Chapitre VII
- Méthée -
Les yeux d’Henaé veillent sur la montagne, leurs lueurs violines et argentés effleurent les murs de la chambre. Un mélange de sueur et de cendres plane dans l’air : je me sens sale, moites.
Quelques mèches de cheveux collent à mon front, et mon vêtement semble avoir fusionné avec ma peau. J'exhale lorsqu’un souffle d’air frais s’infiltre par la fenêtre entrouverte. Mais quelque chose de désagréable, porté par la brise, provoque une quinte de toux incontrôlable.
— Tu veux que j’aille chercher de l’eau ? propose Olga, inquiète.
Elle s’apprête à se lever, mais je la retiens en agrippant le tissu de sa robe de chambre. Je secoue la tête. Elle se ravise aussitôt.
Ma glotte gratte sous l’effet de cette odeur inconnue. Une effluve âcre et nauséabonde, comme si une centaine d'œufs pourris avaient été jetés au pied du balcon attenant. Je n’avais jamais rien senti de tel dans les environs. Même une carcasse en stade avancée de décomposition ne dégage pas une odeur aussi persistante, aussi agressive.
Cette dissonance olfactive me libère complètement de l’emprise du rêve – ou du souvenir. J’ignore d’où proviennent ces terreurs nocturnes, mais je préfère croire que ces images proviennent d’un subconscient brisé, plutôt que d’une mémoire. Les questions se bousculent dans ma tête, mais je n’ai pas le temps de m’épancher : Olga vient de se lever.
Elle m’adresse un sourire crispé. Ses doigts tremblent légèrement, mais ce doit être à cause des efforts que ça lui demande pour rester debout sans appui.
— Laisse-moi t’aider, Olga.
Elle secoue la tête, le regard fixé sur la fenêtre. La gêne tapie dans le fond de ma gorge ne me quitte plus ; elle s’insinue en moi, alourdissant chaque inspiration.
— Bois un peu d’eau et retourne te coucher, ma fille…
Ses mots sont rapides, vifs, presque pressés. Je fronce les sourcils.
— Non, je ne te laisserai pas traverser le couloir dans cet état, déclaré-je avec conviction.
Je me lève pour appuyer mes paroles. Un long soupire s’échappe de ses lèvres pincées, mais elle ne proteste pas davantage – il est bien trop tard pour ça.
Je lui tends mon bras pour qu’elle m’utilise comme béquille. Elle le saisit avec retenue, et ainsi, nous nous engouffrons dans les ténèbres du manoir.
Sa chambre nous attend au bout du couloir, près du grand escalier.
— Tu n’as pas besoin de venir me border, Méthée. Retourne te coucher.
La chaleur de sa main ridée abandonne mon bras, laissant derrière elle un vide familier. La porte se referme et je me retrouve de nouveau seule.
Les ombres du couloir s’abattent sur moi, alors je m’empresse de regagner ma chambre, bien que je sache pertinemment que je ne retrouverai pas le sommeil.
Je ne sais plus sur quels pieds danser avec Olga. Elle est aussi imprévisible qu’une tempête. Et ces derniers temps, je naviguais sur une mer déchaînée avec elle – alors cette accalmie soudaine me met mal à l’aise. Je ne peux m’empêcher de redouter la fin de cette proximité passagère.
Arrête de croire que les choses pourraient redevenir comme avant. Grandis.
La tension refuse de quitter mes muscles.
Alors, je contourne le lit afin de me rendre sur le grand balcon qui surplombe la cour. Les ombres du chêne dessinent une fresque sinueuse sur les pierres blanches de l’Aile Ouest.
Le vent ne balaie ni les cimes du bosquet, ni les feuilles du vieil arbre, figeant les environs dans une stase irréelle. Aucun nuage ne voile les astres, pourtant, le ciel semble plus sombre. Les chouettes restent muettes, comme si elles pressentaient quelque chose.
Et moi aussi.
Une alarme sourde gronde au creux de mon ventre.
J’ai un mauvais pressentiment…
Les minutes s’étirent dans le silence. Insoutenable.
Cette odeur suspendue dans l’air… Je cherche un indice pour en déceler l’origine, mais rien.
Et soudain, ça me frappe – ce relent âcre, corrosif, presque métallique… je l’ai déjà senti lors des enseignements de l’Anémancienne.
Du soufre.
Il n’y a pourtant aucun volcan dans les Chaînes de Glace.
Comme brûlée, je m’éloigne de la rambarde du balcon. Sauf qu’au moment où j’allais refermer la vitre, une voix inconnue s’élève, troublant la tranquillité factice qui régnait sur le Manoir Mölgnav.
Une voix d’homme.
Personne ne s’aventure si loin dans les montagnes.
À part quelques égarés… et encore, ça n’était pas arrivé depuis des mois – peut-être une année entière.
Je retiens ma respiration. Le silence retombe, plus pesant encore.
Puis, un craquement, bref, lourd. Des pas lents et réguliers, suivis par le battement des grandes portes de l’entrée.
Olga apparaît sur la terre meuble. Elle a troqué sa robe de chambre pour un pantalon en toile et un chemisier.
Appuyée sur sa canne, elle avance, le dos droit, vers l’arbre majestueux qui domine la cour. Ses cheveux gris luisent d’un blanc surnaturel sous les rayons d’argent, lui conférant une auréole éthérée.
Animée par une curiosité dévorante, je m’accroupis et tends l'oreille. Le visage dissimulé par l’ombre des barreaux, je garde un œil sur la cour. Là, entre deux éclats d’argent filtrant des lunes jumelles, une ombre se détache – glissant hors du tronc imposant du chêne centenaire.
