sur mes genoux, essayant de me rappeler de ce rêve qui s’évanouit à mesure que le soleil se lève. Un souvenir que le jour efface.

— Je… j’ai refait un cauchemar et je l’ai vu… je… je ne me rappelle pas bien…

Mes doigts agrippent mes cheveux tandis que j’essaie de retrouver un sens au tumulte de mon esprit. J’étouffe. Mon crâne va exploser. Les flammes menacent de jaillir, comme un trop-plein que je dois évacuer. À mes côtés, Olga doit le sentir, car elle me prend dans ses bras.

Une étreinte qui me cloue sur place. Mon corps tout entier semble se révolter de cet acte de tendresse… et pourtant, je la laisse faire. Je cale même ma tête contre sa poitrine. Les battements de son cœur m'apaisent et me réconfortent dans le silence oppressant des heures précédent l’aube.

— Tout va bien, Méthée, glisse-t-elle à mon oreille.

Une de ses mains caresse doucement mes cheveux, comme si elle redoutait que je ne rompe l’étreinte au moindre geste brusque. Elle dégage une légère effluve de pluie, sur un fond d’angoisse bien dissimulée.

Elle fredonne une mélodie dont j’ignore l’origine, mais elle me renvoie à mes premières années au manoir. Olga me chantonnait souvent cet air avant que je ne m’endorme, ou lorsque, comme cette nuit, mon subconscient perturbait mon sommeil.

— Ce n’est qu’un mauvais rêve, ma chérie…

Ses doigts se crispent imperceptiblement et mon oreille contre sa poitrine capte une variation subtile dans son rythme cardiaque. Malgré tout, j’ai envie de la croire. De choisir cette réalité factice. Une illusion plus douce. Moins douloureuse.

Je ferme les yeux aussi fort que possible, pour chasser les images de la tête de Yendra, occulter le cri de désespoir de Herick. Et le maigre espoir que ça soit suffisant pour nier la menace de Callie…

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