Chapitre VIII

7 minutes de lecture

- Méthée -

— À boire, miss ! crie une voix au fond de la salle.

Je lève les yeux : un homme, bras en l’air, le nez rouge et les joues gonflées, tente d’attirer mon attention. Je rince une chope ébréchée avant de la glisser sous le fût de bière.

L’odeur de baie fermentée monte aussitôt : sucrée, acide, presque fruitée. Elle se mêle à celle de la sueur et de la graisse, qui stagne dans l’air chaud. La mousse déborde, coule entre mes doigts. Les premiers jours, je ne supportais pas cette sensation poisseuse sur la peau, mais après plusieurs semaines derrière ce comptoir, j’ai fini par m’y faire.

Le sol colle sous mes semelles ; la sciure détrempée s’y agrippe, dégageant un effluve rance de bière renversée. Autour de moi, le brouhaha pulse, lourd, étouffant : les voix, les rires, le bois qu’on frappe. Sous la surface conviviale des chants avinés, tout semble vibrer d’une agitation malsaine.

Mirabelle m’adresse un sourire depuis une chaise où elle bavarde avec deux habitués. L’un d’eux glisse sa main sous la table.

Je me faufile entre les tables pour suivre ma commande, mais mon regard ne lâche pas la tenancière – curieuse malgré moi.

Mira glousse lorsque sa robe se soulève légèrement, dévoilant une jambe laiteuse sous la lueur des chandelles. Elle murmure quelque chose à l’oreille de l’homme avant de s’éloigner, le laissant seul devant son assiette.

Les yeux du client s’assombrissent d’une lueur que je ne comprends pas. Une ombre familière, présente dans le regard de chaque homme passant les portes du Trois Flocons.

— Merci, ma jolie ! me lance-t-il quand je pose sa chope devant lui.

Je vais pour m’éloigner, mais une main m’agrippe à la taille. Sa poigne me tire brutalement vers lui. Je vacille, et mon corps heurte le sien. Me voilà coincée entre lui et la table.

— Reste t’amuser avec nous, ma belle…

Son haleine empeste l’alcool et l’ail. Son souffle humide rampe jusqu’à ma nuque. Un frisson désagréable s’insinue sous mes vêtements.

J’essaie de me dégager, mais ses doigts se referment sur mes hanches, comme des serres.

Arrête de gesticuler comme ça…

Quelque chose de dur appuie sur mes fesses, suivie d’un râle rauque, presque bestial.

Ses mots s’infiltrent sous ma peau. Ils collent, visqueux comme la sueur qui imprègne mes vêtements. Une boule de dégoût m’écrase l’estomac. S’il se rapproche : je vomis.

En face de nous, ses compagnons rient. Pas un ne bouge. Pas un ne détourne le regard.

Je cherche Mirabelle. Quand je la trouve enfin, elle disparaît dans le couloir de l’étage. Elle ne m’a pas vu. Ou elle a préféré ne pas voir.

— Ça fait un moment que j’te vois, toi… T’es l’nouveau joyau des Tölle, pas vrai ? Jeune. Innocente…

Ses yeux me fouillent, me dépècent. Sa main gauche remonte, guidant la nausée jusqu’au bord de mes lèvres. Ses doigts attrapent mes joues. De la droite , il soulève le bas de ma jupe, traçant une ligne de feu le long de ma cuisse. Je retiens une grimace, pétrifiée sous ses caresses répugnantes.

Son pouce glisse sur ma lèvre inférieure, tente d’ouvrir ma bouche. Mon corps se recule instinctivement, s’enfonce contre lui. Sa respiration s’accroche à mes cheveux.

Le cœur battant, j’essaie d’appeler les flammes, mais elles restent coincées, étouffées par la peur. Ma gorge brûle, mes yeux me piquent.

Je suis plus forte que lui : ce n’est qu’un homme. Alors, pourquoi ? Pourquoi je n’arrive pas à bouger !

Vierge sans doute… J’suis sûr que Scilla nous laissera nous amuser avec toi !

Des éclats de rire éclatent, gras, comme des bulles dans un marais putride.

Il siffle sa bière d’une traite, puis repose la chope d’un geste vif. Le choc tonne, résonne dans ma tête. Le monde vacille.

— Et moi, je suis certain que cette demoiselle n’a pas envie que tes sales mains la touchent.

— Qu’est-ce que…

Il n’a pas le temps de finir.

Un coup sec, brutal, le projette à plusieurs mètres. Sa chaise bascule, la table se renverse. Les chopes éclatent en un fracas de verre et de bière.

Mais moi, je reste figée. C’est sa main qui m’a retenue alors que j’allais tomber. Mon sauveur m’attrape par le bras et me tire contre lui. Il me surplombe d’une tête et demie, presque deux. Je relève les yeux, juste assez pour détailler son visage partiellement dissimulé par une large capuche. Une cicatrice se termine sur sa joue.

Il s’éloigne aussitôt, comme si ma présence l’avait brûlé. J’ouvre la bouche pour le remercier :

Merc…

La porte de la cuisine claque. Scilla surgit, un couteau de boucher à la main. Le silence qui s’abat sur la salle est presque physique – lourd, compact, suffocant.

Le mari de Mirabelle n’a pas besoin d’arme pour intimider. Ses deux mètres de haut, ses bras noueux, son regard fixe : tout en lui respire la menace.

Je sens mes jambes trembler.

La tétanie se dissipe, mais mes muscles restent raides, comme pris dans un étau. L’air est saturé : alcool renversé, sueur, fer… Un effluve de sang frais se mêle à tout ça. Écœurante. Je n’ose pas regarder l’endroit où a atterri le gros porc qui vient de m’agresser.