Une silhouette à la carrure massive, emmitouflée dans une cape épaisse qui dissimule ses vêtements. Elle se fondrait dans les ténèbres sans ce masque d’argent, sur lequel les lunes accrochent leurs reflets.
— Maître Gelen… murmure Olga, en s’inclinant lorsqu’elle atteint l’intrus.
Mon cœur chute de plusieurs étages. L’air se bloque dans ma gorge, trop étroite pour le laisser passer.
Gelen… le Forgeron. Mais aussi Gelen Ishaël – Le frère du démon qui hante mes nuits depuis des années : Callie.
Et soudain, le rêve s’insinue dans la réalité, comme une ombre sinistre prête à m’engloutir. Leurs voix deviennent des échos lointains. Tout ce que mon cerveau réussit à formuler, c’est une seule question : comment Olga peut-elle connaître une des divinités qui règnent ?
Certes, je ne sais presque rien de son passé. Seulement qu’elle occupait autrefois une place importante au sein de la Congrégation – mais pourquoi l’a-t-elle quittée, et pourquoi s’est-elle recluse ici ? Elle n’a jamais voulu me dire. Chaque fois que j’essayais de savoir, elle éludait.
Qui est Olga Mölgnav ?
Je dois repousser le tumulte de questions qui m’assaille pour me raccrocher à la conversation entre ma mère adoptive et l’inconnu. Peut-être aurai-je enfin des réponses.
— Ils savent.
La voix étouffée de Gelen tombe comme une sentence. Olga se fige, interdite par ces deux mots.
— J’ai envoyé deux soldats de la Milice pour venir la chercher. Je veux que tu…
— Quoi ? l’interrompt-elle. Non, c’est trop tôt. Ils la tueront si vous la ramenez là-bas !
Son cri déchire la nuit. Je sursaute. De qui parlent-ils pour que la Mancienne s’affole ainsi ?
— Olga, souviens-toi à qui tu t’adresses.
Une menace, à peine voilée, la réduit au silence.
— Ils viendront la chercher, reprend-t-il. Assure-toi qu’elle les suive sans résistance, et il ne lui sera fait aucun mal.
Il s’apprête à s’éloigner. Dans un élan de courage – ou d’inconscience – Olga le retient.
— Vous ne pouvez pas, Gelen. Les Ishaël… votre père… Il veut sa mort à cause de ce qu’elle est. Je ne peux pas vous laisser me la prendre, implore-t-elle.
Sa canne tombe quand elle se met à genoux. L’odeur du soufre s’intensifie, omniprésente, comme une salive corrosive qui colle l’air à ma peau. Les ombres projetées par l’homme masqué semblent écraser la silhouette frêle d’Olga.
— Ne me dis pas que tu t’es prise d’affection pour cette gamine ? ricane Gelen, mauvais.
Silence. Mon coeur bat trop fort.
— Je sais pour ton secret, Olga Mölgnav, poursuit-il lentement.
Elle relève la tête, l’épuisement et la peur mêlés dans ses gestes.
— Remets-moi Méthée et je laisserai Nhoélia en paix dans les montagnes où elle se terre, annonce-t-il.
Le nom résonne comme une sentence. Olga pâlit ; l’air semble se raréfier autour d’elle. Sa main tremble au sol, agrippant la terre. Ses lèvres forment un non muet, que la nuit avale aussitôt.
Je sens la chaleur monter dans ma poitrine, étrange et imminente – on troque ma vie contre le spectre qui hante mon existence : Nhoélia… Mon regard accroche Olga à travers l’obscurité, même si elle ne peut pas me voir.
— À qui va ta loyauté, Olga ? demande Gelen, calme et tranchant.
La température grimpe anormalement ; l’odeur de souffle m’étouffe. Je lutte pour retenir la toux qui menace de dévoiler ma position.
— Si tu ne la livre pas, elle mourra et Nhoélia suivra, promet-il.
Les braises crépitent dans ma paume.
Alertés, les yeux de Gelen se plantent dans les miens, aussi bleus qu’un glacier – comme les miens. Son masque d’argent ne laisse transparaître aucune émotion, mais son regard, lui, me reconnaît.
Olga surprend cet échange silencieux entre cet Ishaël et moi. Elle lève la tête vers le balcon ; sous la lueur des lunes son visage blêmit. Quelques pans de sa vérité viennent d’être arrachés au silence, et je ne sais plus où respirer.
Les informations refusent d’atteindre mon cerveau. Alors, je fais la seule chose que je suis encore capable de faire, celle que j’aurais dû faire il y a des années : je cours.
Je fuis ce manoir, les mensonges et les émanations toxiques. Je m’éloigne d’Olga, hors du fantôme de sa fille que je croyais morte. Je pars.
Je pars enfin.
La nuit m’avale. Mes bottes mordent la terre meuble, mes poumons brûlent, mais je cours sans m’arrêter, poussée par une folie froide. Derrière moi, des voix grondent – la surprise, puis la colère. Une conversation que j’abandonne. Le souffle du monde devient un sifflement aigu dans mes oreilles.
Le sentier me tend les bras, telle une tranchée d’ombre. Je dévale la montagne. Les pierres roulent dans la ravine. Au loin, les ombres du village endormi se dessinent. Je traverse ces rues que je connais par cœur et laisse mes pas me guider où j’aurais dû aller.
Les torches éclairent d’une lumière vacillante la façade du Trois Flocons. Mais la peur me colle aux talons : si je pars, qui restera pour Olga ? Qui restera pour affronter la vérité qui vient d’exploser ? Ma fuite me pèse déjà comme une corde au cou.

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