Ksander, qu’est-ce que tu fous ? lance une voix derrière lui.

Je ne l’avais pas remarqué.

Petite, fluette, une silhouette dissimulée sous une capuche d’où s’échappent quelques boucles rousses.

Ça ne fait pas partie de notre mission, chuchote-t-elle.

Le concerné ne tourne même pas la tête. Mais ses épaules se contractent imperceptiblement.

Sortez d’ici. Vous avez causé assez d'ennui comme ça, tous les deux !

La voix de Scilla tonne, engloutissant le silence.

Le garçon à la cicatrice tourne les talons, suivi de son acolyte. Et, sans un mot, ils s’éclipsent dans la nuit de Vy, la porte claquant derrière eux.

— Quant à toi…

Sa lame pointe dans ma direction.

Elle brille sous la flamme tremblante des lustres, fine et tranchante comme une promesse. Je sens la menace avant même qu’elle ne soit prononcée. Mirabelle ne sera pas là pour m’en protéger, pas cette fois.

Je baisse les yeux, la gorge nouée. Mes doigts tremblent encore – ils gardent la chaleur du contact que je voudrais effacer.

Le brouhaha renaît peu à peu autour de moi, étouffé, comme venu de très loin. Les chopes s’entrechoquent, les rires reprennent… une mélodie familière, mais déformée, étrangère.

J’ai l’impression d’avoir quitté un enfer pour un autre – plus froid, plus lucide, plus cruel.

La tenancière du Trois Flocons m’avait promis un travail, pas un foyer. Et pourtant, j’ai voulu y croire. Croire à ses sourires, à sa douceur, à l’illusion d’appartenir quelque part. Mais je suis comme les papillons du bosquet : attirée par la lumière, incapable de voir les flammes qui la dévorent.

Je recule d’un pas, sans me dérober au regard dur de Scilla. Le temps paraît suspendu, tout semble flotter dans une brume d’odeurs rances et de voix lointaines.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé en bas ! s’exclame Mirabelle depuis la dernière marche de l’escalier.

Sa voix me parvient déformée, comme à travers l’eau.

Quelques mèches de cheveux s’échappent de sa tresse et ses pommettes sont légèrement rosées. Elle rejoint Scilla, l’embrasse sur la joue – il ne la regarde même pas.

— Tu as causé des problèmes, Méthée ? demande-t-elle, le ton léger, presque chantant.

Ses courbes ondulent doucement lorsqu’elle s’avance vers moi. Chaque pas semble effacer un peu plus la scène précédente, comme si elle pouvait la recouvrir de sa présence, de son parfum sucré.

Allons discuter dehors, tu veux bien ?

Scilla retourne dans sa cuisine sans un mot, et Mirabelle passe la porte de l’auberge sans attendre ma réponse. De toute façon, je voudrais être n’importe où plutôt qu’ici.

— Raconte-moi ce qu’il s’est passé, ma douce.

Elle glisse sa pipe taillée dans une griffe de Drakel entre ses lèvres. La fumée s’élève, bleutée, enveloppante. L’odeur singulière de l’oniris m’arrive, sucrée, hypnotique. Je me détourne avant d’être prise de vertige.

Cette plante, importée de la Forêt des Rêves, est réputée toxique. À faible dose, elle apaise, détend l’esprit… mais ce soir, elle m’oppresse.

Je lui raconte tout.

Les mots sortent hachés, sans ordre, encore trempés de peur et de honte. Je ne sais pas ce qu’il se serait passé si ce Ksander n’était pas intervenu. Et je ne veux pas l’imaginer. Je frémis d’horreur. Un frisson me parcourt, glacé. Mes bras se referment sur mes épaules dans une tentative dérisoire d’y emprisonner un peu de chaleur, un peu de sécurité.

Mirabelle ne dit rien.

Un voile recouvre ses yeux noisette, alourdis par la fumée et les herbes séchées. Elle semble suspendue quelque part entre deux mondes, immobile, le regard perdu dans les volutes qui se mêlent à nos souffles.

La lumière des lanternes accroche son profil, et son ombre s’étire, déformée, sur le mur.

— Tu sais, Méthée…

Sa voix se traîne, pâteuse, lente, comme si chaque mot lui coûtait une énergie démesurée.

— L’arme la plus puissante qu’une femme possède… c’est son sourire.

Je fronce les sourcils. Le vent siffle entre les planches, emportant la fumée dans un long souffle blanc. Elle baisse la main, la pipe pendant mollement entre ses doigts.

— Un sourire, poursuit-elle, suffit à manipuler le plus puissant des hommes.

Je reste muette. Les mots ricochent dans ma tête sans y trouver de sens. Je pense à Scilla, à la façon dont il la regarde – ou plutôt, dont il ne la regarde jamais.

Et soudain, quelque chose dans les paroles de Mirabelle me met mal à l’aise. Ce n’est pas un conseil qu’elle me donne. C’est une leçon.

Un client se glisse entre nous pour pénétrer dans l’auberge.

Et mon regard dévie vers la terre battue, à l’orée du village. Lorsque les Caravaniers reviendront dans deux mois, je serai libre.

MIRABELLE ! hurle Scilla.

Elle soupire, lasse, mais se lève tout de même.

— Prends ta soirée, Méthée. Repose-toi, et reviens-moi avec un joli sourire.

Ses lèvres s’étirent en un rictus radieux, redevenant ce rayon de soleil que j’ai toujours admiré. Mais là, sous la lueur des flammes d’une nuit sans lunes, je comprends à quel point je me trompais. Mirabelle n’est pas un soleil. Elle est un feu de forêt – beau, fascinant, mais qui engloutit tout ce qu’il touche.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Marina Delanos ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0